La liste de Schindler et la représentation de la Shoah

par Alexandra Sauli et Valérie Dontenwille

 
   
06-02-2004  
 
   

PLAN
Préambule

Introduction

I . Le film
a. le personnage
b. l’intrigue

II . Peut-on représenter la Shoah?
a. arguments contre
b. arguments pour

III . La réponse de Spielberg
a. l’esthétisme
b. la critique de l’esthétisme

Conclusion

 

Préambule

"Schindler’s list" est réalisée par Steven Spielberg, cinéaste américain (Cincinnati 1947). Steven Spielberg a commencé sa carrière a 14 ans avec un court métrage "Espace to nowhere" traitant déjà de la 2nde guerre mondiale, thème récurrent dans son œuvre (l’"Empire du soleil","La liste de Schindler","Il faut sauver le soldat Ryan"). En 1964, il intègre la Cal State University de Long Island, puis rejoint l’université de California State à Long Beach. Il remporte en 1969 un prix au festival d’Atlanta et de Venise avec son court métrage "Amblin". Il signe alors un contrat de 7 ans avec les studios Universal. Il réalise de nombreux téléfilms entre 1969 et 1971 comme "Night Galery" et "Duel". Sa véritable carrière au cinéma débute en 1974 avec "Sugarland Express" mais surtout avec "Les dents de la mer" et "Rencontre du troisième type"(1977). "Les aventuriers de l’Arche perdue" (1981) – premier volet des Indiana Jones – et "ET, l’extraterrestre"(1981) lui assurent une confortable place au box-office. En 1991, avec"Hook, ou la revanche du Capitaine Crochet", Spielberg confirme son talent en s’adressant à un nouveau public. 1993 est incontestablement la meilleure année du cinéaste qui sort "Jurassic Park", explosant ainsi le box-office. Puis, "La liste de Schindler" lui permet de remporter 7 Oscars. En 1996, il devient producteur avec "Men in black" , "The lost word" (suite de "Jurassic Park"). Il crée de même sa propre maison de production Dreamworks. Il gagne de nouveau 5 Oscars en 1998 avec"Il faut sauver le soldat Ryan " qui relate le débarquement de Normandie, le 6 juin 1944. Aujourd’hui, Steven Spielberg reste le réalisateur le plus puissant du monde. Avec"La liste de Schindler", Spielberg, fier de ses origines juives, dénonce les atrocités nazies qui ont provoqué la Shoah. Il entretient également le "devoir de mémoire", et cherche ainsi à sensibiliser les étudiants américains sur ce passé douloureux.

 

Introduction

"La liste de Schindler", inspiré du livre éponyme de Thomas Keneally, présente l’histoire véridique d’un industriel catholique allemand, Oskar Schindler (Liam Neeson). Il crée en Pologne, à Cracovie, une fabrique de matériel de cuisine pour le Reich. Il profite du statut des juifs, prisonniers dans les camps ou les ghettos, pour les utiliser comme main d’œuvre peu coûteuse. Son comptable juif, Itzhak Stern, est chargé de recruter les ouvriers juifs capables de travailler dans l’usine. A ce même moment, Amon Goeth, officier nazi, met en place la "solution finale" au problème juif. Découvrant l’horreur de cet acte, Schindler décide alors de sauver (grâce à la liste) plus de mille juifs. Il rachète ainsi "ses" hommes à l’infâme Goeth. La guerre terminée, Schindler reste dans la mémoire de tous ces rescapés et de leur descendance.

Ce film a le mérite de parler d’un sujet difficile. Tout en présentant une intrigue authentique, il permet de nous renseigner sur l’horreur de la Shoah. Spielberg touche également le public. Bien que les images restent d’une douceur peu appropriée pour un tel massacre, le spectateur ne peut en ressortir que bouleversé. Il s’interroge alors sur les conditions de sa propre vie. Il souhaite ainsi, comme Primo Levi, transmettre l’idée à chacun que ce fut un terrible et impardonnable crime:

"Gravez ces mots dans votre cœur

Pensez-y chez vous, dans la rue,

En vous couchant, en vous levant

Répétez-les à vos enfants.

Ou que votre maison s’écroule,

Que la maladie vous accable,

Que vos enfants se détournent de vous."

Nous analyserons dans un premier temps le film (personnages, intrigue, approche cinématographique). Puis, nous nous questionnerons sur les possibilités de la représentation de la Shoah. Pour finir, nous présenterons la réponse de Spielberg.

 

I . LE FILM

a. BIOGRAPHIE DE SCHINDLER

Schindler, personnage principal du film, est né le 29 avril 1908 à Zwittau dans la province de Moravie, son père est d’origine autrichienne, sa mère est catholique. Il se marie très jeune avec la fille d’un fermier, Emilie. En 1935, l’affaire familiale dont Oskar fait partie, fait faillite. Il devient alors directeur des ventes dans une usine de Buno et adhère, comme la plupart des jeunes de son milieu, au parti allemand des Sudètes.

En 1938, l’Allemagne envahit les Sudètes, faisant de la Bohème-Moravie un Protectorat germanique. Arrivé à Cracovie, il s’aperçoit très vite des profits qu’il peut tirer de l’occupation. Il achète une fabrique en faillite qui produit du matériel de cuisine grâce à l’argent de divers investissements juifs. Ces commandes prennent réellement de l’importance en 1940, il a donc besoin de plus de main-d’œuvre et s’occupe ainsi de 250 salariés polonais. A la demande de ses amis de l’inspection, Schindler se lance dans la fabrication d’obus. Itzhak Stern, son comptable juif le pousse alors à recruter des travailleurs juifs. Ces derniers ne sont pas payés, mais Schindler doit verser 7.5 Reichsmark par jour pour un travailleur qualifié, et 5 pour un jeune, au quartier général des SS. Soupçonné de trafic, Schindler est arrêté par la Gestapo, mais relâché au bout de quelques heures. Le 28 avril 1942, pour ses 34 ans, Schindler embrasse une adolescente juive devant l’ensemble de son personnel. Dénoncé, il est arrêté de nouveau par la Gestapo et accusé de violation des lois raciales. Il est emprisonné 5 jours, puis grâce à l’aide de ses amis il est relâché. Dès 1942, il réussit à sauver 12 de ses employés juifs.

Amon Goeth, commandant du camp de travaux forcés de Plaszow, lui propose d’installer son usine au camp, il refuse la proposition, mais crée un camp annexe en face de Plaszow. Désormais, Schindler protège son personnel, en maintenant les gardes SS et Ukrainiens à l’extérieur de l’usine. Seuls les officiers sont autorisés à y pénétrer pour les différentes inspections. Il veille à l’hygiène, et assure à tous une alimentation meilleure et plus abondante qu’à Plaszow.

Au cours de l’été 1944, le haut commandement ordonne la désafection de Plaszow et de ses annexes. Pour sauver"ses"juifs, il propose un plan audacieux: démanteler l’usine pour l’implanter en Tchécoslovaquie où il réinstallera ses ouvriers qualifiés. Pour accélérer l’opération, il multiplie les pots de vin et recense ses employés sur la "liste": on compte 1100 ouvriers dans le camp. Souhaitant la défaite allemande, Schindler ralentit fortement sa production, et ferme les yeux sur les sabotages de ses ouvriers. Avec l’aide de son épouse, il continue à veiller sur l’hygiène de son personnel, évitant alors l’épidémie de typhus qui aurait provoqué la

fermeture du camp. Il fait également passer de la nourriture à ses employés, portant la ration quotidienne à 2000 calories par personne.

L’armistice est signée le 7 mai 1945, Schindler fournit des vêtements à ses ouvriers, dissuade les SS de toute violence, et s’échappe en voiture avec sa femme. Cette guerre le ruine, il ne peut alors compter que sur la protection et le dévouement des employés sauvés. Le jour de son 53e anniversaire, la municipalité de Tel Aviv lui dédie une plaque dans le "Parc des héros", attestant qu’il a sauvé de la mort 1200 prisonniers. Dix jours plus tard, à Jérusalem, on lui décerne le titre de "Juste". En 1966, le président Adenauer lui remet la Croix du mérite.

Oskar Schindler meurt le 9 octobre 1984 d’atériosclérose et est enterré à Jérusalem en présence d’une foule impressionnante de "Schindlerjuden" venus lui rendre un ultime hommage.


b. L’INTRIGUE

Le film se découpe en trois parties. La première représente le physique et le psychologique des personnages. La deuxième partie concerne le commandant Goeth et la mise en place du camp de Plaszow. Ensuite, la dernière évoque la fermeture du camp, la liste de Schindler.

Le film débute par un prélude d’une minute dix en couleur. Il s’agit d’une cérémonie juive: le shabbat. Cette scène présente une famille autour de bougies allumées symbole de mémoire et d’espérance.

La première partie, de 46 minutes, commence alors après le générique. La première image de Schindler est celle d’un homme riche, avec de nombreux costumes, d’innombrables boutons de manchettes et des liasses de billets. Par la suite, il apparaît dans un restaurant comme un homme élégant et raffiné. Après avoir bien observé les différents officiers allemands, Schindler les achète et gagne ainsi de nombreuses relations. Schindler est un homme manipulateur, calculateur et profiteur. De même, dans la scène suivante, il est présenté comme supérieur aux autres lorsque celui-ci propose à Stern, un juif, de devenir son comptable. Grâce à Stern, Schindler convainc de riches juifs de lui confier son argent pour l’investir dans une fabrique. Il réalise ainsi du troc: contre de l’argent, il s’engage à donner des ustensiles de cuisine (des batteries qui seront plus utiles pour eux).

Dès lors, il cherche du personnel juif à employer, main d’œuvre moins coûteuse que celle des ouvriers polonais. Stern se rend dans le ghetto afin de convaincre quelques juifs de travailler dans cette entreprise. Puis les secrétaires sont présentées, les unes après les autres, sous le regard de Schindler. Il semble faire plus attention à leurs capacités physiques qu’à leurs performances professionnelles. Finalement, il les engage toutes.

Les premiers problèmes arrivent très vite. Les SS réquisitionnent les ouvriers de Schindler pour déblayer la neige. Un des ouvriers (manchot) est tué. De plus, on l’accuse de trahison lorsqu’il prétend que ses ouvriers sont utiles pour le Reich. Schindler perd ainsi un jour de production. Puis, Stern manque d’être déporté, lorsque ayant oublié sa carte de travail il n’est plus considéré comme un ouvrier.

Cette première partie purement descriptive, laisse place à une seconde partie plus violente et plus longue. Elle dure 1 h 10.

Le chef de camp, Goeth, arrive, dédaigneux et avachi dans sa voiture. On lui présente le fonctionnement du camp. Le ghetto se divise en deux parties, séparées par une route. La partie droite, ou ghetto A, contient les employés civils et les travailleurs. La partie gauche, ou ghetto B, compte la main d’œuvre excédentaire: vieillards et infirmes. Au premier abord, comme le dit un déporté juif, le ghetto semble"la liberté"car il existe un jardin d’enfants, un généraliste et même un cordonnier.

Goeth montre son autorité en faisant tuer devant tous une contremaître juive qui contestait le travail effectué. Puis, nous assistons à la liquidation du ghetto le 13 mars 1943. Les SS se déploient, criant, courant dans tous les sens. Leurs hurlements tétanisent les juifs. Les SS séparent les hommes des femmes, dans les larmes, les cris et l’angoisse. Schindler assiste ému à la liquidation du ghetto.

La violence continue: Goeth en sortant de son lit tire au hasard sur des travailleurs juifs. Son désir meurtrier assouvi, il s’étire comme après un exercice. Il rencontre par la suite Schindler, qui, furieux, lui demande de lui rendre ses ouvriers juifs, transférés au camp après la rafle. Ils concluent tous deux un accord: Schindler garde ses ouvriers s’il déplace son usine près du camp.

Goeth embrasse sauvagement toutes les filles présentes à la fête. Il est alors représenté comme un animal qui ne suit que son instinct. De même, lorsqu’il tente de suivre ce que lui dit Schindler: "Le pouvoir c’est toutes les raisons de tuer et qu’on ne le fait pas". Il essaie de pardonner à un jeune garçon juif qui ne parvenait pas à nettoyer sa baignoire. Il tente de refouler sa colère en agissant comme Dieu: il dit tout en levant deux doigts "Je te pardonne". Mais en vain, il tue l’enfant. Cette part de lui-même se manifeste encore lorsqu’il essaie de se convaincre qu’il n’est pas amoureux de sa femme de ménage juive: il la frappe.

Puis, vient le moment de la sélection, les hommes nus courent en file passant devant les médecins, comme des animaux. Les femmes se coupent volontairement afin d’utiliser leur sang comme du fard à joue.

Lors de la déportation, Schindler est touché par l’image effrayante de ces juifs apparentés à des animaux en cage. Il les aide en leur donnant de l’eau. D’un côté, Schindler, et son humanité, et de l’autre, Goeth qui regarde cela comme un spectacle très divertissant.

La dernière partie, de 30 minutes, concerne tout d’abord l’évacuation du camp, mais surtout la liste de Schindler.

En avril 1944, Goeth doit exhumer et brûler plus de 10 000 juifs, tués à Plaszow durant la liquidation du ghetto de Cracovie. Les juifs doivent donc déterrer les corps, pour ensuite les brûler. Le camp va être évacué. Schindler décide de dédommager chacun des juifs de son usine qui devra alors fabriquer des obus. Il établit une liste de leurs noms.

Sa liste terminée, il prend la décision de délocaliser son usine à Zwittau-Brinnlitz, sa ville natale en Tchécoslovaquie. Cependant, à cause d’une erreur de circulaire, les femmes sont envoyées au camp de concentration d’Auchwitz. Après la tonte des cheveux, et l’angoisse de la chambre à gaz dans les douches, les femmes rejoignent enfin la Tchécoslovaquie.

Enfin, le dénouement de 15 minutes présente la fin de la guerre et le départ de Schindler. Les ouvriers ayant appris la nouvelle de l’armistice se réunissent à l’usine, tous ensemble, pour entendre le discours de Schindler. Il dissuade les SS de toute action violente et assassine envers tous les juifs. Les juifs veulent remercier Schindler et fabriquent une bague en or, où est gravé en hébreu "quiconque sauve une vie, sauve le monde entier". Après la scène émouvante des adieux, Schindler part en habit juif, en compagnie de sa femme. La suite du film présente la libération des juifs et la pendaison de Goeth à Cracovie pour crime contre l’humanité.

Le film s’achève avec une coda de 6 minutes en couleur. Une foule d’hommes et de femmes marchent en compagnie de leurs petits-enfants et se dirigent vers la tombe d’Oskar Schindler. Ils déposent tous une pierre en mémoire des 6 millions de juifs assassinés.

 

II - PEUT-ON REPRESENTER LA SHOAH?

Le problème de la Shoah est celui de l’histoire contemporaine, avec sa valeur d’exemple qui doit être méditée. En outre, on peut penser que la liberté de l’artiste lui permet de traduire un événement, celui-ci serait-il dramatique. En revanche, on peut s’interroger sur la possibilité de représenter artistiquement la Shoah. Ne faudrait-il par ailleurs tourner la page et laisser cet épisode aux seuls historiens?

Avant l’étude des arguments en faveur et en défaveur d’une telle représentation, on se doit de se poser la question du mal (catégorie philosophique, historique et morale) dont la Shoah constitue une illustration majeure. En l’occurrence, on peut se demander si la Shoah est une représentation du mal parmi d’autres au cours de l’histoire ou si elle est la représentation la plus ultime du mal puisqu’elle signifie la destruction de tout un peuple?

 

a. Pour

Les arguments "pour" se situent à deux niveaux: le premier, très général, est celui de la morale et de l’histoire; le second est celui de la liberté de l’artiste.

Pour l’histoire, la Shoah constitue un moment majeur du XX ème siècle et de l’ère des totalitarismes et à ce titre, elle doit être étudiée le plus objectivement possible dans ses causes (anti-sémitisme, montée du nazisme, volonté d’extermination), son déroulement (conférence de Wannsee, création de camps de concentration et d’extermination, acheminement des juifs et mort de 6 millions d’hommes) et ses conséquences (plus visibles aujourd’hui qu’en 1945). Il faut savoir également que les historiens débattent d’une comparaison possible ou non entre le totalitarisme nazi et la Shoah d’une part et le totalitarisme communiste et le goulag d’autre part.

Au niveau moral, deux problèmes se posent. Il faut que ce drame serve d’exemple, il doit donc être commenté, expliqué, illustré pour qu’il ne se reproduise pas ("plus jamais ça"). Par ailleurs, on peut comprendre que les victimes et leurs descendants veuillent conserver intacte et vivante la mémoire de la Shoah (sauvegarde des camps, littérature et livres d’histoire…).

Afin de rendre compréhensible et accessible à tous la Shoah, il faut que celle-ci puisse être représentée par les moyens modernes de communication (télévision, cinéma, livres de poche, photos…). L’ensemble de la population et notamment des jeunes (pour lesquels cet événement est désormais bien loin) pourront à partir de ce qu’ils ont vu ou lu, réfléchir. Peu importe que l’histoire racontée soit vraie (Nuit et brouillard), vraisemblable (La Liste de Schindler) ou même totalement irréaliste (La Vie est belle).

L’artiste ne peut exercer son art, selon notre conception moderne, qu’en toute liberté. Cette liberté s’exprime et dans le choix du sujet, et dans les façons de le traiter. Pourquoi l’artiste n’aurait-il pas le droit de traiter de la Shoah ? En effet, cela va du livre (Si c’est un homme de Primo Levi), au film, jusqu’à la chanson (Jean Ferrat).

b. Contre

Toute œuvre d’art est, par la suite, reprise par le marché, par l’économie. Elle donne donc lieu à commerce, que ce soit lié à la vente d’un film ou d’un livre. Est-il moral de gagner de l’argent avec le malheur d’autrui?

La question centrale est en réalité celle de la mémoire. Faut-il, via la représentation cinématographique de la Shoah, continuer à vivre ce drame? La société ne doit-elle pas tourner la page et vivre avec les drames et les questions qui se posent à elle aujourd’hui? On distinguera cependant la mémoire collective de l’ensemble des nations concernées et celle des victimes ou de leurs descendants.

En voulant représenter la Shoah comme n’importe quel autre fait historique, notamment avec un film à grand spectacle, ne risque-t-on pas de faire de la Shoah un événement parmi d’autres et par conséquent de le banaliser? En outre, la polarisation sur le phénomène de la Shoah ne peut-il avoir un effet d’"écran", permettant d’occulter les drames contemporains (Bosnie, Kosovo, Rwanda…).

Du point de vue esthétique, si on veut que la représentation soit efficace, et que le grand public s’y intéresse, il y aura nécessairement une transformation de la réalité. Le scénario, les acteurs, les images, tout conduira à s’éloigner des faits réels. Le scénario doit être accrocheur pour que les spectateurs ne s’ennuient pas. En réalité, ce sont la lenteur, l’ennui et la grisaille qui devraient dominer. Par exemple, les histoires d’amour sont toujours présentes, alors qu’elles n’ont pas de sens par rapport au sens de l’histoire. Les acteurs sont pour l’essentiel choisis pour le physique, or les véritables victimes de la Shoah sont des personnes ordinaires. Le cinéma impose toujours (contrairement à l’art qui a su s’en libérer) un canon esthétique. La population n’est pas prête à supporter l’extrême laideur de la réalité. Par définition, on ne peut représenter l’état cadavérique des déportés. Pourra-t-on un jour vraiment représenter le mal?

La représentation de la Shoah est récente et a évolué vers une indépendance de plus en plus grande vis à vis de son sujet. Entre le film Nuit et brouillard, montrant les restes des camps, et l’imagination débridée de Benigni dans La Vie est belle, on remarque l’évolution vers un cinéma à grand spectacle, fut-il de qualité. De son côté, la littérature de 1945 à nos jours a traduit plus finement la réalité et la vérité des camps (Robert Antelme, Primo Levi…) La représentation infidèle du cinéma n’est-elle pas plus percutante que celle fidèle de la littérature? Le poids de l’image aujourd’hui l’emporte sur la vérité des mots. Le vraisemblable devient plus vrai que le vrai.

 

III . LA REPONSE DE SPIELBERG

a. L’esthétisme

La liste de Schindler, comme toute œuvre artistique, fait preuve d’une part importante d’esthétisme. Celui-ci a plusieurs fonctions. D’une part, il renforce la tonalité pathétique et accentue la violence qui se dégagent du film. Mais, la beauté que le spectateur peut percevoir dans certaines séquences peut dénaturer l’horreur de la situation.

Tout d’abord, le film a été tourné en monochrome, ce qui lui donne l’allure d’un documentaire. De plus, le noir et blanc renforce la dimension tragique du film. Ainsi lorsque l’ouvrier manchot est tué, on voit le sang noir couler sur la neige blanche, pure. Cependant, on remarque que la cérémonie du Shabbat (prélude de l’œuvre) et l’hommage sur la tombe de Schindler (dernière séquence) sont en couleur. Pourquoi ce choix? Spielberg, par ce contraste flagrant met ainsi en valeur toute l’émotion du film. Le réalisateur choisit alors de montrer la Shoah à travers l’émotion, le pathétique et la violence.

La violence est perçue à travers chaque meurtre des SS, lors de la liquidation du ghetto, ou encore dans personnage d’Amon Goeth tout entier. On la remarque également lorsque les ouvrières de Schindler arrivent à Auschwitz: les chiens aboient méchamment, les ordres sont criés brutalement dans un allemand dénué de toute intonation.

Spielberg joue sur les effets de lumière afin d’accentuer l’émotion ou le message qu’il veut véhiculer. Par exemple, on observe le net contraste des dents blanches ou en or posées sur la table noire du SS. Il en est de même lorsque les juifs doivent écrire à la craie blanche leur nom sur les valises noires.

En outre, la vision monochrome permet également d’insister sur le caractère tragique de la fillette au manteau rouge, qu’observe Schindler lors de la liquidation du ghetto.

Schindler, à cheval, s’aperçoit de la violence, du massacre qui se produit sous ses yeux. Il voit la foule, tous crient, hurlent, courent dans tous les sens. La panique est complète. Il remarque soudain une petite fille avec un manteau rouge. Le spectateur est lui aussi surpris par cette apparition soudaine de couleur. Cela s’explique: Schindler ne voit que cette enfant, calme, qui passe entre tous, pour aller se cacher. Son manteau est d’une certaine façon le symbole du"nettoyage". Lors de l’exhumation du camp, on retrouve un cadavre avec un manteau rouge. L’émotion et le tragique ne peuvent être plus troublants.

Toutefois, la lumière n’est pas la seule à donner une dimension pathétique au film. La musique joue, elle aussi, un rôle prépondérant quant à la transmission de l’émotion. La musique est très présente tout au long du film. Elle souligne tous les moments importants, difficiles, que Spielberg ne montre pas toujours.

Nous pouvons alors citer plusieurs exemples dans lesquels la musique remplace toute parole, toute image. La déportation est évoquée lors de la séquence dans laquelle les polonais trient les objets appartenant aux juifs. La musique, douce, lente, est en parfaite harmonie avec la caméra, qui nous montre tour à tour tout ce qui est pris aux prisonniers et qu’ils ne reverront jamais plus: des vêtements, des chaussures, divers objets personnels (candélabres), des photos, des bijoux, les dents en or, et les valises dans lesquelles tous ces objets étaient.

Puis, cette même scène dans le ghetto où la fillette en rouge tente de s’échapper. Il s’agit en l’occurrence d’un chant en yiddish qui est une sorte de comptine sur l’alphabet: quelle ironie tragique! Cette musique atténue quelque peu la puissance agressive des coups de feu, des hurlements. Par sa durée, elle les enrobe, et par son harmonie, elle dissimule leur caractère percutant. L’atténuation de la violence par ce procédé, nous permet de ne pas rester indifférent, car trop de sang, de meurtres, de cris ne nous toucheraient plus. Deux autres morceaux suivent celui-ci. L’un débute lorsque la petite fille a pu se cacher sous le lit. Il accompagne toutes les tentatives des juifs pour se cacher et s’achève quand la rafle de nuit des SS commence. Alors, s’ensuit une œuvre de Bach, qui au fur et à mesure de la rafle s’accélère. Le rythme devient haletant, presque insoutenable, la musique est de plus en plus forte, et ce jusqu’à la scène suivante.

On remarque ensuite une présence musicale lors de la sélection. Les prisonniers défilent nus sur une musique typiquement allemande. C’est la panique, la musique est en complète contradiction avec ces détenus affolés qui courent dans tous les sens. Le jeu de la caméra se veut instable, les images se succèdent très vite, et on a alors l’impression de visionner un documentaire. Le pathétique se dégage ici par l’impression de panique, la nudité et la comparaison évidente avec du bétail.

L’une des scènes les plus difficiles à supporter ne comporte quasiment pas de dialogue: la musique remplace toute parole et tout commentaire. Il s’agit de la séquence où les femmes arrivent à Auschwitz-Birkenau. Elles doivent se doucher. Cette scène est insupportable car l’angoisse de la chambre à gaz se lit sur les visages, et est renforcé par le morceau de violoncelle. De plus, les ordres sont criés en allemand, les femmes hurlent lorsqu’elles sont plongées dans le noir. Elles pleurent et la musique souligne la terreur indicible qui est en elles. Cela se transmet alors au spectateur, qui lui aussi est soulagé à l’apparition de l’eau.

Enfin, le pathétique est très fortement accru par le thème du film "Schindler’s list" lors de l’adieu de Schindler à ses ouvriers. Le moment est très fort en lui-même, ils sont tous regroupés autour de lui. Stern lui offre l’alliance de la part de tout le personnel, c’est un départ très émouvant. Or la musique ajoute une émotion encore plus intense à cet adieu et à la culpabilité que ressent le protagoniste à cet instant (de ne pas avoir fait plus). La présence du violon donne à la scène tout son émoi.

De plus, le même thème est repris dans la coda: quand chaque juif vient poser une pierre sur la tombe d’Oskar Schindler, l’hommage n’en est que plus poignant.

Le film se termine sur ces images et le thème est repris pour la troisième fois en tant que générique.

A travers ces divers exemples, nous pouvons donc constater que Spieberg joue beaucoup sur les aspects techniques. Il parvient ainsi à capter l’attention et l’émotion du spectateur. Ce dernier va alors s’identifier au groupe juif, et ressentir plus intensément les évènements.

Malgré tout, ce film reste un divertissement, et le réalisateur est loin de refléter tous les aspects monstrueux mais réels de la Shoah.

b. La critique de l’esthétisme

Steven Spielberg avait décidé de ne pas tout montrer pour ne pas choquer. Certes, cette liberté était sienne, mais on note tout de même quelques passages où la beauté n’est pas de rigueur.

Est-il nécessaire de montrer toutes les conquêtes de Schindler dans un contexte où règne en permanence la peur, la mort? Le spectateur sait, par l’arrivée de Mme Schindler, que son époux est infidèle. Il semble alors délicat de montrer une scène où Schindler est occupé avec l’une des femmes qu’il a côtoyé. D’autant plus que l’un de ses ouvriers tente de le prévenir de l’arrestation de Stern. Cela pourraît tendre à banaliser le sujet.

Ensuite, la femme que choisit Goeth comme femme de ménage n’a rien d’une prisonnière de l’époque. En effet, elle a froid, ses mains sont gelées. Mais elle n’est ne maigre, ni particulièrement faible, elle n’a pas de cernes. Il en est tout autrement des véritables photos de personnes que l’on peut observer.

Il en est de même pour la contremaître que Goeth fait fusiller: c’est une femme encore très belle, avec des formes. Les femmes dans les camps de concentration ne sont pourtant plus attrayantes et ce où qu’elles soient. Le travail mine leur physique et leur moral réduit à néant, enlève toute gaieté, tout sourire, toute force de leur visage. Il est donc surprenant de voir des prisonnières en si bonne santé.

De même, nous pouvons remarquer qu’aucune image du film ne fait allusion aux différentes maladies (comme la fièvre ou le typhus), ni encore aux nombreux suicides de déportés. Le camp est également d’une très grande propreté, et les habits des déportés sont tous propres et non déchirés.

Tous ces éléments nous permettent donc de démontrer que Spielberg atténue vraiment l’impact des camps sur la condition humaine. Il est loin de refléter la véritable souffrance que ressentait chaque homme, chaque femme ou enfant, prisonnier dans un camp de concentration. En cela, il ne représente pas cela de façon objective.

Le réalisateur, Steven Spielberg, a une manière propre de représenter la Shoah. Il refuse de choquer son public, et de cette manière cache certains aspects importants du génocide. Cependant, son film est loin de laisser indifférent. Le spectateur est obligatoirement touché par cette histoire véridique. Et le réalisateur emploie de nombreux moyens afin de l’impliquer véritablement dans ce moment crucial de l’histoire.

 

Conclusion

"La liste de Schindler" de Steven Spielberg questionne sur la représentation de la Shoah. A travers l’étude du film, nous pouvons nous apercevoir que le réalisateur présente une vision restreinte du massacre nazi. La Shoah n’est alors pas montrée de façon objective. Cependant, en tant qu’œuvre d’art, le réalisateur est libre d’interpréter son sujet comme il l’entend. Ainsi, Roberto Bellini traite la Shoah ("La vie est belle") d’une façon tout à fait originale. Il présente une histoire très peu crédible d’un père qui protège son enfant de la souffrance grâce à un humour constant et complètement décalé.

Mais il est important que la Shoah soit représentée et même de façon édulcorée: personne ne doit oublier ce qui s’est passé.

Steven Spielberg a pour but de toucher les jeunes américains sur une part de l’histoire qu’ils connaissent peu. Il prend alors le parti de ne pas tout montrer, pour ne pas choquer son public. L’œuvre de Spielberg ne laisse cependant pas indifférent. La tension et l’émotion sont présentes en permanence et le spectateur en est véritablement saisi. Il n’empêche que le film ne tient pas du film historique, il reste une fiction. En effet, il est destiné à un public jeune et ignorant. Par conséquent, de nombreux faits ont dû être simplifiés afin de représenter 4 ans en 3 heures.

Cela peut évidemment être contesté, au vu d’autres œuvres, telles que "Shoah" (Claude Lanzmann) ou "Nuit et Brouillard" d’Alain Resnais, qui montrent la réalité telle quelle, sans aucun artifice.

Quoiqu’il en soit, le film de Spielberg a le mérite de se confronter aux multiples polémiques concernant la Shoah et sa représentation. Mais, les émotions que le film procure, et les effets qu’il produit restent très éloignés de l’expérience dont Spielberg essaie de rendre compte. Celle-ci reste apparemment indicible.

On en vient alors à se demander si le cinéma destiné au grand public est réellement capable de montrer (contrairement à l’art qui a su se détacher de la beauté et aux documentaires qui sont beaucoup plus objectifs) la condition humaine réduite au néant et à la mort.

 
         
 


Mise à jour le 06-02-2004

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