2001, l'odyssée de l'espace

Dossier réalisé par Charlotte Gonzalez, Benoît Maus et Fanny Demouveaux, élèves de terminale L au lycée Buffon.

 
   
26-02-2003  
 
   

Plan

Préambule
a. Le cinéaste
b. Contexte cinématographique, références et inspirations du réalisateur

Introduction
a. Synopsis
b. Justification du choix

Analyse
I. Film musical – importance de la musique dans 2001: L’Odyssée de l’Espace
II. La prophétie de S. Kubrick
       
a. L’héritage de HAL – progression de l’intelligence artificielle
      
b. Vision du futur par S. Kubrick – quasi documentaire
III. Film métaphysique et enjeu philosophique
       a. Approche philosophique de l’évolution de l’Homme
      
b. La mort de HAL – l’humanisation de l’intelligence artificielle

Conclusion

PRÉAMBULE

a) Le cinéaste

Stanley Kubrick est né le 26 juillet 1928, dans le Bronx au sein d'une famille de la classe moyenne. Il reçut son premier appareil photographique à l'âge de treize ans; c'était un cadeau de son père, qui l'initia à la photographie. Après ses études secondaires, il travailla pour le magazine Look de 1944 à 1949. Il tourna son premier film en 1950 âgé de vingt et un ans et utilisant 3800 dollars qu'il avait économisé sur son salaire, il réalisa Day of the Fight, film basé sur une de ses séries photographiques pour Look, intitulé Prize Fighter (court métrage). C’est en 1953 que Kubrick réalisa son premier long métrage, Fear and Desire. C’était une production indépendante à très petit budget et financé par ses amis et parents.

En 1954 S. Kubrick s’associe avec James B. Harris Pour former Harris-Kubrick production, ils produiront ensemble The Killing et Paths of Glory (les Sentiers de la Gloire, 1957), ces deux films sont des succès critiques mais des échecs commerciaux. Un an après avoir remplacé Anthony Mann sur le tournage de Spartacus en 1960, S. Kubrick quitte les USA pour s'installer en Angleterre où il tournera tous ses films suivants. C'est en 1968, après avoir réalisé des chefs d’œuvre comme Spartacus (1960), Lolita (1962), ou encore Docteur Folamour (1964) que sort 2001, A Space Odyssey.

Stanley Kubrick est mort dans sa maison en Angleterre en 1999, en laissant derrière lui des films devenus cultes dans l'histoire du cinéma.

b) contexte cinématographique

Références et inspirations du réalisateur

Stanley Kubrick était un cinéaste passionné qui disait avoir lu Eisenstein mais ne pas l'avoir compris. Ce qu'il aimait dans les films d'Eisenstein, c'était leur montage et la composition visuelle des plans, mais quant a leur contenu "ses films sont stupides et les acteurs qui semblent de bois, jouent comme à l'opéra ". Kubrick aimait particulièrement opposer Chaplin à Eisenstein: il considérait qu'Eisenstein était tout forme sans contenu et que Chaplin était tout contenu sans forme.


Stanley Kubrick était tout de même admiratif devant quelques grands noms du cinéma

tels John Ford (1895-1973), en effet ce cinéaste américain donna la primauté au développement de l'action sur la psychologie des personnages comme dans La Chevauchée fantastique (1940) et les Raisins de la colère (1940). Ce que Kubrick fait également en ayant pris modèle sur Ford, en effet Kubrick n'est pas intéressé par la psychologie freudienne. Kubrick appréciait beaucoup les films anti-paroxystiques des fins de John Ford. Le travail fluide de la caméra chez Max Ophuls fut l'une des réussites qui enthousiasmèrent le plus Kubrick. "Dans des films comme Le Plaisir (1951) et Madame De, la caméra traverse chaque mur et chaque plancher". Une caméra aussi fluide, ou peut-être aussi incapable de rester inerte, apparaît dans les dernières oeuvres de Kubrick, surtout dans 2001, A Space Odyssey.

 

INTRODUCTION

a) Synopsis

L’aube de l’humanité

Dans un environnement désertique, un groupe de singes survit partagé en bandes rivales, se nourrissant de végétaux. Un matin, ils découvrent un mystérieux monolithe noir dressé sur leur territoire. L’un d’eux, alors qu’il joue avec des os et que la Lune, le Soleil et le monolithe sont sur un même axe, s’éveille à l’intelligence en apprenant à se saisir d’un os et à frapper le sol. Le lendemain, lors d’un affrontement avec une bande adverse, les singes " éveillés " tuent un singe ennemi à l’aide de leur nouvelle arme.

Quatre millions d’années plus tard

En 2001, un savant américain, le docteur Heywood Floyd, part pour la Lune pour enquêter sur la prétendue présence d’un monolithe noir qui enverrait des signaux magnétiques vers Jupiter.

Mission Jupiter, 18 mois plus tard

Un vaisseau spatial, le Discovery, se dirige vers Jupiter. A bord se trouvent David Bowman, Franck Pool et trois topographes en hibernation, devant être réveillés à l’approche de Jupiter; le sixième passager n’étant autre que HAL9000, le super ordinateur dont l’intelligence artificielle contrôle la totalité du vaisseau. Il est aussi le seul à connaître le but de la mission. Or un jour, HAL fait une erreur de pronostique en déclarant une panne imminente d’une pièce du vaisseau alors que tout allait bien. Dave décide de s’entretenir avec Poole de cette faute qui n’aurait pas dû être. Mais HAL malgré toutes les précautions des astronautes, arrive à comprendre leur conversation en lisant sur leurs lèvres. Il réussi ensuite à assassiner Poole et les trois topographes. Dave parvient à regagner le vaisseau et tue HAL, pour enfin apprendre le but final de la mission, qui est d’identifier l’objectif des signaux émis depuis le monolithe lunaire.

Jupiter et au-delà de l’infini

Bowman, désormais seul, approche de Jupiter et découvre un monolithe semblable aux précédents, flottant parmi les satellites de la planète et s’approchant du vaisseau. Il entre alors dans une sorte de vortex, survole des paysages déserts et fantastiques vraisemblablement dans un autre espace-temps. Au terme de ce voyage, il atterrit dans une chambre de style victorien, où il subit un étonnant raccourcit temporel, se voyant en dehors de la capsule, puis à une table, nettement plus vieux, et enfin sur un lit, au crépuscule de sa vie, confronté au monolithe. Il renaît sous la forme de " foetus astral " flottant dans l’espace.

b) Justification du choix proposé 

- réalisateur du film connu par son œuvre, sa conception de l’art cinématographique assez unique.

- référence dans les films de science-fiction, il y a un avant 2001 et un après.

- Fort intérêt philosophique. Pour Kubrick, l’Homme de XXe siècle a été lancé dans une barque sans gouvernail et sur une mer inconnue.

- Kubrick laisse aux spectateurs la liberté d’avoir leur propre avis sur le film: " Le jour où la pensée humaine sera conforme, le cinéma n’existera plus. "

 

ANALYSE

I. 2001: l’Odyssée de l’Espace, un film musical

2001: L’Odyssée de l’Espace débute sur le mouvement symphonique Atmosphères de György Ligeti qui, comme son nom l’indique, nous plonge dans l’atmosphère inconfortable et bizarroïde du film. Ligeti est un compositeur du 20e siècle qu’on peut classer dans la branche des " contemporains ". Il s’affirma plus particulièrement en 1960 et refusa d’entrer dans deux grandes écoles de musique où il était sollicité. Sa musique est considérée comme un " statisme continu ". L’ouverture de 2001: L’Odyssée de l’Espace se fait sur un écran noir où seule la musique règne. Atmosphères a été composé en 1961, et est joué par un orchestre de quatre-vingt neuf musiciens dont cinquante-six cordes. Les compositions de Ligeti sont basées sur le principe du " cluster ": ici, soixante notes différentes sont jouées en même temps.

La deuxième ouverture et le moment ou apparaît le titre du film se fait sur Ainsi parlait Zarathoustra de Richard Strauss, compositeur plus classique qu’on peut qualifier de "romantique ". Kubrick n’a utilisé que la première partie de l’Opus 30 de l’œuvre, où Zarathoustra tient ce discours: " C’est le domaine des mondes cachés, des idées religieuses, dans lesquelles l’Homme cherche une première réponse aux énigmes de l’Univers. " Ainsi parlait Zarathoustra a été composé en 1896 d’après l’œuvre de Nietzsche. Strauss expliqua: " Je me suis proposé de tracer un tableau du développement de la race humaine depuis ses origines… jusqu’à la conception nietzschéenne du surhomme. Je n’ai pas voulu écrire de la musique philosophique ni traduire musicalement la grande oeuvre de Nietzsche. " Ainsi parlait Zarathoustra est donc ce qu’on appelle un poème symphonique, une composition musicale inspirée par des écrits philosophiques, littéraires ou autres. On discerne bien l’influence de Nietzsche quand Zarathoustra dit " Dieu est mort. " L’oeuvre de R. Strauss est donc foncièrement athée.

Les morceaux qui suivent apparaissent dans cet ordre:

¤ La découverte du Monolithe par les singes: le Kyrie du Requiem de Ligeti

Kyrie, dans la religion chrétienne, signifie " demande de pardon ". Ce sens correspond assez avec la scène: les singes sont timides, hésitent à toucher le Monolithe. Ils sont clairement en position d’infériorité, de soumission. Ils dansent autour, gesticulent.

¤ La découverte de l’os en tant qu’arme: Ainsi parlait Zarathoustra de R. Strauss

C’est donc la seconde fois que revient ce thème, qui marque ici une étape de la vie de l’Homme, ou plutôt son passage de l’état animal à l’état humain. Le fait que cet extrait de l’oeuvre revienne plusieurs fois dans le film crée ce qu’on appelle communément un " refrain ", ou " leitmotive " musical, qu’avait beaucoup pratiqué et développé Wagner, ami de Nietzsche.

¤ Le ballet des vaisseaux: le Beau Danube Bleu de Johann Strauss fils

Ce ballet quasi-immobile fait un contraste avec la découverte du Monolithe par les singes: alors qu’ici la musique est entraînante, vive, légère, et que le seul véritable mouvement est la rotation continue de l’immense station spatiale, nous avons dans la scène qui précède une sorte de danse autour du Monolithe, accompagnée par une mélodie lancinante, gênante même. Cela crée un décalage: pourquoi le mouvement, les gestes des singes ne seraient pas accompagnés d’une musique entraînante, et qu’au contraire la danse silencieuse des vaisseaux ne soit accompagnée d’une musique lente, sans rythme apparent? On pourrait donner une explication à cela. Kubrick a choisi une valse, la valse fait tourner, les vaisseaux tournent – lentement, mais tournent – et le système solaire tourne aussi. Tout tourne dans l’espace parce que rien ne peut être stable, et la valse rappelle ce rythme.

(S’ensuit un long épisode sans musique: le personnage arrive dans la station, puis va sur la lune, puis va sur le site du Monolithe en navette spatiale. C’est à partir de l’approche du site du Monolithe que la musique refait son entrée.)

¤ Deuxième découverte du Monolithe par les Hommes: Aventures de Ligeti

Les apparitions du Monolithe sont donc l’exclusivité de Ligeti. Ici, comme le Kyrie, Aventures est chanté par une chorale accompagnée d’un orchestre. Le style reste le même, et donne au Monolithe ce même aspect mystérieux qu’il avait la première fois.

¤ Dix huit mois plus tard, la mission pour Jupiter et les astronautes: extrait du Ballet suite Gayaneh de Aram Khatchatourian

Khatchatourian est un compositeur arménien du 20e siècle qui a écrit beaucoup d’études pour piano. Il est notamment l’auteur de la Danse du Sabre, son morceau le plus connu, qui a été repris par divers artistes (Gilles Apap par exemple). Il a écrit le Ballet suite Gayaneh en 1942. Choisi ici pour accompagner la lente marche du vaisseau, il apporte un calme, une sérénité qui devient même pesante. Le Ballet est aussi présent pour la séance de footing de Poole, s’arrête puis revient pendant la scène où ses parents lui souhaitent un bon anniversaire. C’est en sorte la musique attitrée du Discovery, aucune autre n’est présente. Pendant la longue partie à l’intérieur du vaisseau, c’est plutôt le silence qui règne, sauf à de rares moments. Les escapades des astronautes pour aller réparer la panne ne sont pas accompagnées de musique mais de leur respiration. On a l’impression d’être nous-mêmes dans l’espace… Autre forme de musique à l’intérieur du vaisseau, mais à la fin: la chanson que chante HAL, Daisy. Cette chanson, qui survient quand HAL est à l’agonie, met un peu d’ironie dans cette scène lourde de sens.

 

¤ La séquence psychédélique, Dave arrive sur Jupiter dans sa capsule: Lux Eterna et Requiem de Ligeti

Lux Eterna a pour signification la rédemption, la résurrection du Christ. Cette longue séquence comporte des flashs d’image, des jeux de couleurs, on survole des paysages déserts violets, bleus, rouges, et on peut dire que l’ambiance qu’elle crée est indissociable de la musique. Lux Eterna ne comporte que des voix, toujours dans le même système de cluster, qui rend cet effet stressant, dérangeant. L’alliage effets d’image/musique donne un ensemble parfait. S’ensuit le Requiem, où des instruments sont présents. La musique continue pendant la séquence suivante, où Dave est dans l’appartement de style géorgien où il vieillira et renaîtra sous l’apparence d’un foetus astral; d’où la relation avec l’idée de rédemption. Pendant cette séquence, la musique est extrêmement basse, à peine audible, comme si elle était restée à l’extérieur de la pièce mais qu’on l’entendait à travers les murs.

¤ La séquence finale, le foetus astral: Ainsi parlait Zarathoustra, de R. Strauss

Comme il avait commencé, 2001: L’Odyssée de l’Espace finit sur Ainsi parlait Zarathoustra. Le serpent se mord la queue, on voit bien l’intention de Kubrick qui donne une importance considérable à la musique. Le foetus astral marque aussi la dernière étape, l’apogée du film. Si on regarde toutes les séquences où ce morceau est survenu (ouverture, découverte de l’os/arme, foetus astral), on remarque que d’une part ils ne sont pas également répartis tout le long, mais que d’un autre coté, ce morceau marque des moments capitaux du film. En effet, l’ouverture et la scène finale sont des instants majeurs dans un long métrage, et la scène où le singe a sa révélation est lourde de sens, autant philosophique que prophétique. Le singe s’éveille à l’humanité en découvrant l’arme; c’est un message à retenir, d’où le choix du morceau.

¤ Le générique de fin: Le beau Danube bleu de Johann Strauss Fils

Comme les autres morceaux apparaissent plusieurs fois dans le film, il fallait que celui-ci apparaisse une seconde fois. Et comme la dernière scène se trouve dans l’espace, et que nous avons montré que la valse correspond au mouvement rotatif des planètes, le fait que le Beau Danube bleu se trouve ici continue la vision d’espace. Le film se finit de manière légère, naïve, après une dernière scène sur un air grandiose. Ce décalage que nourrit Kubrick par la musique est significatif.

 

II. La prophétie de Stanley Kubrick

a) L’héritage de HAL – progression de l’intelligence artificielle.

Analyse d’une séquence: le " mat " de HAL

La scène du mat de HAL ne dure qu’une trentaine de secondes. Franck Poole, l’un des deux astronautes du vaisseau Dicovery, joue aux échecs contre l’ordinateur HAL.

De sa voie monocorde, HAL annonce un mat en trois coups. Poole abandonne et reconnaît la supériorité de la machine sans discuter. Stanley Kubrick, qui était passionné d’échecs depuis son adolescence, savait que dans la culture occidentale les échecs représentent le jeu intelligent par excellence. Montrer HAL écrasant son adversaire visait donc à prouver au spectateur le degré supérieur d’intelligence auquel était parvenu cet ordinateur.

Cependant, l’équation échecs=intelligence n’est, dans le cas des logiciels tout du moins, pas valable; comme le prouve le plus célèbre des programmes existants: Deep Blue d’IBM, qui a vaincu en 1997 le champion du Monde Garry Kasparov. En effet, les logiciels actuels n’ont pas la moindre once d’intelligence. Ils ne raisonnent pas: là où un grand maître sélectionne en un clin d’œil une poignée de variantes pour y concentrer ses analyses, la machine répertorie tous les coups possibles, y compris les plus stupides, et attribue à chacun d’eux une note; ce n’est qu’à partir de cela qu’elle peut choisir le meilleur coup. Or la complexité du jeu est telle que le nombre de variante est astronomique. Deep Blue était ainsi capable d’analyser 100 à 200 milliards de coups en trois minutes, réussissant péniblement à évacuer de ses calculs les variantes entachées d’erreurs.

Le scientifique et informaticien américain Murray Campbell, un des concepteurs de Deep Blue et co-auteur du livre l’Héritage de HAL (ouvrage collectif publié par le Massachusetts Institute of Technology en 1996), estime que si HAL joue comme Deep Blue, cela n’est pas un signe d’intelligence. HAL fait-il appel à un quelconque type d’intelligence? La réponse est sans doute… oui. Pour cette courte mais importante séquence du film, Stanley Kubrick a repris une partie d’échecs disputée en 1913 à Hambourg par deux joueurs allemands. Cette partie est devenue culte car elle présente un mat simple et spectaculaire avec un sacrifice de dame.

La scène commence par l’erreur fatale de Frank Poole, qui est tombé dans le piège tendu par HAL. Pour arriver à ses fins, la machine joue un coup faible qui crée une situation complexe propre à tromper son adversaire. En effet, en conduisant Poole dans ce piège, HAL exploite délibérément son manque d’expérience. Les programmes d’échec actuels ne jouent pas ce genre de ruse car ils supposent que l’adversaire trouvera toujours la meilleure réponse. Une machine comme Deep Blue jouera donc le meilleur coup, mais la capacité de HAL à tendre des pièges est, au contraire, le signe d’un joueur subtil, doué de raison

Autre point tout aussi surprenant: dans l’annonce du mat, HAL se trompe sur la dénomination d’une case. Est-ce une bévue ou un détail diabolique de Kubrick? Mais Franck Poole ne relève pas l’erreur et il ne s’aperçoit pas que quelque chose ne tourne déjà plus rond chez HAL…

 

b) Vision du futur par Stanley Kubrick

À l’opposé des films de science-fiction américains sortis durant la période de la guerre froide, on découvre que dans 2001: l’Odyssée de l’Espace l’Homme n’est plus l’être supérieur dominant d’hypothétiques extraterrestres ou autres monstres de l’espace. Ici l’ennemi est beaucoup plus insidieux: c’est une machine douée d’intelligence et créée par l’Homme lui-même. Le film explore l’avenir que l’Homme s’est construit et en sort ses prolongements matériels, psychologiques et philosophiques.

2001: L’Odyssée de l’Espace s’éloigne du scénario original de Arthur C. Clarke, qui d’ailleurs écrira quelque temps après un roman éponyme mettant en cause sa propre vision du film. En effet, Arthur C. Clarke jugeait certaines scènes trop " hermétiques " et en donna une version plus explicite. Pour lui, le thème global du scénario est de montrer l’humanité conduite dans une évolution perpétuelle par des forces extraterrestres jamais nommées mais bien présentes. L’intervention de ces forces extraterrestres se symbolise par l’apparition d’un mystérieux monolithe à chaque étape importante de l’évolution.

En 1968, les États-Unis et l’Union Soviétique sont en pleine course vers la Lune. Depuis 1961, les deux nations envoient des vaisseaux habités autour de la Terre, mais à la sortie du film personne encore n’a jamais atterri sur la Lune; ce n’est qu’en juillet 1969 qu’Armstrong marchera sur la Lune avec la mission Apollo. L’intérêt que porte la population aux astronautes et aux voyages dans l’espace est à son apogée.

Stanley Kubrick s’est donc méticuleusement documenté sur les dernières technologies, et offre une vision quasi documentaire des voyages spatiaux. Dans l’avenir de Kubrick, ces voyages sont aussi communs que ceux que l’on aurait pu faire en traversant l’océan avec un vol transatlantique: on discute dans les salles d’attente, on a des conversations via-écran vers la Terre, etc. Le fait d’introduire des occupations de tous les jours dans un décor futuriste familiarise le spectateur avec les personnages, et donc le film. Stanley Kubrick s’appuie donc avant tout sur de solides bases scientifiques, avec l’aide d’ingénieurs de la NASA. Kubrick avait ce souci de crédibiliser les moindres détails des voyages spatiaux; d’ailleurs les maquettes de Douglas Trumbull ont un côté ultra-réaliste, et leur ballet sur la valse de Johann Strauss est une merveilleuse féerie visuelle.

Dans son souci de réalisme, Kubrick se rapproche de films comme Destination Lune (1950) réalisé par Irving Pichel. Dans 2001: L’Odyssée de l’Espace, il apporte un soin minutieux pour montrer la vie quotidienne à bord d’un vaisseau spatial dans ses moindres détails, mais fait aussi attention à dépasser le cadre étriqué du film-documentaire, et va jusqu’à poser des questions existentielles sur

l’Humanité…

 

III. Film métaphysique et enjeu philosophique.

a) Approche philosophique de l’évolution de l’Homme

Le singe devient Homme en découvrant l’outil et le sacré. La vie du singe se limite à manger et à être mangé, à boire, à gesticuler inutilement. Les singes vivent dans l’angoisse et le danger perpétuel (cf. séquence la nuit). Puis leur vie primitive est bouleversée par la découverte d’un monolithe – bien souvent interprété comme le divin. Ils hésitent à s’en approcher, tournent autour (la caméra suit le mouvement des singes: le spectateur s’approche du monolithe en même temps que le singe), puis un des primates finit par le toucher. Il semble qu’à ce moment, le singe acquiert une intelligence supérieure à celle des autres animaux. En effet, il découvre par la suite que l’os peut être utilisé comme objet, puis comme arme. Le monolithe lui aurait donc transmis une forme d’intelligence. De ce fait, Kubrick montre que l’évolution de l’Homme ne peut se faire que par la violence: les plus intelligents auront toujours le dessus – intelligence sous-entendant puissance. Par cela, nous pouvons supposer que Kubrick nous donne une vision très pessimiste de l’évolution de l’Homme: le progrès de l’Humanité n’est donc possible que par l’utilisation des armes, la violence, la guerre (même pour un point d’eau).

Quatre millions d’années d’Histoire sont résumées par la plus grande ellipse de l’histoire du cinéma: l’os est lancé en l’air et se transforme en satellite. Cette transformation est la métaphore de l’évolution de l’homme.

Nous passons à la deuxième partie du film, complètement différente de la première, mais rien de nous dit explicitement que l’Homme a subit une réelle évolution. Des hommes vaquent à leurs occupations, discutent, mangent; rien de très particulier, à part que le décor a changé et que les personnages savent parler. Cette idée de non-évolution est d’autant plus forte que quand les astronautes découvrent le monolithe sur la Lune, ils hésitent – tout comme les singes – à le toucher, ayant peur de l’inconnu.

A croire que Kubrick cherche à démontrer qu’en 2001 les hommes auront les mêmes réactions que des primates – face à quelque chose qui les dépasse complètement.

Dans la troisième partie du film, l’Homme voyage vers Jupiter pour une mission inconnue. Ici entre en jeu un nouvel élément représentant l’évolution de l’Homme: HAL9000. Seul cet ordinateur connaît le but de la mission, et lui seul dirige le Discovery, ainsi que les trois topographes, membres de l’équipage en hibernation. Les astronautes sont pour ainsi dire asservis à cette intelligence artificielle. A la différence des machines actuelles, HAL simule des sentiments et semble évoluer en tant qu’intelligence. Son degré d’évolution va même jusqu’à lui permettre de développer un instinct de survie, qui va le faire tuer délibérément quatre membres de l’équipage sur cinq; Dave arrive à vaincre HAL, il remporte le duel Homme/Machine. Ce qui l’amène à ce que Nietzsche appelait le statut " d’être suprême ". Dave va ensuite entrer dans un univers étrange, vieillira de vingt ans toutes les deux minutes et finira par se transformer en foetus astral…

L’évolution de la science nous est mise en évidence parallèlement à l’évolution de l’intelligence de l’Homme, de sa capacité de création, son instinct violent, sa volonté de dominer, qui l’amèneront à vouloir atteindre la suprématie. L’Homme fini par être dominé par sa propre science, ici symbolisée par HAL. Mais seul un Homme réussira à prendre le dessus sur cette machine et atteindra l’apogée de l’évolution de l’Homme, l’état de surhomme, comme le disait la théorie de Nietzsche.

 

b) La scène de la mort de HAL 9000.

Kubrick réussit à nous émouvoir lors de la scène de l’agonie de HAL9000, entité à laquelle il est difficile de nous identifier. HAL, étant une machine, devrait nous laisser indifférents de par son aspect froid et inhumain. Seulement une série d’éléments le ramène à un semblant d’humanité.

Tout d’abord, sa représentation extérieure: la lentille renvoie à l’œil humain. Ensuite, nous remarquons à plusieurs reprises des " sentiments " simulés par HAL: sa voix monocorde et androgyne assure un semblant de conversation avec les astronautes, et il fait attention à ne jamais porter atteinte à leur susceptibilité. HAL se révèle être un ordinateur zélé et dévoué à sa mission. Enfin, la machine se révèle être aussi vaniteuse: lors d’une entrevue accordée à la BBC, HAL affirme être parfait, incapable de la moindre erreur et dit ne pas ressentir de frustration concernant son asservissement aux humains.

Alors lorsque les astronautes évoquent sa déconnexion, suite à une erreur de pronostique de sa part (qu’il, étant parfait, n’était pas sensé faire) il nous livre de nouveaux sentiments: la paranoïa et la peur, ce qui le pousse à entreprendre d’éliminer les astronautes. HAL, qui est sensé être une entité rationnelle et logique, projette de tuer des personnes qui veulent lui porter atteinte. Ce sont en même temps des crimes prémédités, réfléchis, et d’autodéfense. On discerne donc une autre caractéristique propre aux humains: HAL préfère commettre l’injustice que de la subir – contrairement à Socrate. On peut aussi voir cela comme une rébellion contre le créateur: l’Homme a créé la Machine mais la Machine surpassera l’Homme. En effet, HAL est tout puissant dans le vaisseau: il dirige tout, et lui seul connaît l’objet de la mission. Les scientifiques ont mis toute leur confiance en lui puisqu’il est parfait et soumis; or il apparaît que finalement, HAL n’est ni parfait ni soumis, et qu’il peut dépasser l’Homme dans son intelligence. Le retournement de situation provoqué par le retour en force de Dave est digne du combat David/Goliath: HAL, qui est aussi le Discovery, contre Dave qui n’a pour arme qu’une clé de la taille d’un lance-pierres. Le plan précédant l’entrée de Dave dans le vaisseau montre l’immensité de HAL face à la ridicule capsule.

Le dénouement de ce combat nous laisse perplexes: HAL se repent, évoque même la possibilité de s’arranger, avoue avoir peut être commis une ou deux fautes; Dave quant à lui reste impassible, et à la fin de l’agonie l’encourage même à chanter une chanson. HAL est plus pathétique que jamais, on fini par avoir pitié de lui, alors qu’il nous donnait des frissons quelques instants auparavant. Dave a visé juste, il n’aurait eu aucun espoir contre HAL, sauf si il s’attaquait directement à son " cerveau ". C’est cette scène qui nous montre en même temps que HAL est excessivement humain, qu’il sait utiliser tel ou tel sentiment à un moment donné, et toujours intelligemment, mais que ces sentiments ne sont que des sentiments " appris ", comme on apprend à un chien a faire le beau. HAL nous fait pitié parce qu’on découvre qu’il n’est qu’une machine qu’on peut battre avec l’aide d’une clé, sans grand effort; comme Goliath a été battu d’un coup de lance-pierres bien dirigé vers sa tête.

 

CONCLUSION

En écrivant avec Arthur C. Clarke le script de 2001: L’Odyssée de l’Espace, Stanley Kubrick donna naissance à une oeuvre majeure du cinéma, une fable métaphysique aux images saisissantes qui continuent encore aujourd’hui à s’affirmer sur le grand et le petit écran. On notera nombre de publicités, de jeux vidéos, de bande-dessinées inspirés par ce film; il reste omniprésent dans les esprits.

Dans ce film, comme dans tous ses films, Kubrick a une approche essentiellement philosophique: il pose plus de questions qu’il ne donne de réponses. Kubrick anticipe avec un réalisme étonnant les progressions technologiques du XXIe siècle et les projets actuels sur la conquête de l’espace.

 
         
 


Mise à jour le 06-02-2004

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