Vous avez écrit le
scénario de Femme Fatale : quelle différence y a-t-il
entre réaliser un film de commande et un film dont vous êtes l’auteur ?
B. D. P. : Quand
j’écris un scénario j’essaye, partant d’une vision, de la rendre
vivante et convaincante. Puis j’essaye en quelque sorte d’introduire les personnages,
l’histoire et les émotions. Les scénarii tout écrits commencent
par une trame conventionnelle, en développant les personnages, avec des
scènes de discussions dans des cafés, clubs, chambres et salons
plutôt ennuyeuses à tourner ; il me faut donc trouver une
façon plus intéressante de raconter visuellement la scène.
Vous dites que lorsque
vous écrivez vous-même vos scénarii, c’est plus " expérimental ".
Que voulez-vous dire ?
B. D. P. : C’est
expérimental dans le sens où j’essaie toujours de trouver un moyen
de donner vie à la forme visuelle, et ça demande énormément
de réflexion, de recherche d’espaces dans lesquels les acteurs vont évoluer.
J’essaye d’étudier l’aspect visuel afin de toucher profondément
le spectateur.
Quel est votre but lorsque
vous faites des films " déconstruits " tels que Snake
Eyes ?
B. D. P. : C’est
l’idée de mystère, simplement. Snake Eyes est une histoire
racontée de différents points de vue, et parfois, les gens qui
racontent l’histoire ne disent pas la vérité. Dans ce film, on
doit assembler ces différents points de vue afin de savoir ce qu’il s’est
réellement passé, et choisir qui croire et de qui se méfier.
C’est une histoire très intéressante, et quand on traite du mystère,
il est important de distiller les informations, car si le spectateur/lecteur
connaît la solution à la page 16, il n’aura pas envie de continuer
jusqu’à la page 120.
Les cinéastes
français vous ont-ils influencé ?
B. D. P. : Tôt
dans ma carrière, j’ai été influencé par la Nouvelle
Vague française, et particulièrement par Godard : la manière
qu’il avait de descendre dans la rue, et de faire des films politiques sur ce
qui se passait à cette période dans sa vie, et à Paris.
J’ai fait à peu près la même chose dans mes premiers films
à New-York.
Godard a dit :
" le cinéma c’est la vérité 24 fois par seconde " :
vous avez dit le contraire.
B. D. P. : Quand
on fait un film, on ment tout le temps, on réarrange la vérité
en fonction de la vérité qu’on veut raconter. Raconter la vérité
équivaut en quelque sorte à faire une fiction à partir
de choses qui ont l’air vrai.
Vous considérez-vous
comme un manipulateur ?
B. D. P. : N’importe
quel artiste crée quelque chose qui implique les émotions des
gens, un univers dans lequel on a envie de rentrer et qui nous fait éprouver
des sentiments… Je ne vois pas en quoi c’est particulièrement de la manipulation.
Si c’est intéressant, on reste, sinon on s’en va.
Des réalisateurs
que vous fréquentez, comme Spielberg, Lucas, Coppola, Scorsese ont choisi
deux voies différentes. Les deux premiers ont choisi de réaliser
des films " commerciaux " alors que Scorsese et Coppola
sont restés indépendants. Comment vous situez-vous par rapport
à eux ?
B. D. P. : Je
suis un peu entre les deux. J’ai fait des films personnels avec un budget réduit,
et je fais aussi des blockbusters si je trouve quelque chose qui m’intéresse
assez dans ce genre. Il faut faire des films commerciaux pour pouvoir continuer
à tourner. Si je m’intéresse à la forme visuelle, je peux
être très heureux de faire des films comme les Incorruptibles,
Scarface ou Mission : Impossible, même s’il s’agit
de genres très conventionnels.
Qu’on aime ou pas vos films,
il y a toujours dix ou vingt minutes inoubliables (la scène du bal dans
Carrie, la scène des escaliers dans Les Incorruptibles,
et l’ouverture de Snake Eyes par exemple). Est-ce que la virtuosité
de ces scènes est indispensable pour la cohérence du film ?
Ou bien ne sont-elles là que pour le plaisir du spectateur ?
B. D. P. : C’est
l’essence même de ce que j’essaye de faire dans mes films. Je suis une
sorte de " styliste visuel ", j’essaye de raconter des histoires
avec des images ; si ces histoires et ces scènes sont si mémorables,
c’est parce qu’elles se connectent à vous d’une manière visuelle
directe, et qu’elles perdurent dans votre esprit longtemps après que
vous ayez vu le film.
La violence au cinéma
ne semble pas vous déranger. Que pensez-vous de votre position ?
B. D. P. : C’est
un faux problème aujourd’hui. Je ne crois pas que les films soient violents
de la même manière qu’ils l’étaient quand j’ai commencé
dans les 60-70. Nous avons un système de censure très répressif,
si le film est estimé trop violent, il sera limité dans sa distribution.
Il n’y a plus vraiment autant de violence aujourd’hui dans le cinéma.
Qui sont aujourd’hui
vos réalisateurs américains préférés ?
B. D. P. : Je
crois qu’il y a beaucoup de jeunes réalisateurs talentueux qui sont arrivés
après ma génération : les frères Cohen, Paul
Anderson, Chris Nolan (le réalisateur de Memento)… Il y en a beaucoup.
Vous semblez en désaccord
avec les critiques américains. Pensez-vous qu’ils vous sous-estiment ?
B. D. P. : L’âge
d’or de la critique américaine est terminé. Il n’y plus autant
de critiques passionnants qu’avant. Il y fut un temps où l’on se précipitait
dans la rue pour acheter un magazine parce que Pauline Kael ou
Andrew Sarris y écrivaient. Cela n’existe plus. En fait,
les meilleurs critiques écrivent aujourd’hui sur Internet. Charles Taylor
écrit pour Salon, et Armond White écrit
pour le New York Press : ils sont en marge de la critique conventionnelle,
qui est ennuyeuse, qui ne semblent même pas intéressée elle-même
par ce qu’elle fait, et donc ses articles ne sont pas intéressants.