Partagiez-vous la sévérité
de Truffaut à l’égard de la revue Positif (" poujadiste ",
selon lui) ?
Oui, parce qu’à l’époque
c’était la guerre des revues !
La situation a donc changé
?
Oui ça a un peu changé.
Aujourd’hui, Positif dit sensiblement la même chose que les Cahiers
de l’époque, mais il le dit avec quelques années de retard.
Vous dîtes qu’il n’y a " plus
de parti pris aux Cahiers du Cinéma ".
C’est ce qui leur manque aujourd’hui,
c’est une revue parmi d’autres. Alors qu’avant c’était une revue sans
commune mesure avec les autres publications : ils découvraient des
auteurs (Ford, Hitchcock). Hitchcock a presque été " inventé "
par les Cahiers : et tous ces cinéastes américains
qui sont devenus classiques, comme Hawks, Walsh, ont vraiment été
perçus, analysés, et utilisés au sein des Cahiers.
Quand on critiquait, c’était intéressé : on savait
qu’on allait faire des films, alors on se servait de cette matière.
Pourquoi la critique " officielle "
récusait-elle le cinéma américain ?
Elle regardait avec condescendance
le cinéma américain, qu’elle considérait comme populaire.
Mais le cinéma est un art populaire ! Car, en même temps,
c’est un art qui a besoin de fonctionner, de faire des entrées. Hitchcock
est populaire, mais ça ne l’empêche pas de faire un cinéma
très savant, avec un sens qui dépasse le simple divertissement.
C’est la même chose en littérature (cf. Molière).
Quand avez-vous quitté
les Cahiers du cinéma ?
Je n’ai jamais vraiment quitté
les Cahiers. Simplement j’y suis moins allé… et un jour, plus
du tout. Mais j’y passe, de temps en temps, aujourd’hui. J’ai cessé d’y
écrire parce que je suis passé à une autre forme d’écriture,
qui parle moins de cinéma, plus de littérature ou de peinture.
Les revues de cinéma sont très puristes, elles aiment que cela
ne parle que de cinéma.
Dans votre documentaire sur Cassavetes,
on l’entend dire " Art is a very bad word in America "
…
J’ai tourné le documentaire,
en 1964 ou 1965, au début de la Nouvelle Vague. Cassavetes en disait
beaucoup de bien, puis, en discutant, j’ai compris qu’il n’avait pas vu un seul
de ces films ! Mais il avait un a priori favorable sur ce mouvement,
ça l’intéressait beaucoup. C’est comme ça, les Américains
ont du mal à voir ce qui n’est pas américain.
Vos documentaires sont-ils mis
en scène ? Un documentaire, est-ce du cinéma, de la fiction ?
J’ai une théorie :
le cinéma est fondamentalement documentaire, la caméra filme ce
qu’on met devant. Même si c’est un document de fiction, ça sera
un documentaire. Aux débuts du cinéma, on était ébahi
de voir les frères Lumière mettre sur l’écran ce qu’on
voyait tous les jours. Et peu à peu, on s’en est lassé. Et c’est
là que la fiction intervient : pour faire exister des choses qui
finissaient par ne plus exister. A force de filmer un verre on ne voyait même
plus l’aspect documentaire, on en avait marre. On a essayé tous les moyens,
avec des techniques sophistiquées (l’éclairage), et peu à
peu on est entré dans l’esthétique : ce qui était
beau c’était l’image du verre, plus le verre. On était passé,
lentement, d’un art de la réalité à un art de l’image.
Or, le cinéma, à l’origine, était un art de la réalité.
Et donc, pour faire à nouveau exister ce verre en tant que verre, je
peux le casser pendant que je le filme. Et à la projection de cette image,
on aura la sensation de l’existence du verre : il lui est arrivé
quelque chose. La fiction est ce qui consiste à faire arriver " quelque
chose " aux gens, aux choses. A ce moment-là, de nouveau, la
machine documentaire est en marche. Autrement dit, la fiction est un moyen comme
un autre, pas un but : lorsque ça devient un but, c’est très
ennuyeux ! La fiction est là pour faire exister les choses, et me
faire exister moi, en tant que spectateur. D’ailleurs, lorsque le verre se brise,
c’est un malheur, d’où l’importance du drame, de la tragédie,
dans la fiction (à côté des guimauves, qui n’intéressent
personne).
Un chef d’œuvre touche donc forcément
à la mort ?
Oui, bien sûr, c’est au
moment où l’on touche à la mort que les choses existent !
Alors y a t-il une " recette "
pour faire un bon documentaire ?
La mode, aujourd’hui, c’est de
dire " document " : il ne faut pas dire ça,
on a l’impression que la caméra fonctionne toute seule. Un bon documentaire
suppose un travail sur un document, pour que les choses qu’on filme se mettent
à exister. Au moment de la Nouvelle Vague il y avait une querelle à
propos de la manipulation : certains disaient qu’au cinéma il fallait
manipuler, et d’autres, comme Rossellini, disaient " non, puisque
les choses existent, pourquoi les manipuler ? ". Ma théorie
c’est que justement, pour que les choses soient là, il faut les manipuler.
La manipulation permet d’atteindre ce que le cinéma " passif "
permet d’obtenir.
Il suffit de regarder les fictions
américaines des années trente, ce sont de bien meilleurs documentaires
que tout ce qui a été tourné, sur la vie aux Etats-Unis !
Qui sont, selon vous, les héritiers
de la Nouvelle Vague, aujourd’hui ?
La Nouvelle Vague s’est opposée
au cinéma ambiant, à un certain moment. Les cinéastes tournaient
dans la rue, par manque de moyens : la vision de Paris est tout à
fait neuve par rapport à celle de Carné ou Duvivier. La postérité
de la Nouvelle Vague serait donc également de l’ordre des moyens utilisés :
avec la petite DV on peut tourner n’importe où, cela prolonge la liberté
de tourner à peu de frais. Il y a aussi une idéologie: revenir
à un cinéma simple, qui ne s’embarrasse pas de rhétorique,
avec des comédiens " naturels ". Des gens comme Guiraudie
(Ce vieux rêve qui bouge, nda) pourraient être les héritiers
de la Nouvelle Vague.
Quels sont les cinéastes
français qui comptent, pour vous ?
Il y a, par exemple, Jean-François
Stévenin, Jacques Rozier, Rhomer, Rivette et Godard. La Nouvelle Vague
est finie en tant que telle, ces gens là ne se supportent plus, ne se
voient plus, mais ils font toujours des films.
Avez-vous vu Amélie
Poulain ?
Non.
Et Mischka (de Stévenin)
?
Oui. Ca m’a beaucoup plu :
il y a beaucoup d’invention, c’est la porte ouverte à ce qui peut arriver
sur des tournages, l’art de capter le hasard. C’est un cinéma que j’aime.
Quels sont les derniers films
qui vous ont plu ?
Le dernier Lynch, les derniers
Rivette et Rhomer, le Guiraudie.
Vos cinéastes préférés
dans le monde, aujourd’hui ?
Les américains, Lynch et
Cronenberg par exemple, Moretti chez les italiens, les portugais sont presque
tous intéressants aussi, et, bien sûr, Kiarostami, Kaurismaki,
Hou Hsiao Hsien.