William Klein : Regards sur mai 1968

Rencontre de William Klein avec le public du Cinéma Champollion à l’occasion de la projection de son film Grands soirs, petits matins, en présence d’Emmanuelle Loyer, historienne et écrivain.

 
   
Soirée du 15 mai 2008 présentée par Antoine de Baecque.

Propos recueillis par Elise Heymes
15-05-2008  
 
   

William Klein  : Vous êtes venus pour voir un film sur 68. Quand il y a eu la grève générale, le cinéma s'est mis en grève assez longuement. Il y a finalement eu les Etats généraux du cinéma qui ont élu domicile dans une salle à Suresnes et ce, afin de décider ce que serait le cinéma de demain. Il fallait prendre comme exemples ce qui se passait à Cuba, en Pologne, etc. On voulait révolutionner la production, la distribution, le cinéma.

Habitant au-dessus du Luxembourg, je prenais la voiture tous les jours pour aller à Suresnes. C'était très ennuyeux puisque tout se passait devant ma porte. Le boulevard Saint Michel était plein de comités d'analystes. On allait de l'un à l'autre comme vous allez le voir, pour bien comprendre ce qui se passait à cette époque. Un jour, lassé, j'ai quitté la réunion à Suresnes et des jeunes gens de la Sorbonne m'ont abordé. Ils m'ont dit en avoir assez de voir des groupes avec des caméras de tous bords dont ils ignoraient si ce n'étaient pas des « flics » ! Ils voulaient leur propre cinéma en plus de leur propre radio. J'étais partant. Ils ont donc décrété que je serais « cinéma Sorbonne ». Le lendemain, on a commencé à tourner.

L'idée des Etats généraux du cinéma était de faire faire un film par les différents groupes : les Mao, les Trotskystes, les Anar, les communistes, les divers syndicalistes… Il s'agissait de réaliser un document, une fois que la révolution serait bien installée, qui montrerait au jour le jour ce qu'est un mouvement révolutionnaire. J'ai cependant commencé très tard ; le film débute le 21 mai. On pensait que ça durerait longtemps !

Antoine de Baecque  : William Klein, comment filmiez-vous, avec quel matériel ? Comment se passait le tournage notamment des scènes de rues, où vous allez dans les débats, les conversations des gens ?

W. K.  : Au début des années soixante a été inventée une caméra qui s'appelle Eclair, ce qui a totalement changé le cinéma. Elle ne pesait pas plus de 4 kg. On avait un ingénieur du son. On était reliés avec un quartz qui permettait le son synchrone. L'enfance de l'art… !

A. d. B.  : Est-ce que vous saviez, en allant avec la caméra dans la rue, à la Sorbonne, ce que vous alliez filmer ? Etiez-vous une sorte de chasseur un peu à l'affût ?

W. K. : C'était assez extraordinaire ; il y avait sur le boulevard St Michel, des tables rondes impromptues. On ne pouvait pas rêver meilleur casting. Il y avait toujours un CGTiste, un Anar, un type qui s'en moquait, un « vieux con », il y avait toujours de tout. Chacun allait de son expérience, de sa théorie. Ca me fascinait. Je crois que c'était un moment de bonheur pour tout le monde. On était en train de filmer l'histoire, en toute liberté.

A. d. B.  : Dans le livre d'Emmanuelle Loyer, mai 1968 dans le texte , il y a un texte de Michel de Certaux qui s'appelle la prise de la parole. Est-ce quelque chose que vous avez ressenti dans le film l'un et l'autre, cette idée de prise de la parole ?

W. K.  : A ce moment-là, tout le monde était à l'affût des nouvelles. C'était l'époque où le transistor entrait en scène ; tout le monde marchait dans la rue, le transistor à l'oreille. Et puis il y a eu le phénomène Cohn-Bendit qui avait le don de résumer la journée dans les AG de la Sorbonne.

Emmanuelle Loyer  : On voit constamment le rôle du transistor dans les manifestations ; c'était en plus une façon de savoir où était la police. Ce que je trouve intéressant dans le film de William Klein, c'est que c'est un film fait de gens anonymes, ordinaires. Ce plaisir de la parole est frappant ; les gens s'écoutent ou se disputent… Il y a une grande culture politique très structurée. Ce qui est très émouvant et très spécifique de mai 1968, c'est cette espèce d'arrêt d'un coup de toute une société qui prend le temps de se poser des questions fondamentales. On voit bien le côté iconique de Cohn-Bendit mais ce n'est pas du tout le centre du film.

A. d. B.  : Comment ces groupes vous considéraient-ils ? Etaient-ils contents d'être filmés, ou indifférents, agressifs ? Le cinéma jouait-il un rôle naturel à aller dans la rue ?

W. K.  : Oui. En général, les gens pensaient que c'était normal. Et il y avait un mélange de tons et de rôles assez extraordinaire.

A. d. B.  : On voit beaucoup, dans le film, les rituels de face à face entre les étudiants et la police. Notamment le cérémonial de la rébellion ; les arbres coupés, les rues qu'on dépave, les barricades qu'on construit encore. On le voit vraiment se mettre en place comme si c'était volé sur le vif.

W. K.  : J'ai remarqué autre chose en filmant mai 1968. C'est que les femmes ne jouaient quasiment aucun rôle. Jamais une femme à la tribune. Les rôles joués par les femmes étaient traditionnels : secrétaire, téléphoniste etc. Je pensais faire un film dix ans après. « Que sont-ils devenus ? » J'ai retrouvé il y a trois mois par hasard, la jeune femme au téléphone que j'ai recherchée pendant des années. Elle avait dix-huit ans. Elle avait créé le comité d'action lycéenne.

A. d. B.  : Ce qu'on voit bien dans le film c'est que certains s'inventent un charisme politique, se métamorphosent. Comme ce Vigier, ils deviennent des leaders. Comme Cohn-Bendit, chez qui il y a presque une science des medias. Il sait très bien à quel moment il faut faire son entrée, sa sortie. Vigier le fait presque plus à l'ancienne. D'autres, on ne les entend même pas.

Une personne dans la salle  : De qui étaient les enfants du comité Gavroche ?

W. K.  : A la Sorbonne, il y avait une crèche. Et le comité Gavroche regroupait les enfants plus grands, de 5 à 12 ans. Mon fils en faisait partie. Il avait cinq ans. C'était très bien organisé. L'affiche du film, c'est un dessin de mon fils fait au sein du comité. Les étudiants en rouge, les policiers en noir. Les pavés qui volent…

E. L.  : Le programme politique, c'est aussi l'occupation, avec un côté très concret. Le projet révolutionnaire est aussi dans la cohabitation de différentes personnes pendant des jours et des nuits, donc : que fait-on des enfants, comment mange-t-on ? C'est le début de la révolution. Ca se passe dans les usines, tous les lieux d'enseignement, les entreprises, la Fnac…

W. K.  : Il faut dire que la police n'entrait jamais dans les universités. Comme les églises. Alors qu'en mai 1968, le recteur a laissé entrer les policiers.

E. L.  : Les étudiants disaient que ça n'était jamais arrivé depuis la guerre, depuis que les Nazis avaient été à Paris. « CRS SS » c'était ça aussi ; le sanctuaire académique avait été violé. La fois précédente, c'était pendant l'occupation.

A. d. B.  : Dans le film, vous déformez les visages du pouvoir ; Pompidou, De Gaulles. Pourquoi ?

W. K.  : Je n'allais pas filmer en bonne qualité les discours de De Gaulle ou de Pompidou ! C'était pour se moquer de l'autorité. D'autant qu'il n'y avait pas plusieurs chaînes ; il y avait l'ORTF, la « télévision d'état » comme je l'ai traduit pour les sous-titres de la version anglaise !

Une personne dans la salle  : Le slogan « CRS SS » vient d'une grève des mineurs dans le sud de la France, en 47. En 68, les gens croyaient vraiment pouvoir renverser le pouvoir gaulliste. Ce qui n'apparaît pas dans votre film. Ce que je trouverais intéressant, c'est de faire un deuxième film sur ce que ces gens sont devenus, car il y aurait beaucoup à dire.

W. K.  : Je me souviens d'une formidable manifestation de la CGT qui m'a rappelé la révolution russe. Ils passaient devant le bâtiment Humanité, en regardant, le visage illuminé, les figures du parti communiste. Lors des manifestations CGT, les gens disaient « Adieu De gaulle » « De Gaulle au poteau » « De Gaulle sous le métro » ; c'était assez violent.

E. L.  : Le parti communiste militait pour un gouvernement d'« union populaire ». Mais du côté des gauchistes ou des « anonymes », l'essentiel de leur travail politique n'était pas dans les structures de la politique représentative, les partis, les élections. L'essentiel était ailleurs. Ils ne pensent même pas à occuper les lieux de pouvoir politique. Il y a un mouvement qui exile la politique des lieux politiques traditionnels. Sans doute Mitterrand, le PC pensaient à l'après et échafaudaient des scenarii d'alternative politique. Mais je ne pense pas que c'était le cœur de l'exigence ou de l'espoir, de la politique de 68.

 
         
 


Mise à jour le 13-11-2008

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