Ari Folman : Valse avec Bachir

 
   
À l'occasion de la sortie du film d'Ari Folman Valse avec Bachir, très remarqué au dernier Festival de Cannes, les Cahiers du Cinéma organisaient le 17 juin 2008, au cinéma du Panthéon (Paris Ve), une séance ciné-club autour de ce film d'animation à la frontière entre documentaire et fiction. Rencontre animée par Ariel Schweitzer, spécialiste du cinéma israélien aux Cahiers du Cinéma.

Propos recueillis par Laure Becdelièvre
17-06-2008  
 
   

Introduction d'Ariel Schweitzer

Valse avec Bachir a été l'une des révélations du dernier Festival de Cannes car auparavant, Ari Folman était inconnu en France. Le cinéaste israélien est né en 1962 en Pologne, a fait des études de cinéma à Tel-Aviv avant de se faire remarquer en 1980, avec un documentaire sur la façon dont la guerre du Golfe était vécue par les Israéliens. En 1996, il réalise son premier long métrage, Sainte Clara , un film fantastique adapté du roman de l'écrivain tchèque Pavel Kohout qui remporte de nombreux prix en Israël ainsi que le Prix du Public à la Berlinade. Son second long métrage, Made in Israël , réalisé en 2001 sur l'extradition en Israël du dernier criminel nazi vivant, est pourtant un échec à la fois public et critique. C'est ce qui amène Ari Folman à se remettre en question et à changer de voie.

Depuis les années 1990, le cinéaste réalise également de nombreux reportages pour la télévision, principalement sur les territoires occupés. En 2004, il écrit une série de documentaires sur l'amour, dont chaque épisode est précédé de 3 minutes d'animation : c'est là sa première rencontre avec le genre. Folman découvre dans l'animation un moyen de se libérer des contraintes des tournages classiques, et commence à envisager un projet qui deviendra Valse avec Bachir .

Valse avec Bachir est une œuvre très autobiographique : Folman servait dans une unité combattante de l'armée israélienne à Beyrouth au moment du massacre des camps de Sabra et Chatila. Son propre vécu sert de base au film qui suit une structure narrative d'ordre psychanalytique : Valse avec Bachir part d'un traumatisme enfoui, refoulé pendant de nombreuses années, et c'est le retour du refoulé qui est placé au cœur de l'enjeu narratif du film.

Pour Ari Folman, Valse avec Bachir est un documentaire d'animation – c'est du moins comme cela qu'il l'a défini, mais il l'a en même temps inscrit dans la catégorie « fiction » des festivals israéliens… Preuve que le statut du film est ambigu. Folman souhaite avant tout que son film puisse élargir le débat sur l'effacement des frontières entre documentaire et fiction (débat que les Cahiers du Cinéma ont décidé d'ouvrir ce mois-ci en prenant le film pour point de départ). A cet égard, on peut faire un parallèle intéressant avec le dernier film de Brian de Palma, Redacted  : les deux films sont fortement antimilitaristes, critiquent l'invasion de l'Irak/du Liban et mettent en scène la représentation de la guerre non seulement au cinéma, mais aussi via les autres médias. Tous deux se terminent aussi par un changement surprenant de registre, passant de la fiction aux documents d'archives.

Quant au sujet de Valse avec Bachir , le massacre de Sabra et Chatila en 1982 durant la guerre du Liban, il faut savoir que cet événement a créé un très grand choc en Israël. Quelques jours après a eu lieu la plus grande manifestation de l'histoire du pays : plus de 400 000 personnes se sont réunies pour demander la création d'une commission d'enquête, qui a conclu plus tard à la responsabilité indirecte de l'armée israélienne dans le massacre. Le ministre de la Défense d'alors, Ariel Sharon, a été contraint de démissionner (et on lui a interdit d'exercer de nouveau la fonction de ministre de la Défense – ce qui ne l'a pas empêché de devenir Premier Ministre)…

Débat avec le public

Le cinéma israélien n'a-t-il donc pour seul sujet que la guerre ?
Malheureusement, la guerre n'est que trop présente dans la réalité israélienne. Ce qui se retrouve logiquement au cinéma : le genre du film de guerre est très présent dans le cinéma israélien depuis les années 1940-1950. Toutefois, on peut voir dans les films israéliens de ces dernières années une diversification croissante. Je pense notamment au thème religieux, qui y est de plus en plus prégnant : les cinéastes s'interrogent de plus en plus sur la place du judaïsme dans la société israélienne, qui est majoritairement laïque aujourd'hui. Cette interrogation est par exemple centrale dans My Father, my Lord

Comment les films israéliens qui sortent en ce moment, souvent très critiques, sont-ils accueillis par le grand public du pays ?
La force du cinéma israélien, et de la culture israélienne dans son ensemble (je pense à la littérature notamment), c'est d'être une culture critique, en particulier à l'égard de sa société. C'est là, de la part de la société israélienne, le signe d'une grande maturité que d'accepter un tel niveau de critique – même si, on le sait, Israël n'est pas une démocratie absolue… Malgré cela, la culture réussit à produire des œuvres très acides vis-à-vis de sa politique. Il ne faut pas oublier que tous ces films dont vous parlez sont produits grâce à des fonds de soutien publics… Pour Valse avec Bachir , le film vient de sortir, on ne sait donc pas encore comment il va être reçu en Israël. En tout cas, son succès international et critique est déjà grand.

Valse avec Bachir est certes passionnant au niveau de la forme, mais il me semble très choquant sur le fond : c'est l'histoire de gentils soldats israéliens de 19 ans qui arrivent à Beyrouth et sur lesquels on se met à tirer de toutes parts ; puis de méchants phalangistes viennent massacrer des réfugiés mais le gentil metteur en scène découvre finalement qu'il n'a rien fait de mal… N'est-ce pas là propagande scandaleuse pour Israël, comme c'était déjà le cas dans le film Beaufort  ?
Non, le film montre de manière très claire, à mon sens, la responsabilité politique d'Israël dans le massacre. Je suis assez d'accord avec vous pour le film Beaufort , qui propose une vision universelle de la guerre assez extraordinaire, mais qui est très problématique quant à ses choix narratifs, en ne parlant que des derniers jours de la guerre du Liban où les Israéliens deviennent victimes (ce qui n'était pas le cas au début de la guerre…). Mais pour Valse avec Bachir , la critique me semble extrêmement explicite.

Commentaire d'un spectateur : D'autant que c'est un film sur le refoulé. On ne refoule jamais quelque chose dont on se lave les mains. Valse avec Bachir est plutôt un film très subtil sur la culpabilité…

Quelles sont, selon vous, les raisons pour lesquelles le film n'a eu aucun prix à Cannes ?
Valse avec Bachir était, il est vrai, pressenti comme un candidat sérieux à la Palme d'or, pour la simple raison que c'était un film choc, interrogeant les dispositifs du documentaire traditionnel. Ce qui a donné beaucoup de fraîcheur à cette édition 2008 du Festival. Ses dimensions politique et critique en ont fait un des films les plus discutés lors du Festival. Je ne sais pas s'il aurait mérité la Palme, car le film de Laurent Cantet est magnifique, mais un prix n'aurait pas été volé…

Le film va-t-il être projeté au Liban ?
Non, car les états arabes, dans leur majorité, boycottent malheureusement la culture israélienne, y compris le cinéma. Ce que beaucoup de cinéastes de la gauche radicale israélienne regrettent, car cela ne permet pas de faire avancer le débat. Pour exemple, l'an passé, La visite de la fanfare (qui parle de la coexistence des Juifs et des Arabes) avait été sélectionné aux festivals du Caire et de Dubaï. Eh bien, les associations d'intellectuels arabes ont fortement protesté et le film a été retiré de la programmation des festivals… C'est très regrettable.

Vingt ans après, les Israéliens ne semblent pourtant pas avoir tiré les leçons de la première guerre du Liban.
Ari Folman s'est très fortement opposé à la deuxième guerre du Liban. Il figurait parmi les signataires d'une lettre envoyée à la biennale du cinéma arabe, qui a suscité un énorme débat public en Israël. Folman était complètement atterré par la décision de son pays d'envoyer des troupes au Liban, comme si vingt ans après, on n'avait pas tiré les leçons du passé…

Pourquoi avoir utilisé la technique de l'animation ? Pour créer une distanciation dans le traitement de sujets aussi difficiles ?
Il y a deux formes de questionnement dans Valse avec Bachir  : un questionnement politique d'abord, sur une affaire qui appartient à l'histoire moderne d'Israël ; un questionnement du dispositif cinématographique lui-même ensuite. Ari Folman a fait le choix de faire un film à la frontière du documentaire et de la fiction. Son idée de « documentaire d'animation » était de créer une alliance nouvelle permettant d'interroger la réalité de manière plus complexe. Dans le cadre du projet de Valse avec Bachir , il semblait de toute façon impossible de ne pas recourir à l'animation, car le film a systématiquement recours au dialogue intérieur, à l'hallucination, à la juxtaposition des strates temporelles, etc., pour représenter les errances d'une conscience qui enquête sur son passé. Le dispositif d'animation est très intéressant pour cela : Valse avec Bachir est une sorte de film laboratoire, qui montre un travail en train de se faire. C'est un processus de recherche permanente.

Comment le film a-t-il été réalisé ?
Le film est parti d'entretiens réels, réalisés par Ari Folman comme pour un documentaire. Les personnages qui témoignent dans le film ont même gardé leur véritable nom. Mais Folman a ensuite donné une grande marge de manœuvre à son équipe d'animation. Le réel n'a été en fait que le point de départ d'un gros travail créatif où l'imaginaire a joué un rôle très important. En tout, une quinzaine d'animateurs ont travaillé sur le projet durant plus de 4 ans. Le film a d'ailleurs été très difficile à produire : Ari Folman a adressé le scénario à 38 chaînes du monde entier, mais on lui a toujours demandé pourquoi vouloir faire ainsi de l'animation. Étonnamment, les financiers avaient moins peur du sujet politique que de la forme de l'animation. Cela en dit long…

 
         
 


Mise à jour le 13-11-2008

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