Joseph Morder : J'aimerais partager le printemps avec quelqu'un

Rencontre au cinéma MK2 Beaubourg à Paris, à l'occasion de la projection de son film J'aimerais partager le printemps avec quelqu'un, le 13 mai 2008.

 
   
Le film est projeté au Café des Images à Hérouville-Saint-Clair et au CNP Bellecour à Lyon, depuis le 14 mai.

Propos recueillis par Elise Heymes
13-05-2008  
 
   

Joseph Morder est un cinéaste qui travaille depuis quarante ans la forme du journal filmé sur des supports différents. Il est parmi les tout premiers en France à expérimenter le film au quotidien, à la frontière des genres, entre documentaire et fiction. Il a ainsi réalisé une œuvre gigantesque, puisqu'elle compte pas moins de 800 films environ (super 8, 16 mm, super 16, vidéo, numérique). Sans oublier son premier long métrage de fiction en 35 mm El Cantor sorti en 2006.

Le distributeur, J. – M. Zekri  : Pour commencer, Joseph Morder, pouvez-vous nous raconter la rencontre avec le festival Pocket films, qui est à l'origine de ce projet, afin de recontextualiser cette histoire ?

Joseph Morder  : Le festival Pocket films est un festival qui existe depuis 2005. Il est consacré aux films réalisés avec des téléphones portables. Déjà en 2005, Benoît Labourdette, le responsable du festival, m'avait proposé de faire un court – métrage que j'avais tourné à l'époque et qui s'appelle Insupportable . Je n'avais pas de portable, ça me plaisait donc de faire un film contre les portables. L'année dernière, pour le troisième festival, il m'a de nouveau proposé de faire un film. Je me suis dit que c'était peut-être l'occasion de tenter l'aventure du long. Et comme je tourne depuis une quarantaine d'années un journal filmé, intime, beaucoup en super 8, parfois aussi en numérique, je me suis dit que le genre du journal pourrait convenir à cet outil du téléphone portable. C'est comme ça qu'est né J'aimerais partager le printemps avec quelqu'un . Par coïncidence, c'était une période qui pouvait être intéressante d'un point de vue dramaturgique, puisqu'elle tombait à la fois sur un événement public, les présidentielles et sur des événements personnels.

Une personne dans la salle  : Avez-vous tout monté ou avez-vous fait un choix des séquences ? Vous êtes-vous imposé une règle ?

J. M.  : Oui, la règle du journal, pour moi, c'est la chronologie. Au niveau du montage, il y avait entre neuf et dix heures de rushes. Ce qui n'est pas beaucoup pour un film qui a la forme du documentaire. Mais c'était une volonté de ma part. Je prévoyais même de faire moins : cinq, six heures. Parce que je voulais m'imposer une discipline de fer. Pour, comme on dit dans le cinéma, « ne pas gâcher de la pellicule » ! C'était dans l'idée de davantage réfléchir aux images que je voulais tourner. Et puis, pour gagner du temps, par ailleurs. Quant au dérushage, on a fait un premier choix de ce qui était tourné au moment du tournage.

Il n'y a pas eu de séquences coupées. On a coupé à l'intérieur des scènes. Il arrive qu'au moment du tournage, on trouve une séquence magnifique, dont on s'aperçoit au montage, que ça ne rentre pas dans le film.

Cela a été monté comme un film normal, si je puis dire. C'est un film normal pour moi, malgré les apparences, dans la mesure où il passe dans une salle de cinéma. Ce qui était mon but. C'est en même temps une expérience particulière, puisque c'était l'utilisation du téléphone portable. Ce qui me plaçait dans un territoire totalement inconnu. J'utilisais le portable comme si je partais pour un tournage de trois mois, comme s'il s'agissait d'un tournage classique. Et je savais qu'au bout de trois mois, ce serait fini, parce que c'était un téléphone que le forum des images m'avait prêté.

On a parfois l'impression que les images sont tournées en vidéo alors que le film est intégralement tourné avec le même téléphone portable. J'étais justement intéressé par les imperfections des images. Ce côté pixellisé, un peu flou parfois. Ce mouvement que j'appelle « aquatique » lorsque la caméra bouge, de même le son qui rend un peu comme le son téléphonique. La lumière qui se met en place progressivement. Ce sont des défauts avec lesquels j'ai fini par jouer, parce que j'arrivais à les maîtriser un peu. A mon grand regret, puisque ce qui m'intéressait, c'était d'être dans l'ignorance totale de ce que j'étais en train de tourner. Il y a beaucoup de possibilités sur ce que j'appelle cette petite caméra. Je ne cessais donc d'explorer, de découvrir de nouvelles choses. Il s'agissait à l'intérieur de ça, de construire une fiction. Ce qui m'intéresse en effet dans un film, c'est de raconter une histoire. Le téléphone portable est peut-être une palette supplémentaire dans ce qu'on peut appeler le langage cinématographique. Ce qui m'intéresse, c'est d'utiliser tous les formats existants pour essayer de les adapter à ce qui me semble être leurs langages respectifs et spécifiques.

Une personne dans la salle  : Cela serait quoi ce langage cinématographique pour le téléphone portable ?

J. M.  : J'utilisais un langage qui me convient ! Mais il y a des tas de possibilités. C'est peut-être une grammaire à inventer. Quand vous faites un plan avec des effets pixellisés, des impressions de ralentis, de flous, cette lumière qui se met en place progressivement… Je vais vous donner deux exemples très précis. Pour l'image, vous l'avez vu : quand je filme ces fleurs au Moulin d'Andé, je dis que ce que je vois sur l'écran ne correspond pas à ce que je vois dans la réalité. C'est quelque chose à laquelle on n'est pas confronté avec le 35 mm ou une caméra numérique. Par rapport au son, quand je faisais le voyage à Londres, dans l'Eurostar, j'entendais un son ouaté, comme dans un cocon. Et quand je vois les images à l'écran, je m'aperçois qu'on entend les bruits des poteaux qui sont le long des rails. Ce sont des infra sons que je n'entendais pas au tournage. A ma connaissance, c'est quand même le seul cas cinématographique, où il y a des sons qu'on n'entend pas en tournant. C'est quelque chose de purement spécifique au téléphone portable que j'ai utilisé. Je ne prétends rien inventer. Je ne suis qu'un utilisateur avec un appareil donné à un moment donné.

Le téléphone portable est un élément supplémentaire à la palette. Ceci dit, je n'ai rien inventé ; il y a des gens avant moi qui faisaient des films autobiographiques. J'aime bien remonter le plus loin possible, aux frères Lumière par exemple ; les premiers films de l'histoire du cinéma sont des films de famille. La sortie de l'usine Lumière, c'est la sortie des frères Lumière… Des cinéastes américains comme Jonas Mekas ou même Sacha Guitry qui a inventé le concept du journal filmé en faisant en 1919 Ceux de chez nous . Sacha Guitry filme les célébrités de son époque qui, pour certaines n'avaient encore jamais été filmées à ce moment-là. Les seules images que nous possédions de Rodin ou de Renoir le peintre, ce sont ces images de Sacha Guitry, qu'il a sonorisées en 1950 pour la télévision. Je ne suis donc qu'un petit pion dans un domaine beaucoup plus vaste. Et j'espère que ça vous donne envie de réaliser des choses.

Une personne dans la salle  : Quelle est la part de fiction dans vos films et dans celui-ci ?

J. M.  : On peut dire que c'est l'histoire avec Sacha, par exemple. Et puis des détails qui sont inspirés par des faits réels. Si vous voulez, la trame est réelle. Je vous avoue que moi-même parfois je m'y perds. J'aime bien quand les souvenirs se transforment et deviennent comme une légende et que vous ne savez plus très bien à la fin la part de vrai et la part de faux. Ca n'est peut-être pas très important. Ce qui l'est, c'est le souvenir qu'on se construit.

Pendant le tournage, j'avais aussi une véritable histoire amoureuse qui n'est pas dans le film. Mais je l'ai injectée dans le film à travers d'autres personnages. Les cinéastes, les scénaristes transposent leur propre vécu à travers une fiction. Ce que vous avez vu là, c'est un spectacle ; si vous y avez cru, tant mieux ! Si vous êtes déçus, je suis désolé, mais vous devriez être contents d'être déçus parce que ça veut dire que vous vous êtes fait avoir. Si l'on y croit, c'est que c'est bien.

Une personne dans la salle  : J'aimerais savoir si vous avez interrompu le tournage de votre journal intime pendant cette expérience ou si les deux se sont juxtaposés.

J.-M.  : J'ai continué en parallèle. Il m'est arrivé de faire ce que j'appelle de faux journaux. J'ai toutefois toujours continué en parallèle mon vrai journal. Mais à l'époque, les faux étaient tournés en super 8 et comme le vrai l'était aussi, j'avais parfois du mal à choisir ce qui irait dans le faux et le vrai. Cette fois, la séparation était très claire. Et en plus, il y a des photos. J'avais fait ce que j'appelle des photos de plateau, avec un appareil numérique, un appareil argentique pour la couleur, un autre pour le noir et blanc. Quand je tourne le 1 er  mai, j'ai six formats différents ; super 8, numérique, photo couleur argentique, photo noir et blanc argentique, le téléphone portable pour filmer et les photos prises avec ce même téléphone.

J'ai toujours continué en parallèle parce que je me considère un peu comme un romancier qui écrit un journal intime. Ce journal, c'est la partie roman, ou c'est peut-être l'inverse !

Est-ce que vous y avez cru ?

Plusieurs personnes dans la salle  : On a cru à tout…

Une personne dans la salle  : Le caractère spontané fait que les gens y croient.

J. M.  : Pour moi, c'est quand même de la mise en scène. Même quand je filme quelque chose qui semble pris au vol, le fait de prédéterminer un cadre fait que je sais que les choses filmées peuvent se lier entre elles. Paradoxalement, ce qu'il faut préparer le plus, c'est l'improvisation. Quand vous avez un texte écrit, vous pouvez vous appuyer dessus. Sinon il faut trouver de la matière. Vous devez construire votre propre territoire filmé. J'appelle ça de la mise en scène mentale. Quand vous voyez quelqu'un dans la rue, vous souhaitez qu'il aille à gauche par exemple. Et s'il va à droite, pourquoi pas. Cela créé une surprise. C'est ça qui m'intéresse. Comment, moi, j'attrape au vol ce que vont faire les personnes.

 
         
 


Mise à jour le 13-11-2008

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