Philippe Ramos : Capitaine Achab

Rencontre avec Philippe Ramos à l'occasion de la sortie de son film Capitaine Achab, au Ciné 104 à Pantin, le 22 février 2008. Rencontre animée par Jacky Evrard, directeur du cinéma.

 
   


Propos recueillis par Laure Becdelièvre
26-02-2008  
 
   

Pourquoi s'être attaqué à ce personnage d'Herman Melville ? Dans Moby Dick , le personnage principal est la baleine blanche ; vous avez choisi de vous intéresser plutôt au capitaine Achab, en inventant des épisodes qui n'existent pas dans le roman. Qu'est-ce qui a motivé ce choix ?

L'envie de faire ce long métrage est venue d'une fatigue de mes précédents films. En repensant aux courts et longs métrages que j'avais déjà réalisés, je me suis rendu compte que je ne faisais que des huis clos, et j'ai eu un sentiment très fort d'enfermement, d'étouffement. Je sentais que j'allais dépérir. J'ai donc voulu ouvrir la fenêtre et retrouver le goût de l'air libre qui dominait mes tout premiers films en super 8.

Il y a eu aussi l'envie littéraire. Mes lectures de jeunesse me sont revenues en mémoire, notamment Moby Dick que j'ai lu et relu. Ces livres m'ont redonné une envie d'épique, de romanesque et de personnages complexes, comme Achab. Cette veine me permettait de faire un film à la fois très intime, avec des portraits d'hommes et de femmes comme je les aime, et empreint de souffle épique. Mais le roman de Melville étant une immense mosaïque romanesque, poétique, théâtrale, symbolique, comme une véritable Bible, je ne me sentais pas les épaules assez solides pour aborder de front une œuvre aussi immense. J'ai donc préféré inventer. Je ne suis pas quelqu'un qui fait des adaptations littéraires pour traduire fidèlement un livre à l'écran : le livre est plutôt pour moi comme un ami, que je vais retrouver de temps en temps pour discuter, échanger, puiser de l'inspiration. Capitaine Achab s'est dessiné en moi comme une rêverie : j'avais envie d'inventer une vie à ce capitaine entouré d'un grand mystère dans le roman, qui ne dit jamais rien de lui sinon, au détour d'une page, qu'il a une femme et des enfants. C'est là la grande beauté du personnage de Melville, et c'est ce qui m'a donné envie de savoir qui il était.

La forêt ouvre et ferme votre film : elle est à la fois le lieu de la naissance et de la mort, ou de la renaissance. On retrouve, en plus sombre, cette forêt chez Fritz Lang, dans Les contrebandiers de Moonfleet

Disons que je ne voulais pas partir de la mer pour expliquer le capitaine Achab. Donner au personnage l'envie de chasser la baleine dès l'enfance ne m'intéressait pas ; j'ai préféré partir de la forêt… En fait, Achab est un héros tragique, au sens homérien du terme, une destinée. Mon film tente de tracer les chemins de cette destinée, en partant de l'enfance jusqu'à la mort du personnage. Après la mort de sa mère en couches, l'enfant passe de main en main, jusqu'à ce qu'il se retrouve sur les chemins – qui constituent au fond, déjà, une sorte de chemin vers la mort. Je me suis attardé sur l'enfance d'Achab pour qu'on comprenne plus tard qui est cet homme : quand on voit pour la première fois, dans le film, le visage d'Achab adulte, incarné par Denis Lavant, on doit lire sur ce visage un certain nombre de choses que l'enfance a fait émerger.

La Bible elle aussi est très présente dans votre film, à la fois comme objet et dans ce qu'elle contient, comme si elle contenait toutes les histoires. Quel est votre rapport à la Bible ?

C'est mon livre de chevet, j'y reviens constamment, c'est un livre merveilleux. S'il est une référence que je cite volontiers (car la plupart du temps, j'évite), c'est sans hésiter celle-ci. Dans Moby Dick , les symboles bibliques sont présents à toutes les pages ; dans mon film, la Bible est avant tout présente comme objet. Durant toute la séquence où la barque dérive, je pense à Moïse. A John Huston aussi, évidemment. La scène de rencontre avec les bandits de grand chemin est quant à elle une quasi citation d'Huckleberry Finn…

Votre film est découpé en cinq chapitres, portés par cinq narrateurs différents qui proposent à chaque fois une facette différente d'Achab. Cette forme est-elle apparue dès l'écriture du film ?

Non, j'avais d'abord fait un récit très linéaire, qui suivait de très près le personnage d'Achab. Mais il me manquait une part de mystère, à l'image du roman de Melville, car je ne voulais pas tomber dans l'interprétation psychanalytique. J'ai donc eu l'idée de prendre des personnages extérieurs, vivant sur des territoires différents qu'Achab traverse tout le long du film et sur lesquels il laisse des traces. Cela m'a permis de garder une distance nécessaire avec le personnage.

Est-ce cette distance qui nous donne l'impression de ne pas réussir à saisir vraiment ce personnage, pourtant héros du film ?

Je raconte la vie d'un personnage qui n'est pas comme les autres ; il n'est pas saisissable, il ne vit pas comme nous, il est même parfois désagréable, mais c'est comme ça. Je ne cherche pas à ce qu'on puisse s'identifier au personnage : Achab est un homme dont on ne s'approche pas, c'est un homme qui échappe, un homme de la nuit, un Nosferatu… Autour de lui, il y a des gens qui vivent réellement leur vie, qui tombent amoureux et sont passionnés : on peut tout à fait s'identifier à ces personnages-là. Mais Achab, lui, doit rester Achab : on ne doit pas réussir à le comprendre.

Du coup, on est un peu déstabilisé, car on ne sait trop quel sens donner au film…

Sur chaque scène, j'essaie de laisser le maximum de portes ouvertes au spectateur. Mon film n'est pas un siège confortable où l'on s'assoit et où l'on se contente passivement de regarder. J'essaie toujours en travailler en contrepoint, en veillant aux nuances qui sont celles de la vie, la vraie vie, et de sa poésie. Tout mon travail sur les personnages et la mise en scène, sa précision, sa minutie, vise à faire émerger la poésie. Evidemment, je prends par là même le risque que mon film ne soit pas compris…

La photographie et la mise en scène du film sont de véritables compositions picturales. Quel rôle joue pour vous le décor ?

Je suis beaucoup intervenu sur le décor : il n'y avait pas de chef décorateur dans mes équipes française et suédoise, car je voulais beaucoup m'impliquer sur ce poste. J'ai fait beaucoup d'efforts pour être délicat envers la nature et les paysages. Je n'ai pas fait à proprement parler de repérages ; j'ai fait plutôt des promenades, pour respecter le paysage. Il n'est pas anodin que mes maîtres soient des artistes qui faisaient des peintures murales dans les églises romanes et ne les signaient pas : c'est pour moi une grande leçon d'humilité. Je me demande d'ailleurs si à l'avenir, je ne vais pas arrêter de signer mes films…

L'usage que vous faites de la musique est remarquable : elle n'est pas ici un faire-valoir, comme dans tant de films, mais une véritable actrice. Il y a d'ailleurs une respiration musicale qui se retrouve dans la diction de vos comédiens…

On peut rendre hommage, à cet égard, à tous ces comédiens qui viennent du théâtre, qui sont nés des planches. Quand on leur donne un scénario à lire, il est stupéfiant de voir comme ils sont attirés par les mots, et non par la lumière. Ils sont près du texte, savourent les mots… Ils ont apporté au film une grande et belle théâtralité. C'était très impressionnant pour moi, car chaque semaine arrivait sur le tournage un nouveau comédien, avec son monde, sa personnalité, son imaginaire…

Concernant la musique, j'avais quelques morceaux en tête issus de ma discothèque personnelle, mais j'ai voulu approfondir ma recherche en confiant mon scénario à un conseiller musical (une véritable encyclopédie !), en ne donnant aucune limite à son inspiration. Il est revenu vers moi avec plus de cinq cents morceaux, parmi lesquels j'ai fait mon choix. Puis j'ai demandé à des musiciens (non spécialisés dans le cinéma) de travailler séparément sur différents chapitres du film, pour créer différentes atmosphères liées à chaque narrateur. Une fois rassemblée toute cette matière, je me suis enfermé dans une salle de montage et ai fait ma composition personnelle…

Il est vrai qu'au générique, vous êtes extrêmement présent : écriture, réalisation, décors, montage… A quel moment avez-vous construit le montage du film ? Dès la phase d'écriture ?

C'est une bonne et mauvaise habitude à la fois d'avoir fait tout seul, pendant plus de dix ans, des films en super 8. C'était vraiment du système D. J'occupais un peu tous les postes, je demandais à des amis de venir jouer puis montais mes films dans mon coin, de façon entièrement artisanale. Mais je ne pensais pas alors devenir un jour cinéaste : je ne faisais chaque fois que faire mon film, je ne faisais pas des films. Quand j'ai ensuite commencé à réaliser mes premiers films officiels, on m'a dit d'arrêter de monter moi-même car c'était me priver de la distance nécessaire pour couper et faire les bons choix. Mais j'ai persisté dans mes habitudes, car j'estimais avoir l'expérience et le recul pour le faire. Comme les belles images pour les belles images ne m'intéressent pas, je n'ai aucun problème à couper en général.

Durant la phase d'écriture, toutefois, je ne pense absolument pas au montage (excepté pour quelques scènes spécifiques). Je travaille par strates et quand j'écris un scénario, je ne pense pas encore aux acteurs qui pourront incarner les rôles : je n'ai pas écrit Capitaine Achab pour Denis Lavant, je l'ai écrit en pensant avant tout à un personnage, à une destinée. Quant au découpage, d'habitude je suis quelqu'un qui anticipe beaucoup, qui aime maîtriser les choses. Mais pour Achab , je me suis complètement laissé allé : souvent, je pensais au découpage des scènes le matin même du tournage… J'ai retrouvé ainsi tout le plaisir que j'avais à inventer à l'époque du super 8.

D'où vous est venue l'idée de travailler avec Philippe Katerine ?

Je l'ai choisi tout simplement parce que je l'aime ! C'est un grand cinéphile, il avait d'ailleurs déjà fait quelques apparitions au cinéma, notamment chez les frères Larrieu. L'imaginaire dandy fin de siècle qu'il porte en lui me semblait intéressant à exploiter, mais comme il n'avait jamais composé de rôle, le tournage n'a pas été facile pour lui. C'est un homme très doux et timide dans la vie ; la scène où il bat l'enfant n'a donc pas été une mince affaire : moi qui d'ordinaire fais très peu de prises, deux à trois au maximum, j'ai dû faire parfois jusqu'à quinze prises avec lui !.. Mais tourner avec Philippe Katerine a été une expérience géniale, surtout après quinze jours de tournage en mer qui ont été pour l'équipe un véritable enfer !..

Les scènes en mer, justement, insufflent au film un véritable esprit d'aventure, et ce malgré l'économie modeste du film. Les plans sur le bateau ont une grande puissance…

Cette puissance vient peut-être justement de ce qu'on ne change pas de plan toutes les trois secondes, de ce qu'il n'y a pas de vues du bateau depuis un hélicoptère, ni le rythme effréné des films hollywoodiens… Du coup, on prend davantage le temps de montrer le bateau et de s'attarder sur les personnages, leurs gestes, leurs mots. Je suis quelqu'un qui, de toute façon, fait beaucoup d'ellipses…

Quelle place Capitaine Achab prend-il dans l'ensemble de votre œuvre ?

J'ai toujours eu l'impression de travailler le même bloc, la même matière brute au sein de laquelle je dégage, peu à peu, la silhouette de quelque chose – ou de quelqu'un, d'un être humain, complexe et mouvant. Avec Capitaine Achab , je sens que quelque chose est apparu. Et j'entends bien continuer à modeler cette chose, à la peaufiner à travers mes prochains films. Ce film-ci n'est sans doute pas parfait, car je suis encore en fabrication… Capitaine Achab raconte le destin tragique d'un homme ; mon prochain film sera consacré au destin tragique d'une femme.

 
         
 


Mise à jour le 13-11-2008

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