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Rencontre avec Ken Loach à l'occasion de l'avant-première au MK2 Bibliothèque à Paris, le 11 décembre 2007.

 
   


Propos recueillis par Laure Becdelièvre
11-12-2007  
 
   

- Il se dégage de votre film un grand naturel, une magnifique sincérité. Comment travaillez-vous avec vos comédiens pour parvenir à tel résultat ?
K. L. : Le film dépend beaucoup de son scénario, qui est très précis et très écrit. Ensuite, tout repose sur le choix des comédiens qui pourront incarner les personnages. Une fois les bonnes personnes trouvées, on filme dans l'ordre chronologique et on donne le scénario à lire aux comédiens scène par scène. Autrement dit, ils ne savent pas ce qui va se passer d'une scène à l'autre, ils découvrent le film quasiment en même temps que les spectateurs (quand Angie, par exemple, ouvre la porte aux trois hommes qui la menacent, la comédienne ne savait pas qu'ils allaient arriver). La surprise, c'est l'émotion la plus difficile à jouer pour les comédiens. Cette technique de direction d'acteurs permet d'atteindre un naturel qui ressemble à celui de la vie… Lorsqu'on tourne, on peut ainsi prendre des libertés avec le dialogue et le scénario, comme un musicien de jazz qui improvise sans jamais perdre de vue son thème ; mais au montage, il faut revenir à la base, au scénario.

- Vous peignez, à travers le personnage d'Angie, un être humain qui est prêt à aller jusqu'au bout, quelles qu'en soient les conséquences. Avez-vous déjà rencontré de telles personnes dans la vie ?
K. L. : Ce n'est pas exactement une « Angie » que nous avons eu l'occasion de rencontrer dans la vraie vie, ce sont essentiellement des hommes, beaucoup d'hommes, qui passent leur vie à exploiter les autres – cela dit, nous avons tous vu avec Margaret Thatcher qu'une femme pouvait se comporter ainsi ! Nous avons choisi ce personnage parce que nous voulions que le public fasse un long cheminement avec quelqu'un qui n'était pas prédestiné à évoluer comme cela. Une femme nous a semblé plus loin encore de l'image qu'on se fait des profiteurs : une femme de la classe ouvrière de surcroît, élevant seule son enfant, victime de ses patrons mais tout à fait agréable, une femme avec qui l'on boirait un verre volontiers, dynamique, spirituelle et très intelligente. Or, cette femme découvre un jour qu'elle peut être son propre patron, et même qu'elle est capable de gagner de l'argent, puis de plus en plus d'argent, en s'adressant aux bonnes personnes et en négociant les meilleurs prix… A travers Angie, il s'agit de montrer comment les gens, et peut-être même chacun d'entre nous, en arrivent à exploiter d'autres personnes. Il y a une logique là-dessous, une logique implacable : ce n'est pas parce qu'Angie est dans son fond une mauvaise personne qu'elle en arrive là ; c'est parce que c'est le business, parce que le monde fonctionne comme cela.

- Vos films sont toujours liés au monde du travail, à la politique et à la violence. Ici, la violence apparaît sous son aspect le plus insidieux, dans la face cachée d'une femme…
K. L. : La façon dont Angie se comporte avec les hommes est en général le fait des hommes envers les femmes. Angie en est d'ailleurs la victime au début du film ; mais la victime, on le sait, devient souvent bourreau… Je pense à la scène où Angie, pour ainsi dire, exerce son droit de cuissage… Angie et, dans une moindre mesure, Rose, ont les moyens économiques d'exercer ce pouvoir sur les hommes (qui ne sont pas forcément dérangés par une telle attitude !). Cela reste une forme d'exploitation. Angie est en fait un personnage contradictoire, à la fois ange et démon : elle peut être très sentimentale, comme avec les enfants du travailleur clandestin iranien, mais aussi tout à fait impitoyable, comme avec son père ou ses « employés ». C'est un double versant qu'on retrouve chez certains Nord-Américains, qui sont capables d'aduler leur petit chien et d'aller tuer des gens hors de leur pays… Il y a une face sombre et dangereuse à l'hypersentimentalité.

- Justement, dans l'avant-dernière scène, vous rompez avec le genre de la chronique sociale pour entrer dans celui du polar, voire du thriller. Pourquoi cette mise en scène extrême de la violence ?
K. L. : Nous avons beaucoup discuté de cette scène et du style que nous devions adopter. Finalement, nous nous sommes dits qu'il fallait bien que quelque chose de radical se passe, pour qu'Angie soit mise face à la réalité et aux conséquences de ses agissements. Nous avons même tourné une scène où les travailleurs immigrés organisaient une grève, que nous n'avons pas gardée au montage car nous la trouvions finalement trop attendue, pas vraiment nécessaire dans le développement de la tension et des personnages – contrairement à cette scène finale… Nous avons rencontré, durant la préparation du film, beaucoup de gens emplis d'une grande colère contre le pays et son système économique. C'est cette colère que nous avons voulu retranscrire dans le film par cette scène de prise d'otage. Est-ce qu'ensuite Angie va décider de changer de vie et de comportement ? Nous avons pensé que non, qu'il était plus logique et vraisemblable, par rapport à l'évolution du personnage, qu'elle se remette à travailler, et probablement à chercher à gagner le plus d'argent possible pour s'acheter une villa dans un quartier sécurisé, loin de toutes représailles, comme le font de nombreuses personnes en Californie par exemple… Voilà pourquoi nous avons aménagé cette fin.

- Cette violence n'est-elle pas un peu exagérée, par rapport à ce qui se passerait dans la vraie vie ?
K. L. : Non, je ne crois pas, cela peut tout à fait se produire. L'état de violence général dans lequel se trouvent les personnages du film mène logiquement à cette explosion de violence. Les histoires racontées par un des ravisseurs, au sujet d'un fils coupé en deux par une moissonneuse et d'un autre ayant laissé une main au travail, sont des histoire véridiques qu'on nous a racontées. L'enlèvement du petit garçon d'Angie a été inventé, mais il a pour fonction de traduire la vérité de cette colère.

- Vous dites toujours « nous » en parlant de votre film. Est-ce pour impliquer votre équipe, ou est-ce un « nous » de majesté ?
K. L. : Je ne suis pas l'auteur de mes films ; s'il est un auteur, cet auteur est pluriel. Je ne ferais rien sans mon scénariste, Paul Laberty, avec lequel je travaille depuis douze ans. Nous nous parlons presque tous les jours au téléphone (il habite à Madrid), nous nous envoyons des blagues par e-mails, et c'est de ces conversions anodines que jaillissent en général les idées… Depuis trois ans, deux grandes idées ressortaient de nos conversations : le changement qui s'est opéré dans le monde du travail et l'immigration en Angleterre des travailleurs de l'Est. Autrefois, les gens étaient formés à un métier et pouvaient en vivre toute leur vie, jusqu'à pouvoir prétendre à la retraite ; aujourd'hui, les gens passent par des agences d'intérim, pour des travaux temporaires et payés à l'heure… Pour beaucoup de gens, la sécurité générée par la possibilité d'organiser sa vie autour du travail a disparu. Mais on ne nous a jamais fait voter pour cela, jamais on ne nous a demandé notre avis. Et voilà où le système économique nous a menés… Après la chute du système communiste, des milliers de gens de l'Est sont venus travailler en Angleterre : ce nouveau flux migratoire a profondément changé notre société, il est même devenu partie intégrante de l'organisation économique de notre pays, en y introduisant l'économie des bas salaires…

- Il y a souvent, à la fin de vos films, une petite lueur d'espoir qu'on ne retrouve pas ici…
K. L. : Parfois, il est juste de se retrouver en colère par rapport à l'état des choses. Chaque histoire ne peut pas de conclure en levant le poing, de façon glorieuse. Il est salutaire de se révolter contre la condition de certains personnages du film, cela permet au spectateur d'être interpellé et de se poser la question : que doit-on faire collectivement pour changer les choses ? Car la situation n'est pas forcément bloquée, les choses ne sont pas enracinées éternellement, on peut agir… Alors, il faut se demander : quel genre d'Europe voulons-nous ? Une Europe pour les citoyens ou dans l'intérêt des grandes compagnies ? Nos services publics doivent-ils être contrôlés par l'Etat ou doivent-il appartenir à des conglomérats privés ? Quelle doit être notre attitude par rapport aux populations qui viennent dans notre pays parce qu'elles sont au bout du rouleau et qu'elles n'ont pas d'autre possibilité que de venir travailler chez nous ? Quel regard poser sur les générations d'avant (incarnées par le personnage du père d'Angie dans le film) qui donnaient davantage de valeur à la solidarité et au partage ? Il y a de quoi se battre sur toutes ces questions…

- Êtes-vous le dernier réalisateur du cinéma international à dénoncer encore tout ce qui peut paraître injuste, injustement normal, dans ce « monde libre » qui est le nôtre ?
K. L. : Non, je crois plutôt faire partie d'une armée de résistants qui continue à agir à travers le monde. Il y a encore beaucoup de réalisateurs qui cherchent à montrer le monde tel qu'il est, même si ce n'est pas toujours facile, surtout pour les jeunes. J'ai vu récemment La Graine et le mulet , qui est clairement un film de ce type. Je pourrais citer aussi Robert Guédiguian, ou encore les frères Dardenne en Belgique… Mais il est sûr que le cinéma commercial s'intéresse, lui, à bien autre chose…

- On dit toujours des artistes qu'ils savent poser les problèmes mais n'apportent jamais de solutions. Qu'en pensez-vous ?
K. L. : Mes opinions sont simplement mes opinions et n'ont pas plus de valeur que les vôtres, je ne veux pas prendre la pose de l'expert qui démontre tout ce qu'il dit… Ces conditions posées, je peux maintenant, très librement, vous faire quelques suggestions : syndiquez-vous ; soyez actif et militez pour des droits égaux entre les travailleurs immigrés et les travailleurs locaux ; battez-vous contre l'idée d'une Union européenne telle que proposée à ce jour et proposez une nouvelle Europe qui soit dans l'intérêt des peuples, en intégrant et en soutenant les économies de l'Est pour qu'elles puissent reconstruire leurs industries et donner du travail à leurs citoyens ; respectez la Convention de Genève et dénoncez la torture ; aidez-nous à trouver, en Angleterre, un grand parti qui soit réellement de gauche et pas néo-libéral… Et beaucoup d'autres choses encore !

 
         
 


Mise à jour le 13-11-2008

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