Rencontre avec Fabrice Revault

A propos de La Société du spectacle de Guy Debord

 
   
Présentation du film par Fabrice Revault, essayiste1 , enseignant de cinéma, au MK2 Hautefeuille le 31 octobre 2005.

Propos recueillis par Raphaël Lefèvre
18-11-2005  
 
   

Le Capital , vol. 2

«  La Société du spectacle est d'abord un livre, qui n'a pas eu un très grand impact quand il est sorti, en 1967. Les situationnistes étaient des marginaux, ultra-minoritaires même chez les gauchistes, plutôt maoïstes ou trotskistes. Toujours est-il qu'avec La Société du spectacle , Debord prolonge Marx, donne en quelque sorte une suite au Capital (qu'Eisenstein rêvait d'ailleurs d'adapter au cinéma…) : Marx parlait d'oppression, Debord met l'accent sur l'aliénation, le fait que l'ensemble de la société se donne en spectacle, à travers la publicité, la télévision… le cinéma aussi.

Il reprend l'idée du « miroitement de la marchandise » posée par Marx : le fétichisme abrutissant, le simulacre qui éloigne de la vie réelle. Tout ça, soit dit en passant, bien avant le virtuel et le tout-image, avant les jeux vidéo qui coupent du monde réel, d'Internet où, comme le dit une chanson de je ne sais plus qui, la souris « se bouge à ta place »2

Je trouve qu'il y a quelque chose de très émouvant dans le film de Debord, c'est l'idée du temps de la société spectaculaire, qui est un temps où rien ne dure, où une chose chasse l'autre, où rien ne s'installe, à l'opposé d'une vie réelle où le temps est vécu, où la mémoire existe pleinement.

Le texte, matière du film

Le livre est ici « réitéré sous la forme d'un film » , selon les propres mots de Debord. Pas adapté, pas transformé : le texte est repris tel quel (ou presque) et confronté à des images. Il y a donc avant tout ce texte superbe, écrit dans le plus pur style classique – on le dirait écrit au XVIII e siècle, par quelqu'un comme Bossuet… Il y a l'idée que ce texte, qui est à la fois chargé par son discours théorique et pur par son style, va s'opposer au verbiage incessant de la société – quitte à être un peu lourd, c'est indéniable.

Sur ce texte défile une bande-image constituée d'archives brutes, la plupart du temps muettes, de cette société (pubs, immeubles, usines, politiques et syndicats…) et d'extraits de films. Un montage cumulatif relaie et amplifie le propos : cette société vous assomme, mon film va faire pareil, en pire – un concentré de bouillie et de matraquage.

Donc tout ça peut-être difficile à avaler. Debord se veut aux antipodes du cinéma divertissant – spectaculaire. Et pourtant c'est du cinéma, du vrai et du bon, avec la beauté du son (superbe voix-over) et la puissance du montage.

De l'anti-cinéma, mais du cinéma

Debord utilise en images le procédé du détournement, qu'il avait déjà exploré en littérature avec son comparse Isdore Isou. L'idée étant d' « exproprier les expropriateurs » , de piller dans ce avec quoi ils nous assomment. Les archives télé expriment souvent toute l'horreur du monde, et les citations de films (des films soviétiques, Shanghai Gesture de Sternberg, Johnny Guitar de Ray, Rio Grande de Ford), ont un statut ambigu : elles participent de la société du spectacle, et pourtant on sent que Debord y dessine le monde qu'il espère.

Debord a une position étrange par rapport au cinéma : il est littéraire et le cinéma, pour lui, est « à détruire » – l'image étant mensongère, remplaçant la vie vécue par une vie rêvée. Et pourtant il fait du cinéma. Il l'utilise comme un cheval de Troie, et fait table rase du cinéma passé pour le retourner contre la société spectaculaire, pour désaliéner les aliénés.

Soit dit en passant, Jean-Luc Godard (que Debord considérait comme « un gargotier de l'avant-gardisme surgelé » …), va donner un écho à son oeuvre en se donnant le mal, à partir des années 80, d'utiliser la vidéo pour explorer le monde contemporain et ses images.

Au-delà du constat désespéré, la résistance

Debord compte au final sur un effet de saturation qui fasse sentir à quel point cette société nous étouffe, nous gave. Il travaille vraiment là-dessus, tout comme sur le poids de la théorie, qui se fait sentir pour qu'on passe à l'action.

Debord aujourd'hui nous laisse trois choses cruciales : la mesure de l'aliénation qui nous dépossède de nos vies ; la conscience de la récupération par le système, qu'il a toujours refusée ; mais surtout l'art de la situation  : à nous d'inventer l'acte qu'il faut à tel moment, face à telle circonstance. »

1. Auteur de Pour le cinéma "moderne". Du lien de l'art au monde : petit traité à l'usage de ceux qui ont perdu tout repère. Bréviaire , éd. Yellow now, coll. « De parti pris » ; La Lumière au cinéma , éd. Cahiers du cinéma, coll. « Essais » ; Pour João César Monteiro. « Contre tous les feux, le feu, mon feu » , éd. Yellow now, coll. « Côté cinéma ».

2. Revolution.com de No One Is Innocent (ndr).

 
         
 


Mise à jour le 13-11-2008

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