Gabrielle

Rencontre avec Patrice Chéreau et Pascal Greggory, lors d’une projection pour le 43e New York Film Festival.

 
   


Propos recueillis par Clémentine Gallot
07-10-2005  
 
   

Quels changements ont été nécessaires par rapport à la nouvelle de Joseph Conrad, The Return , que vous avez adaptée ?
Patrice Chéreau : J'ai ressenti une grande émotion à la lecture de la nouvelle, c'est ce que j'ai essayé de transmettre dans le film. Mais il y avait deux problèmes : la reconstitution historique, qui pourrait faire oublier qu'il s'agit là d'un problème intemporel ; ça c'était un pari. Ensuite, la narration se fait du point de vue de l'homme chez Conrad, alors que la femme n'est pas nommée et reste silencieuse ; ce qui pour moi n'était pas envisageable. Pour que le film dise quelque chose des rapports du couple contemporain il fallait nécessairement savoir ce qui se passe dans la tête de cette femme. Dans le film, les deux personnages ont donc égale importance.

La presse new-yorkaise trouve que vous avez fait un film gay sur un couple hétérosexuel.
P. C. : … J'ai fait des films sur les couples homosexuels et sur les hétérosexuels (dans Intimité , par exemple). Il ne s'agit pas de moi ici. La passion peut être la même mais la dynamique est, bien entendu, différente s'il s'agit d'une histoire d'amour entre deux hommes : ce que j'interroge dans Gabrielle , c'est le couple au sein de l'institution du mariage.

Comment définissez-vous votre rapport au théâtre en comparaison de votre rapport au cinéma ?
P. C. : C'est un point sensible. Je n'ai plus peur qu'on parle de mes films par rapport à mon théâtre, mais mes films ne sont certainement pas théâtraux. Ce qui compte, c'est le travail avec les acteurs qui, dans un film, bien sûr, est différent du travail théâtral. Mais je sais les diriger, leur demander d'aller chercher les émotions enfouies. En France, on dit que mes films sont du théâtre vivant mais cela n'exclut pas le cinéma ! L'environnement que je décris au cinéma existe à travers lui uniquement. Le théâtre est comme ma langue natale. Mes films sont le produit de tout cela ainsi que de mon rapport à l'opéra, à la musique.

Pascal Greggory  : Il y a des acteurs, c'est tout. Un acteur théâtral est un mauvais acteur. Les gens pensent au théâtre quand ils voient un film avec deux acteurs ; moi je pense au cinéma, à Sur la route de Madison de Clint Eastwood, par exemple.

Quelle a été la principale difficulté pour le jeu d'acteur ?
P. C. : Il s'agissait de rendre le texte moderne. Une astuce était de ne pas faire les liaisons.

Pourquoi ces bancs-titres ?
P. C. : Une fausse lecture serait de faire le lien avec les films muets d'Hollywood, parce que contrairement à ces films muets, j'ai joué avec le son. Je pense qu'il s'agit davantage d'une citation de ma part. De même la phrase finale, qui est de Conrad, est une information : je ne pouvais pas tourner cette scène, je ne pouvais que retranscrire cette dernière phrase de la nouvelle. Mais la voix-off ne peut pas tout dire, elle doit s'arrêter au moment où l'homme lit la lettre, qui correspond à un silence. L'explosion qui a lieu dans sa tête amène le passage à la couleur. Le fait d'avoir filmé en noir et blanc répondait au besoin d'utiliser des moyens anciens au service d'une histoire moderne.

Et les silences ?
P. C. : Les silences sont d'autant plus importants qu'il y a beaucoup de dialogues. Le silence est une alternative pour décrire une situation. Talleyrand disait : « Dieu a donné la parole aux hommes pour qu'il puissent dissimuler leurs pensées ».

Le sens du détail (l'argenterie, le feu, les bruits) est-il de votre fait ou de celui de Conrad ?
P. C. : J'ai fait attention aux détails car dans cette maison tout est vivant, sauf ses habitants : c'est une sorte de mausolée où le mari enterre sa femme dans le luxe et l'argent. Tout est dans le livre, cela dit.

Quel est le sens du retour de Gabrielle ?
P. C. : L'amour n'habite pas cette maison, c'est pour ça qu'elle revient (elle le dit). L'amour de l'amant est aussi trop exigeant et lui pèse.

Comment avez-vous figuré la notion de classes dans Gabrielle  ?
P. C. : Cette idée de classe dérive de la nouvelle. Je voulais décrire la maison des riches, leurs serviteurs et la confrontation maîtres-domestiques. Les domestiques écoutent, savent tout, les maîtres les traitent comme des meubles. Ce n'est pas une critique, je voulais simplement montrer comment c'était à l'époque. En fait nous avons situé l'action avant la Première Guerre mondiale alors que Conrad écrivait en 1897 : les costumes de l'avant-guerre étaient plus intéressants donc on a changé de période. Je crois qu'il y a dans le film un peu de Proust et une réminiscence du Temps de l'innocence , de Scorsese.

 
         
 


Mise à jour le 13-11-2008

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