Crustacés et coquillages

Conférence de presse le 12 février à Berlin, avec Olivier Ducastel, Jacques Martineau et Valeria Bruni-Tedeschi

 
   


Propos recueillis par Raphaël Lefèvre
12-02-2005  
 
   

- Vous en êtes à votre quatrième film ensemble. Comment fonctionne votre collaboration ? Comment vous répartissez-vous les tâches ?
Jacques Martineau : C’est très indiscret, comme question ! (rires) On fait à peu près tout ensemble, ça n’a pas trop changé depuis Jeanne et le garçon formidable. C’est vrai que physiquement, c’est plutôt moi qui écris, mais sous sa dure férule ! Après, quand ça devient plus technique, c’est plus collectif. On pourrait demander à Valeria ce qu’elle en pense ?

Valeria Bruni-Tedeschi : C’est plutôt avec Olivier que je parle, en général… c’est lui qui est le plus proche de la caméra et des acteurs. Mais quand on a un souci à propos du texte, on en parle à trois. Parfois, on se dit que c’est plus vers Jacques qu’il faut aller. Ou alors Olivier pour les dialogues et Jacques pour le jeu… En fait, ça dépend ! Ce n’est pas fixe, c’est une question d’énergie qui circule.

Olivier Ducastel : On essaie de partager les tâches au maximum. Mais c’est vrai que pour l’écriture, Jacques a plus de plaisir, et je suis son premier lecteur. Ensuite quand il devient question de budget, de technique, etc., c’est plutôt moi qui m’y intéresse, mais il est toujours là. Et puis il y a une phase d’écriture où l’on partage beaucoup, c’est le montage. Surtout pour ce film, où on a tourné pas mal de rushes, essayé beaucoup de choses. Du coup, ça a été très collégial, avec la monteuse bien sûr mais aussi avec le producteur et notre entourage, dont on a écouté l’avis.

- La comédie est une question de tempo. Comment avez-vous travaillé sur cette question ?
J. M. : Effectivement, le rythme, c’était essentiel. Et là on avait l’idée d’une accélération progressive ; ça commence doucement puis ça devient de plus en plus vite, avec quelques ménagements, car on ne peut pas tenir un rythme effréné pendant deux heures. On a essayé ça dès le scénario, et on a fait une journée de lecture avant de tourner, pour voir ce que ça donnait.

O. D. : Ce qui était intéressant, Valeria, c’est que tu venais souvent sur le tournage avec des idées d’énergie…

V. B. T. : Je ne me rends pas compte !

O. D. : Je ne sais pas si l’idée était claire pour toi, ou si c’était ensemble qu’on en discutait, mais on cherchait l’énergie du ton, du mouvement, on essayait de trouver la façon la plus drôle – ou la plus touchante, c’est selon – de faire passer l’esprit du film.

V. B. T. : Je crois qu’on cherchait ensemble. Ce n’était pas quelque chose que je préméditais, sur lequel je travaillais toute seule. Ce que je cherchais, en tout cas, c’était de faire ressentir l’envie de bonheur et de liberté du personnage. Moi, dans la vie, je ne me sens pas libre du tout ! Je me sens coincée intérieurement par toutes sortes d’interdits, depuis toujours. Du coup, c’était très excitant de faire « comme si » j’étais libre… le fameux « si » de Strasberg. J’ai cherché à ressentir comment ma liberté ne serait pas nuisible aux autres – en vrai, elle l’est… C’était un moment de bonheur, c’était très jouissif d’être libérée de toute mauvaise conscience !

J. M. : « Pas de culpabilité » : c’était la phrase qui revenait tout le temps. Le travail consistait à sortir le texte « comme ça », sans intention sous-jacente.

- Pouvez-vous nous parler de la dimension musicale du film ?
J. M. : L’idée de départ vient d’une chanson à laquelle fait référence le titre, une chanson qui n’est pas dans le film mais qui en reste la référence : c’est La Madrague, chantée par Brigitte Bardot. Le principe, c’était d’être dans l’esprit de ce genre de chansons de vacances un peu idiotes : c’est les vacances, tout va bien, on batifole, on rencontre des amours passagères ou de toujours… Et le film est ancré autour de trois chansons : celle du générique, celle du « jour de pluie » (quand il pleut, parfois, on se fait des spectacles à la maison, pour passer le temps, s’amuser) et le finale, qui n’était pas prévu au départ et qui est une idée d’Olivier, qui pensait qu’il manquait quelque chose.

O. D. : Tout tournait autour de l’idée d’oser, de n’avoir pas de culpabilité. Alors après la chanson off du générique et la chanson justifiée diégétiquement, on a osé la scène de musical.

- Vous jouez avec le musical, mais aussi avec le vaudeville… Pouvez-vous nous parler de sources, d’influences, d’inspirations ?
J. M. : Des sources, je ne sais pas trop. Pour le musical, on en a déjà fait un, alors on est notre propre source ! (rires) Mais pour le vaudeville… On n’est pas du genre à revoir des films pour préparer le nôtre, on travaille plutôt sur des impressions, des souvenirs… en l’occurrence, de mises en scènes de pièces de théâtre qu’on a vues, de Feydeau, tout ça. Sinon je peux citer Pour rire ! de Lucas Belvaux, un film qu’on aime beaucoup.

O. D. : Ce qu’on voulait surtout, au début, c’était simplement « faire une comédie ». Avec le rythme, tout ça. Après d’autres idées ont surgi, bien sûr. Vous savez qu’on a une grande admiration pour Demy, et puis on a surtout pensé à la jubilation que procurent les films de Lubitsch (notamment Sérénade à trois, sur l’absence de culpabilité). Mais ces idées n’étaient pas là au départ, elles sont venues en cours de route. Demy disait qu’il voulaient que les gens sortent soit très tristes (Les Parapluies de Cherbourg), soit très joyeux (Les Demoiselles de Rochefort) de ses films. C’est peut-être un peu présomptueux, mais on voulait nous aussi faire en sorte que les gens sortent très joyeux de notre film. Maintenant, on n’a peut-être pas réussi, mais c’était un peu ça, notre idée.

- Votre film se veut-il un reflet politique de la société en France, où l’idée du mariage homosexuel est débattue, même si elle n’est pas encore acceptée ?
J. M. : On a plutôt pensé notre film comme une utopie, un modèle qu’éventuellement on pourrait vivre. Mais je veux bien qu’on parle de politique. On essaie dans nos films d’explorer, de proposer des rapports humains constituant une alternative au libéralisme dominant dans le monde d’aujourd’hui. Pour ce qui est du mariage homo, c’est plutôt aux Etats-Unis que ça pose problème… mais là, on parlerait plutôt de l’homoparentalité. On questionne ce que peut être une famille.

- Olivier Ducastel, vous avez dit que le film était une version gay de La femme d’à côté
O. D. : C’était une blague de dossier de presse ! (rires) Non, c’est vrai que c’est un film que j’aime beaucoup et que, lorsque Jacques n’avait pas le temps et que c’est moi qui écrivais (et j’écris beaucoup et vite, pour ne pas me laisser le temps d’être trop tôt critique et de m’autocensurer), je m’en suis inspiré pour l’idée de l’amour de jeunesse. C’est une idée que j’aime bien, surtout l’idée du lieu où l’amour est possible entre deux personnes. Bon, on a enlevé des choses qui ne collaient pas avec la gaieté et la légèreté du ton qu’on recherchait, mais l’essentiel est resté.

J. M. : Moi, je ne m’autocensure pas. Je n’ai aucune culpabilité. J’aimerais en avoir plus ! J’écris tout ce que je veux, comme ça sort. Sinon, c’est vrai qu’on a coupé certaines choses moins immédiatement drôles, car on comptait surtout sur l’humanité des acteurs pour faire passer quelque chose de plus touchant. Quand on prend Gilbert Melki et Valeria Bruni-Tedeschi, on sait que ce ne sont pas des images vides.

- Votre film se déroule dans un lieu particulier : le bord de mer, et plus précisément les environs de Marseille, où s’achevait Drôle de Félix. Etait-ce voulu ? Et puis la mer, la douche… D’où vous vient cette obsession pour l’eau ? !
O. D. : C’est amusant, en ce qui concerne le lieu, car on n’avait pas écrit le film pour le tourner à Marseille, ou même en Méditerranée. On avait imaginé quelque chose de plus atlantique… Pas la Normandie, où on a tourné Ma Vraie vie à Rouen, mais on ne pensait pas descendre en-dessous de Noirmoutiers ! Mais avec les financements régionaux, la question s’est posée. Et c’est la région PACA qui a aimé le scénario, pas celle des Pays-de-la-Loire ! Je n’avais même pas pensé que ça se passait là où se finissait Félix… Jacques est né à Montpellier et a vécu à Nice, il est plutôt méridional, comme garçon, mais il n’était pas très chaud pour la Méditerranée. Puis on s’est dit que ce serait plus coloré. Seulement le temps est spécial, changeant, en Méditerranée. On s’est pas mal battu contre les éléments, on a beaucoup changé le temps de travail. Sur le moment, c’est pénible, puis on se rend compte que ça évite d’installer le travail dans une routine, quelque chose de trop casanier.

J. M. : Pour être franc, moi j’étais furieux quand on nous a proposé, ou plutôt quand on nous a dit qu’on allait tourner dans le Sud ! J’ai fini par me rendre compte que j’avais tort, mais j’avais écrit pour un paysage plat, quelque chose de doux et d’horizontal. Or en Provence, c’est plutôt vertical. Mais finalement j’ai bien aimé ces aspérités et le fait de lutter contre les éléments : ça donne un côté plus charnel au film, surtout au début. Cette rencontre entre l’homme et la nature, on la sent à travers les chaussures que porte Valeria. On avait envie, on a décidé ensemble qu’elle porterait des talons. Or des semelles compensées dans les rochers, ce n’est pas facile ! Mais ce n’est pas un personnage qui se laisse aller. Elle a du maintien.

V. B. T. : L’inconfort est toujours bénéfique, créatif. Ça empêche de s’installer, ça aide, c’est important.

J. M. : En ce qui concerne l’eau, je ne sais pas, c’est venu comme ça. Il y a quelque chose en psychanalyse sur l’eau dans les rêves ? Je viens de Méditerranée, c’est peut-être pour ça, mais ça n’avait pas de signification précise.

- Valeria Bruni-Tedeschi, qu’est-ce qui vous a motivé pour faire ce film ?
V. B. T. : Ce qui m’a séduite, d’abord, c’est leur désir tranquille ! Je rencontre toujours les réalisateurs avant même de lire leur script (ce qui leur a plu, car ils aiment bien aussi la rencontre avec les comédiens), et là j’ai senti qu’ils avaient envie de travailler avec moi, mais qu’ils ne m’en voudraient pas si je ne pouvais pas le faire. Et puis j’ai senti que ce serait bon pour ma santé ! Ça fait un bout de temps que je fais en sorte de ne plus jouer la fille qui pleure avec les cheveux dans les yeux. J’ai baissé les bras en ce qui concerne cette étiquette qui me colle à la peau, mais je fais des choses plus gaies. Alors j’ai repoussé mes engagements. Quand on veut faire un film, on peut toujours s’arranger pour le faire.

J. M. : En tout cas nous, on ne cherchait pas à lui faire jouer un « contre-emploi ». On la suit depuis longtemps et on sentait qu’elle pouvait faire ça. Quand on a vu Il est plus facile pour un chameau…, on en a été assurés. On a hésité un court moment parce qu’elle a 38 ans et que sa fille dans le film en a 19, et puis finalement, sur le conseil du producteur, on a oublié ce détail – on a même trouvé ça très bien, en fait…

- Comment s’est passé le tournage ? Combien de temps a-t-il duré ?
O. D. :
On a tourné rapidement, en six semaines. C’était un peu court, mais ça a aussi produit des choses. On n’aurait pas imaginé faire un film vite en tournant beaucoup si on n’avait pas fait Ma vraie vie à Rouen – même si le dispositif y était différent, s’y prêtait encore plus. On s’en est sorti.

J. M. : On n’avait pas beaucoup d’argent. Ce n’est pas la faute du producteur, mais des problèmes de financement en France. Le film est tourné en DV Haute Définition, ça nous a pas mal aidés à tourner vite.

V. B. T. : Moi, je trouve ça excitant, les films qu’on tourne vite, les films « pauvres » ! Avec mes propos sur l’installation et l’inconfort, je ne veux pas sortir toute une théorie, mais en général (à la télévision, c’est différent, les tournages vont contre le travail) je trouve ça créatif.

J. M. : Oui, c’est bien de ne pas trop ruminer. Il faut avancer. Le tournage est une machine de guerre.

- Avez-vous des projets ?
J. M. :
C’est un peu flou ! Je ne vais pas en parler, sinon notre producteur, qui est dans la salle, va venir nous demander de quoi il s’agit ! Et je ne suis pas trop pour enchaîner trop vite les films, surtout que j’ai un autre métier. Je veux laisser un peu ce film exister. Je peux vous dire que j’ai une vague idée de film autour du cinéma, mais on attend un peu de savoir comment Crustacés et coquillages va être accueilli en France. Si le public nous suit, on aura peut-être moins de problèmes de financement. On doit penser en ces termes, en cinéma. Cela dit, on ne tournera pas – du moins pour l’instant – avec de gros budgets, mais on verra si on peut aller un peu plus loin !

 
         
 


Mise à jour le 13-11-2008

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