Le Promeneur du Champ-de-Mars

Conférence de presse, le 14 février à Berlin, avec Robert Guédiguian, Jalil Lespert et Frank Le Wita (producteur du film)

 
   


Propos recueillis par Raphaël Lefèvre
14-02-2005  
 
   

- Robert Guédiguian, vous avez dit dans le dossier de presse que le film est en même temps une fiction sur Mitterrand et un documentaire sur l’art de Michel Bouquet. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Robert Guédiguian : Si Michel Bouquet n’avait pas fait le film, je ne l’aurais pas fait non plus. Ce travail sur Mitterrand, on a voulu le styliser, en faire une allégorie. Seul Michel Bouquet pouvait incarner ce vieux roi, ce pur personnage de théâtre. On connaît Michel Bouquet depuis longtemps, mais les acteurs n’ont pas toujours l’occasion de montrer toute  l’étendue de leur talent. Je crois que ce travail sur Mitterrand était une occasion pour lui de le faire, et que c’est une grande rencontre qui a eu lieu. Au cinéma, quand on évoque des personnages réels, l’image qu’on propose doit vite l’emporter sur l’image qui lui préexiste. Je crois que Michel Bouquet a réussi à faire oublier l’image de Mitterrand qu’on a en entrant dans la salle.

- Il y a un côté lourd, théâtre filmé, dans votre film.
R. G. : C’est du théâtre filmé ! Mais ce n’est pas lourd, enfin à mon avis. Je trouve que c’est très léger. J’ai travaillé à ce que ce soit fluide, j’ai tout fait pour que ça reste captivant.

- Mitterrand lisait-il autant que ne le laisse supposer le film ?
R. G. : Oui oui, il lisait beaucoup. Il était très cultivé, mais presque uniquement dans le domaine de la littérature. Il écoutait peu ou pas de musique, il aimait les actrices mais pas les films (rires)… il était très « monoculture » !

- Sa famille a-t-elle vu le film ? Qu’en-t-elle pensé ?
R. G. : Mazarine a vu le film, ça lui a beaucoup plu. Et Danièle m’a écrit une très belle lettre, en disant qu’elle n’avait aucune défiance vis-à-vis du film et de Michel Bouquet, mais qu’elle préférait rester avec sa propre image de son mari.

- Pourquoi accusait-on Mitterrand d’antisémitisme ?
R. G. : Peut-être parce que lorsqu’il est allé en Israël (c’était le premier président français à le faire) et qu’il s’est exprimé à la Knesset, il a déclaré que le peuple palestinien avait droit à un pays, ce qui n’a pas trop plu à la droite israélienne. Mais je ne crois vraiment pas qu’il y ait eu une once d’antisémitisme chez lui. Il faut dire aussi que, comme c’est brièvement évoqué dans le film, la droite se livrait vers la fin de son mandat à une campagne pour le virer le plus vite possible du pouvoir. Pour Bousquet, ce n’était pas un scoop, on le savait dès les années 60. En tout cas, moi, ce qui m’intéressait en traitant ce sujet, c’était la friction entre ce jeune homme en quête d’un héros, de certitudes, et ce vieil homme qui est pour lui comme une statue à nettoyer jusqu’à la pureté absolue, et à qui il demande donc de s’excuser. Mais l’homme a son orgueil et ses contradictions, assume ce qu’il a vécu et pense que c’est à l’Histoire de le juger.

- Le personnage de Jalil Lespert se fait reprocher par sa femme d’être « trop près » de Mitterrand. L’êtes-vous aussi ? Quelle est votre opinion sur lui ?
R. G. : J’ai fait un film, la réponse y est ! Je crois que ça se voit… J’ai fait une allégorie du 10 mai 1981, qui est pour moi une journée importante et paradoxale, qui a vu la victoire du socialisme en France coïncider avec l’effondrement du rêve socialiste dans le reste du monde. La globalisation (le mot n’existait pas encore) et le libéralisme effréné ont enterré tout l’idéal du socialisme. Aujourd’hui je considère que Mitterrand n’y pouvait pas grand-chose. A l’époque, je ne le pensais pas. J’étais à la Bastille avec Frank Le Wita, et même si on savait que ça ne marcherait pas comme on voulait, on était heureux que la gauche gagne enfin et on y mettait beaucoup d’espoir. On a été déçus, mais on ne peut pas se complaire dans le ressentiment. Il faut analyser la déception et réorganiser l’espoir. Rétrospectivement, l’Histoire me fait penser que Mitterrand a fait ce qu’il a pu. Je l’aime plus d’un point de vue historique que d’un point de vue politique, concernant tout ce qu’il a fait à l’époque.

- Avec notamment Sophie Scholl hier, nous avons vu à Berlin beaucoup de films d’époque et de « biopics ». A quoi attribuez-vous cette tendance ?
R. G. : C’est peut-être trop tôt pour parler de tendance. S’il y en a une, c’est peut-être parce que l’humanité a peu de projets et veut renouveler l’espoir dans son passé… Il y a un vide terrifiant devant nous.

- Jalil Lespert, avez-vous lu des choses sur Mitterrand avant de tourner ?
J. L. : J’avais lu le livre de Georges-Marc Benamou [Le dernier Mitterrand, dont est tiré le film, ndr.] à sa sortie. Je l’avais trouvé intéressant, je l’avais abordé comme un roman. Je voulais comprendre la polémique autour de sa sortie, et je l’ai trouvé très littéraire, j’ai trouvé la relation décrite très belle. J’ai donc été très intéressé quand Robert m’a parlé de ce projet, et aussi très content qu’il s’éloigne lui-même du livre pour faire œuvre à part, avec un personnage très différent de Benamou. J’ai lu aussi Une jeunesse française de Péan. J’y ai vu un homme d’une grande intelligence, qui a traversé le siècle dernier avec des zones d’ombres mais aussi son passage, admirable, de la droite traditionnelle à l’espoir de toute la gauche.

- Deux films présentés ici traitent du génocide au Rwanda. Robert Guédiguian, la vente d’armes avérée de la France aux Hutus, cela ne vous gêne pas chez Mitterrand ?
R. G. : Il n’y a pas que le Rwanda qui me gêne, chez Mitterrand ! Il y a aussi sa position par rapport à l’Algérie, la Bosnie et beaucoup d’autres choses… mais, je le répète, j’ai voulu faire une allégorie, pas un essai sur la politique étrangère. Donc non, je n’ai pas tout aimé chez Mitterrand, mais j’ai aimé faire ce film, qui ne traite absolument de l’exercice du pouvoir, comme vous l’aurez remarqué. C’est un peu comme si Mitterrand était mort en 81 !

- Frank Le Wita, c’est votre collaboration avec Robert Guédiguian. Comment s’est-elle décidée ?
F. L. W. : C’est moi qui ai proposé le livre à Robert, qui l’a lu et avait envie de l’adapter. J’appartiens à la même génération, et je me passionne pour la politique. Le livre avait de grandes qualités, apportait déjà une forme de narration, et je cherchais un point de vue, ce que Robert m’a donné. Ça me plaisait qu’on puisse enfin faire en France un film sur un personnage récent.

- Jalil Lespert, comment était-ce de travailler avec Michel Bouquet ?
J. L. : Si j’ai fait le film, c’est d’abord parce que j’étais très intéressé par la proposition de Robert qui faisait là son premier film sans sa « troupe » habituelle, ensuite parce que je trouvais important, dans un contexte de France, disons, « sarkoziste », deux ans après l’arrivée de Le Pen au second tour de la présidentielle, de poser la question de ce qu’est la gauche, mais aussi, bien sûr, à cause de Michel Bouquet – je ne voyais que lui pour le rôle. Le premier jour, j’ai eu un trac fou, mais en fait lui aussi ! J’avais à la fois Michel Bouquet et Mitterrand, et le lendemain j’étais dans une relation unique avec « M. le président ». C’était absolument merveilleux.

- Il y a dans votre film beaucoup de références particulières au contexte français. Croyez-vous que le film puisse être compris hors de France, et se vendra bien ?
R. G. : Il se vend déjà très bien, je crois ! Mais ce n’est pas non plus mon souci. Ce n’est pas mon but de créer une seule image pour le monde entier, comme Hollywood. J’ai fait le film que j’ai pu, en m’efforçant toutefois d’être le plus universel possible. Il me semble que, même si l’on ne connaît pas tous les détails, les éléments fonctionnent d’un point de vue dramaturgique. Pourquoi le rois, les princes, les puissants, les seigneurs nous intéressent, intéressent ceux qui écrivent ? Parce que tout le pouvoir qu’ils ont ne les préserve pas de leur condition d’êtres humains. Et c’est l’ambition de tout homme de pouvoir de laisser une trace dans l’histoire, ça nous parle universellement..

 
         
 


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