Solnze (Le Soleil)

Conférence de presse du 17 février 2005 à Berlin, avec Alexandre Sokourov (réalisateur) et Issey Ogata (acteur)

 
   


Propos recueillis par Raphaël Lefèvre
17-02-2005  
 
   

- Pourquoi vous pencher sur Hirohito après Hitler (Moloch) et Lénine (Taurus) ?
Alexandre Sokourov :
C’est un personnage unique, et sa situation l’est aussi. Je tire une grande leçon humaine de cette situation [suite aux bombardements de Hiroshima et Nagasaki, Hirohito exhorte ses compatriotes à renoncer au combat et à laisser débarquer les Américains, puis renonce à son droit divin pour devenir un simple humain, ndr]. C’est ce qui a suscité mon intérêt.

- Quels sont les traits communs et les différences entre ces trois hommes de pouvoir ?
A. S. :
C’est une question extrêmement difficile. On me l’a souvent posée et à chaque dois je ne peux aller au bout de ma réponse.
En fait je m’intéresse peu à l’Histoire et à la politique, mais à l’état d’âme des protagonistes, la façon dont ils se sortent d’une situation difficile. Comment ils s’en sortent lorsqu’ils se retrouvent avec dans les mains cette chose terrible qu’est la politique. Je m’intéresse beaucoup à la tradition littéraire, qui s’est beaucoup posé cette question : le pouvoir, qui nous fait peur, nous fascine.
Ces hommes-là sont des personnages malheureux. Un homme en harmonie interne ne recourra pas à la violence, n’exercera pas le pouvoir. Qu’est-ce qu’un homme qui ne connaît pas le bonheur ? Telle est la question qui m’intéresse en tant qu’être humain. Ces personnages ont en commun un certain nombre de choix possibles.
D’un film à l’autre, on fait des pas, on avance, on y voit plus clair. J’ai travaillé ici à dépeindre un personnage se posant des questions d’ordre humaniste. Son pays est au bord de l’anéantissement, depuis longtemps menacé par l’Europe. La vie du peuple japonais consistait à se défendre et à défendre son identité. Il a fallu en quelque sorte passer par une renaissance pour garder cette identité. Ce ne sont pas les technologies qui constituent aujourd’hui la force du Japon. Quelque part, il nous montre la voie de l’avenir. En Russie, on est loin de ça…
Hirohito a sauvé l’URSS, où il n’a pas pénétré avec ses troupes. Les conséquences auraient été terribles s’il l’avait fait – la Seconde Guerre mondiale se serait peut-être terminée dans les années 60, 70 ! C’est pourquoi je ressens de la gratitude, de la reconnaissance envers cet homme qui a refusé d’attaquer. Il a donné une leçon au monde entier en montrant que les négociations pouvaient faire quelque chose sans causer de victimes.

- Le film sera-t-il bien reçu au Japon ?
Issey Ogata :
Il y a effectivement au Japon un tabou qui frappe la figure de l’empereur, qu’on n’est pas censé représenter. Mais je l’ai joué en me mettant dans sa peau en tant qu’être humain qui se pose une question importante, et j’espère que ce sera compris.

A. S. : La qualité d’un film lui permet de se rapprocher du sujet sur lequel il repose. J’ai tourné ce film avec beaucoup de tendresse, de sentiment. Je crois qu’il finira par être accepté par tous. Les Japonais ont d’autres valeurs, d’autres principes que les Européens, mais ça n’empêche pas le dialogue. Le film a été fait avec des personnes fort divergentes, dont certaines n’ont pas pardonné son attitude à Hirohito. Je comprends leur point de vue. Mais je crois qu’il faut réfléchir avec le cœur. La politique, les chiffres, ne mènent nulle part. Il faut regarder les choses avec humanisme. Y compris le passé. Alors on trouve la solution. Hirohito est un exemple pour l’humanité. Il n’y a rien de plus important que la vie humaine. Aucun sacrifice ne vaut mieux que la vie. Aucune idéologie ne vaut la vie humaine.

- Comment avez-vous choisi la musique du film, qui n’est pas japonaise, mais européenne ?
A. S. :
Un film est un peu comme un arbre qu’on plante et qui pousse à sa façon. Un film évolue, donc. A début, je pensais effectivement utiliser de la musique traditionnelle japonaise, mais ça ne m’a finalement plus semblé opportun. La musique classique, ainsi que la musique composée par Andrei Sigle, dressait un pont vers la culture japonaise, lui jetaient un autre regard pour mieux la comprendre.

- Pourquoi êtes-vous à la fois le réalisateur et le chef opérateur ? Ne faites-vous pas confiance aux autres ?
A. S. :
Je fais ces deux métiers car je ne suis jamais satisfait d’un travail de réalisation et d’un travail d’image lorsqu’ils sont faits par deux personnes différentes. Je cherche dans mes films une sorte de perfection, d’harmonie. J’aime apprendre sans cesse, et je conçois de façon organique l’articulation de ces deux tâches. C’est la deuxième fois que je fais les deux et je me rends compte qu’il y a des répercussions sur l’interprétation, car je sais ce que je veux à l’image et je l’obtiens sans avoir à essayer de mettre des mots dessus pour me faire comprendre d’un autre chef opérateur, et ainsi je me concentre sur les acteurs.
Certains pensent que le cinéma se suffit à lui-même, moi je crois qu’il faut s’inspirer des autres arts, de l’architecture… Je n’ai pas peur des nouvelles technologies. C’est étonnant qu’un pays qui a accompli des avancées technologiques comme le numérique fasse si peu de choses avec. Il suffit de vouloir apprendre à s’en servir d’un point de vue artistique.

 
         
 


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