Rois et Reines

Après J. L Godard, Hou Hsiao Hsien, Lucrecia Martel et Pedro Almodovar, Arnaud Desplechin a présenté son nouveau film, Kings and Queens au New York Film Festival (1-17 Octobre 2004).

 
   


Propos recueillis par Clémentine Gallot
15-12-2004  
 
   

 Le point de départ du film :

Arnaud Desplechin : La première scène que j’ai écrite pour le film est la lettre du père (Maurice Garrel) à sa fille (Emmanuelle Devos). C’est le point de départ du film. J’étais terrifié par la nature de cette lettre, qui appelle un interdit très fort (la haine d’un père pour son enfant). Mais je sais que c’est là que je dois aller : c’est là que va le cinéma. C’est l’interdit de King Lear avec sa fille, ou des livres de Philip Roth. Apres avoir lu cette lettre, Noémie Llvosky, qui joue dans le film, m’a dit qu’elle aimerait être aimée de cette façon-là. 

 

Mythes :

A. D. :  Je me représente le film comme divisé en deux contes de fées. Les films réalistes ne m’intéressent pas. Je trouve que le personnage féminin ressemble aux filles des Contes d’Hoffmann. Au début du film, on la voit qui achète un dessin d’une femme faisant l’amour avec un oiseau. On apprend ensuite que son mari est mort : on se demande d’où vient son fils, Elias. Je me suis aussi inspiré de Nathaniel Hawthorne, chez qui le banal devient étrange. J’ai également pensé aux comédies de Shakespeare. En ce qui concerne les mythes, le père d’Ismaël (Mathieu Amalric, le deuxième héros du film) fait référence à Hercule, lorsqu’Ismaël est enfermé à l’hôpital psychiatrique. J’aime croire que je pense comme un enfant ; je me sers des mythes comme des outils : ils constituent en partie ce flux d’images qui nous entourent. D’ailleurs, les enfants que nous fréquentons connaissent aussi bien Pégase que Bellérophon. J’aime voir des énigmes dans les films, même si je ne les comprends pas toujours. C’est une présence nécessaire. 

 

Le titre :

A. D. :  Le titre vient d’un poème de Michel Leiris qui dit «Roi sans royaume, Reine sans royaume »… J’ai organisé les rapports de mes personnages comme ceux d’un jeu d’échec, et mon film comme un échiquier. Il y a tous ces petits rois autour de la Reine, Nora. Est-ce que Ismael est seulement le fou ? Pas sûr. 

 

Influences :

A. D. :  Kings and Queens est une tragi-comédie. J’ai réalisé le film en pensant aux burlesques des années 50, aux aventures picaresques (en particulier les scènes avec Ismaël) et aux mélodrames hollywoodiens. J’envisage les passages de comédie comme des moments de relâchement, d’échappées hors du drame. J’aime les films de genre, je le répète. 

 

Ismaël-Amalric est-il fou ?

A. D. :  Pas du tout. Je pense plutôt qu’il est victime d’un complot. Ismaël pourrait être un espion (cf. la scène où il vole le violon). Le personnage connaît des excès, il n’est pas malade pour autant. Porter une cape de mousquetaire dans la rue est un acte de bravoure, pas de folie – si seulement je pouvais faire de même mais je suis lâche !  Je pense qu’Ismaël est le personnage le plus influencé par la morale, dans le sens où il considère tout sur le même plan (musicalement : le rap, le classique tout est bon à prendre). La conversation finale avec le petit garçon survient comme un soulagement, un enlightment. D’autre part, je précise que Mathieu Amalric ne sait absolument pas danser, il a longuement répété pour la chorégraphie de rap. 

 

La musique :

 A. D. :  La musique de la copie new-yorkaise du film n’est pas terminée. C’est une version «rough». J’ai principalement choisi une musique hollywoodienne, parfois pop, c’est la bande originale de Nora, l’air qui l’entoure.»

 

Autobiographie :

A. D. :  C’est difficile pour moi d’en parler, sans doute parce que je n’éprouve pas encore la distance nécessaire. Par contre, je peux dire que mon intérêt pour la réalité va de pair avec mon désintérêt pour le réalisme. Disons que je me sens plus proche de mon héroïne, Nora : je partage avec elle une trajectoire marquée par la culpabilité (c’est ce que je me dis quand je suis honnête avec moi-même). Il me semble aussi que Nora est chacun de nous alors qu’Ismaël, dans son absolue singularité, est trop chanceux, c’est suspect (sa psy est Catherine Deneuve !). Je suis aussi disséminé dans mon film de manière plus souterraine. Je trouve que tous les films de Hitchcock sont autobiographiques, particulièrement Notorious et Under Capricorn, c’est sa vie; à l’écran, c’est lui. 

 

Le montage :

A. D. :  Au montage, on a changé d’angle de vue, ou bien on a coupé de façon très logique, dès que le sens change. Pour certaines scènes on a utilisé toutes les prises de vues, pour aller droit au but et ne prendre que le meilleur à chaque fois. Je me suis inspiré des séries comme 24 hours, ou NYPD Blues.

 
         
 


Mise à jour le 13-11-2008

Pedro Costa - Dans la chambre de Vanda

Laurent Cantet : Entre les murs

Ari Folman : Valse avec Bachir

William Klein : Regards sur mai 1968

Joseph Morder : J'aimerais partager le printemps avec quelqu'un

 
   

> Sommaire des rencontres
> Version imprimable


Lire la critique de
Rois et reine