She Hate Me

Extraits de la conférence de presse donnée par Spike Lee le 12 octobre à Paris.

 
   


Propos recueillis par Raphaël Lefèvre
17-11-2004  
 
   

On a l'impression, dans votre film, qu'il y a plusieurs films en l'espace d'un seul. Quelle est votre approche de la construction d'une histoire, de sa façon de faire cohabiter les thèmes ?

Spike Lee : Ce n'est pas l'un de mes soucis principaux, mais c'est bien sûr quelque chose à laquelle je pense, et ce très tôt dans l'écriture. Ce film est effectivement un mélange d'histoires multiples qui se rencontrent. Nous avons donc réfléchi à ça au scénario, mais également au montage, où nous avons déplacé certaines scènes par rapport au scénario pour garder la cohésion du film. J'essaie de faire des films que j'aimerais voir en salles en tant que simple spectateur. Or j'aime les mélanges. En musique, par exemple, j'aime les musiques qui ne sont pas monocordes, qui changent de ton ou de rythme. Ce goût s'exprime dans mon esthétique.

Votre cinéma a un aspect très formaliste. Comment envisagez-vous la mise en scène d'un film, quelle fonction lui assignez-vous par rapport au scénario ?

Spike Lee : Cela dépend du scénario !

Le but est-il seulement d'illustrer le scénario, ou voulez-vous faire passer certaines choses visuellement ?

Spike Lee : Je ne comprends pas vraiment votre question. Je dirais les deux, car ce n'est pas aussi simple que ça.

La scène au Sénat rappelle M. Smith au Sénat [ Mr. Smith goes to Washington , Frank Capra (1939), ndr] . Est-ce un hommage ? Y avez-vous pensé ?

Spike Lee : Non… La raison d'être de cette scène, c'était de mettre en parallèle le personnage principal et Frank Wills, qui est à l'origine du Watergate. Tous deux ont vendu la mèche d'un scandale de haute importance. L'Histoire a oublié Frank Wills, alors qu'il est concrètement le responsable de la démission de Nixon. Je voulais montrer que les "Frank Wills" pouvaient se retrouver ruinés. Wills est mort ruiné à 52 ans, il n'a pas pu trouver un seul emploi après le Watergate. Cette scène au Sénat était le lien indispensable entre mon personnage et cet homme.

Comment faites-vous pour avoir, de film en film, les plus belles bandes originales ?

Spike Lee : Je dois rendre hommage à Terence Blanchard, qui compose la musique de tous mes films depuis Jungle Fever . C'est un extraordinaire musicien, un compositeur, un trompettiste de jazz qui a son propre orchestre. J'ai un immense respect pour les musiciens. Comparés aux poètes, aux peintres, aux photographes… je préfère de loin les musiciens. Terence lit mes scripts dès qu'ils sont prêts, on lui envoie une copie des rushes quand le film se tourne, et quand on a une première mouture du montage, il vient de la Nouvelle-Orléans pour qu'on en discute. Terence et moi, c'est une longue histoire, puisqu'il a joué avec mon père, il a joué dans certains de mes films… et dans Mo' better blues , c'est lui qui double Denzel Washington à la trompette.

Pouvez-vous nous parler de la présence de Jamel Debbouze ?

Spike Lee : C'est un acteur très talentueux, aux dons comiques impressionnants. Je l'ai rencontré plusieurs fois, car je viens souvent à Paris, et on a évoqué la possibilité de travailler ensemble. Lorsque j'ai parlé de lui aux producteurs de Pathé, ils ont trouvé l'idée excellente. J'ai réfléchi à un rôle pour lui. Son anglais est meilleur que mon français, certes, mais il fallait pouvoir l'intégrer de façon naturelle dans le film.

La « famille composée » qui se forme à la fin du film est-elle une image de ce qu'on peut imaginer comme la famille du futur ?

Spike Lee : Je ne sais pas si c'est une image de la famille du futur. Ce qui est sûr, c'est que le film est une réflexion sur l'élargissement que l'on devrait donner au concept même de la « famille », au sens traditionnel.

Pensez-vous que les deux femmes n'auraient pas pu élever correctement leurs enfants sans la présence d'un homme, ou cette fin est-elle simplement un triomphe de l'amour ?

Spike Lee : Oh, elles auraient très bien pu élever leur enfant toutes les deux, mais je crois que si deux parents c'est bien pour un enfant, trois c'est encore mieux !

Quelle est votre position sur l'adoption par les couples homosexuels ?

Spike Lee : Etant donné qu'il n'y a pas de preuve scientifique montrant que les homosexuels feraient de moins bons parents que les hétérosexuels, personnellement, je suis pour.

Et sur le mariage homosexuel ?

Pareil !

Y a-t-il une tension particulière entre les communautés italienne et afro-américaine, comme on pourrait le penser au vu de Do the right thing et de ce film ? Par ailleurs, le grand numéro de John Turturro en parrain a-t-il été improvisé ou écrit ?

Spike Lee : Non, je ne crois pas qu'il y ait une tension permanente. Ce que j'ai voulu montrer ici, c'est une question que se posent vraiment les membres de la communauté italienne : pourquoi diable les rappeurs prennent-ils des nom de gangsters pour s'affirmer dans leur métier ? C'est ce qu'exprime, entre autres, John Turturro, dont la scène était bien écrite, et reprend exactement des dialogues du Parrain – nous avons dû obtenir l'autorisation des ayants droit de Mario Puzo, et j'ai même appelé Francis [Coppola, ndr] pour lui demander l'autorisation.

Y a-t-il eu des améliorations notables ces derniers temps dans le respect des Afro-américains ?

Spike Lee : Ce qui est sûr, c'est que les Afro-américains ne sont pas une priorité de l'administration Bush, et que la situation était bien meilleure sous Clinton. J'espère que les gens vont se mobiliser aux prochaines élections pour que ça change [cette conférence de presse a eu lieu avant les élections présidentielles américaines, ndr] .

Votre film reflète-t-il votre rébellion contre la politique actuelle des Etats-Unis, voulez-vous peser dans la balance des prochaines élections ?

Spike Lee : Je ne sais pas si je suis un rebelle ! En tout cas ce film n'a pas été fait dans le seul but de virer Bush de la Maison blanche. Tous les films ne sont pas faits pour changer le monde. Ce qui est beau dans l'art, c'est la diversité d'utilisations qu'on peut en faire. Fahrenheit 9/11 , par exemple, a pour seul but de virer Bush. Mais ce n'est pas le cas de tous les films. Cela dit, en tant qu'artiste et en tant qu'individu, je suis bien conscient que ces élections sont essentielles pour les Etats-Unis comme pour le reste du monde. Après tout, n'en avez-vous pas assez de voir des Américains jeter aux toilettes du bon champagne français ?

Il semble y avoir dans votre œuvre un évolution sociale des personnages noirs, du livreur de pizza de Do the right thing au yuppie de She hate me . Est-ce la société qui a changé, ou votre regard politique ?

Spike Lee : Non, je crois que j'essaie simplement d'envisager de film en film les différents aspects de la communauté noire, pour m'éloigner des clichés hollywoodiens où les Noirs sont soit des rappeurs, soit des dealers, soit des athlètes…

La plupart de vos films s'attachent à mettre en scène la communauté afro-américaine aux Etats-Unis ; dans le film, à un moment, il est fait allusion à l'Afrique, parce que c'est le continent le plus touché par le SIDA. Pensez-vous faire un jour un film en Afrique, sur l'Afrique ?

Spike Lee : J'ai quand même tourné la fin de Malcolm X en Afrique. Mais c'est vrai que j'aimerais beaucoup faire un film qui soit situé entièrement en Afrique. Grâce aux avancées de la science en matière de génétique, les Noirs peuvent aujourd'hui savoir d'où ils viennent. Ainsi ma femme et moi avons pu faire une recherche à partir de notre ADN, prélevé tout simplement avec un coton-tige dans notre bouche. J'ai découvert que mes ancêtres du côté de ma mère venaient de Sierra Leone et du côté de mon père, du Cameroun. C'est quelque chose qui est important pour moi, parce que vous savez, j'habite à New York où j'ai des amis italiens, portoricains… qui ont la chance d'avoir leur langue, et de pouvoir chaque été retourner voir leur famille dans leur pays d'origine. Nous, on n'a pas ça, mais maintenant la science m'a rendu mes ancêtres, et je retournerai en Afrique !

 
         
 


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