Extraits du débat ayant eu lieu au cinéma le « Saint Germain des Prés »

A propos du film de Jean-Luc Godard, Notre Musique

 
   
Avec Jean-Luc Godard, réalisateur Jean-Paul Curnier, écrivain philosophe

Propos recueillis par Morgane Perrolier
09-06-2004  
 
   

Jean-Luc Godard : Je vous présente Jean-Paul Curnier qui a bien voulu participer au film. C'est dommage que vous soyez si nombreux, parce qu'il ferait moins chaud. J'espère qu'il y a des gens qui n'aiment pas le film. C'est toujours plus intéressant de parler de la maladie que de la bonne santé.

On peut quand même dire que l'on a aimé votre film ?
J. - L. G. : Oui, mais ce n'est pas très intéressant. Si vous me dites " j'ai aimé votre film ", ça veut dire que vous me parlez de vous, et pas du film. C'est un film dont il n'est pas facile de parler.


Olga, Judith et les intellectuels de Notre Musique

J. - L. G. : Je voudrais dire quelque chose à propos de cette différence entre des femmes plutôt jeunes, et les hommes plutôt mûrs, sentencieux, qui donnent l'impression d'avoir compris quelque chose. Je crois que les propos sont simplement avancés, des constructions parfois assez hasardées. Par exemple, la question de la chance des vaincus n'est pas évidente à la compréhension. C'est un point de vue très difficile à partager, car il renvoie à bien d'autres choses. Il faut admettre beaucoup d'autres choses sur ce même plan-là, déséquilibré par rapport aux attitudes de compréhension. En ce qui concerne les vainqueurs et les vaincus, la chose est inversée, ce qui nous rapproche d'Héraclite. Certains intellectuels ne sont pas venus à Sarajevo ou n'y sont pas retournés. Pourquoi ? Eh bien parce que la question justement était la compassion, le fait que nous allions essayer de donner notre cœur… Mais qui ? quoi ? Il y avait des leçons à tirer de la dignité de ces bosniaques de Sarajevo… Il y avait plus que cela, il y avait une envie profonde. Et personne n'a dit " nous envions les gens de Sarajevo ". Alors quand je parle de propos " hasardés ", attention… ce ne sont pas des propos de hasard. Ce sont des propos qui sont extrêmement fragiles, en fait. Par contre je trouve qu'Olga a une position absolument résolue, absolument construite.

J. - L. G. : Ce qui est dit ne l'est pas par hasard. Ce qui est filmé ne l'est pas par hasard. Et pourtant il y a quelque chose d'hasardeux. Cela me fait penser aux découvertes du début du siècle, de la mécanique quantique, avec ses théorèmes, ses phrases comme " mécanique ondulatoire " ou " mécanique des fluides ", ou le théorème de Gödel... Si l'on voit quelque chose, c'est qu'on n'est pas là. Et si on est là, on ne le voit pas. Toutes ces découvertes aujourd'hui aboutissent à ces petites machines japonaises… Mais nous ne sommes pas du tout au courant de la philosophie qu'il y a dessous. On pense par exemple aux grandes discussions entre Bergson et Einstein… On a dit que Bergson avait tort, qu'il était naïf… Comme en philosophie où l'esprit n'a abouti qu'à la technique, à la matière, comme s'il n'y avait pas eu de mouvement de la matière vers l'esprit et de retour de l'esprit vers la matière… Et c'est pour ça que nous allons mal et que nous sommes dominés par ces objets, qui ont un subconscient, un inconscient philosophique ou sociologique extrêmement grand. D'où ce côté nécessaire du hasard, justement… […] Peu à peu, par hasard, on s'affirme alors par des inventions. Par rapport à ça, les plans entre fiction et documentaire, entre champs et contrechamps, que tous les cinéastes, français en tout cas, pensent connaître, pensent savoir ce qu'ils veulent dire, alors qu'il n'y a jamais eu encore de véritable contrechamp dans l'histoire du cinéma, et qu'il est peu probable qu'il y en ait un jour. Par exemple si je vous demandais quel est le contrechamp entre un magnétophone vieux d'il y a dix ans et un petit appareil numérique d'aujourd'hui… Les gens diront : il est plus petit, il fait ceci, il fait cela, et on peut faire ça. Moi je dirai plutôt : le magnétophone d'autrefois avait deux bobines, le magnétophone d'aujourd'hui n'en a qu'une ; où est passée l'autre ?

Notre Musique, le chiffre 3 et le numérique

J. - L. G. : Par rapport au chiffre 2, et par rapport au chiffre 3, je trouve que dans 3, il y a toujours 1-1-1. Il y a 2, et puis il y a un troisième. L'Eglise catholique a appelé ce troisième " la trinité ". Le digital appelle ça le 0. Il y a 1-0. Voilà, c'est tout. Je trouve que la trinité est une idée plus intéressante que 1-0. Effectivement, vous avez la troisième image que vous ne voyez pas. C'est celle que l'on ne voit pas. […] Le cinéma représente beaucoup ça, l'aspect religieux du cinéma vient probablement de là, de cette matière.

Champs-contrechamps

J. - L. G. : Il est difficile d'arriver à comprendre ce qu'est le contrechamp. Les gens, quand on parle de contrechamp, ceux qui font du cinéma ou qui sont au courant, pensent que ça c'est le champ sur Jean-Paul, et que ça c'est le contrechamp sur Jean-Luc. Il est évident que ce n'est pas ça. […] Dans le cinéma russe de la grande époque, il n'y avait pas de champ-contrechamp. Le champ-contrechamp est venu après, quand le texte a remplacé la distance. Le contrechamp chez les Américains a un caractère très pragmatique : il y a le shot, et le reverse-shot. Le contrechamp, ça peut être le 1, le 2, ou le 3 ; ça peut être une phrase. Il y a quelque chose comme ça dans la poésie, dans la vraie poésie. C'est un mélange de l'un dans l'autre et qui en fait un troisième. Je vais faire, je dirais, par rapport à ce film, le champ sans trouver le contrechamp. […] Cela permet de l'émotion, ou quelque chose comme ça. C'est vrai qu'il se peut que les indiens soient le vrai contrechamp des palestiniens. Alors que les israéliens ne sont pas le contrechamps des palestiniens, ni les palestiniens le contrechamp des israéliens. […] Qu'est-ce qu'une caméra sinon un instrument comme le microscope pour voir ce qui est tout petit, comme le télescope pour voir ce qui est très loin ou très grand ? La caméra est faite pour voir ce qui est moyen, à notre dimension. Mais elle est faite pour voir ce que l'on ne voit pas normalement avec les yeux ; elle est faite, si vous êtes un garçon et que vous avez une bonne amie, pour voir votre bonne amie qui elle-même ne se voit pas, et ne se voit même pas dans la glace, et pour voir quelque chose d'elle que vous ne voyez pas sans la caméra, parce que vous devez le chercher, comme Cézanne doit la chercher quand il peint une pomme, comme Watteau lorsqu'il peint un embarquement de jeunes gens pour une île enchantée. La caméra sert, mais ensuite elle a une sorte de frère qu'est le projecteur, qui a aussi une bobine qui se vide et une bobine qui se remplit, qui reçoit la lumière par derrière et non pas par devant, et qui vous permet de voir ce que la caméra était seule à voir. Aujourd'hui j'ai l'impression que tous les films, que ce soit un film récent d'Agnès Jaoui ou un film de Michael Moore ou un film de X ou Y, sont faits avec le projecteur d'abord. Parce que le projecteur, il projette. S'il projette, c'est qu'il y a des intentions. Alors c'est normal d'avoir des intentions si on projette. C'est pas normal d'avoir des intentions si on enregistre. Si vous dites, " je veux enregistrer cette pomme ", vous ne l'enregistrez pas. Vous la projetez déjà.

 
         
 


Mise à jour le 13-11-2008

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