Christophe Honoré

Le 4 mai 2004 au Cinéma Archipel, à Paris.

 
   


Propos recueillis par Simon Legré
04-05-2004  
 
   

Avec son visage d’adolescent tout droit sorti d’un film de Nicolas Ray, Christophe Honoré a d’abord été chroniqueur aux Cahiers du cinéma. Mais la véritable porte d’entrée qui l’a fait connaître, c’est la littérature. Qu’il écrive pour les enfants ou pour les adultes, on retrouve dans son œuvre la même thématique: le passage à l’âge adulte. Après un premier long réalisé en 2002, 17 fois Cécile Cassard, le cinéaste, pour son deuxième long, n’a pas choisi la facilité: adapter Ma Mère, de George Bataillene va pas de soi.

La naissance du projet : «J’avais envie de frictionner littérature et cinéma depuis longtemps, d’autant que Bataille est essentiel dans mon parcours personnel d’écrivain, au même titre que Sarah Kane ou Bret Easton Ellis: je voulais me servir de la radicalité de Bataille, de son aspect mythifié, pour un projet déraisonnable et surtout, faire entendre la parole de Bataille aujourd’hui. Son message libertaire, son refus du compromis, ce qu’il appelle cette "hypermorale", que ses personnages mettent en scène, et qu’ils appliquent. Quelle forme cela prendrait-il dans un contexte contemporain? D’autant que mon premier long, 17 fois Cécile Cassard parlait d’un rapport mère/fils qui était très rapidement évincé au profit d’un portrait purement individuel. Je me suis dit que je pouvais utiliser le roman de Bataille qui exploitait, dans une voix certes différente, ce que mon précédent film ne faisait qu’amorcer.» Le travail d’adaptation : «À aucun moment, je n’ai voulu prouver que je pouvais adapter l’inadaptable. Les cinéastes qui choisissent des écrivains comme matière à leur film sont toujours s’en servent toujours, quelque part, comme un tremplin. Moi, je voulais surtout conserver l’approche anti-naturaliste, tout en conservant le sens de la métaphore très présent chez Bataille. Même si le film commence par des choses très réalistes, il était important pour moi que cela bifurque vers quelque chose de presque irréel, fantasmatique, comme la scène des dunes. Ce qui m’intéressait, c’est que le film ait ce côté croquis inachevé, comme un dessin qu'un enfant aurait laissé de côté. Si le film a cet aspect "cinéma de l’urgence", c’est bien ce que je voulais faire. Ce qui est curieux, c’est que la contrainte financière de la production, un budget en peau de chagrin, a donné une forme au film… Avant le tournage, j’ai revu deux filmsavec l’équipe: L’Evangile selon saint Mathieu de Pasolini et Love Stream de Cassavetes, deux réalisateurs qui, étonnamment, n’ont donné que trop peu d’héritiers. Je voulais surtout filmer une humanité singulière, certes, mais qui ne soit pas méprisante.C’est pour ça que j’ai voulu que la mère survive au film dans le regard du fils. Et c’est pourquoi il y a cet écran blanc au final qui, même s’il est un peu brutal, évite tout jugement moral. Mais il y a quand même la chanson Happy Together des Turtles qui distille une énergie vivifiante qui comptait pour moi, mais aussi une ironie bataillaine, comme le raisonnement d’un rire un peu moqueur…» Les Canaries comme cadre : «À partir du moment où je choisis de faire une lecture contemporaine de Bataille, je ne pouvais pas me permettre de reconstituer les bordels du début du siècle avec costumes d’époque, etc. Il me semblait que les Canaries montraient bien ce que la société occidentale tente en général de mettre à l’ombre: son attrait évident pour une consommation du sexe rapide, efficace et payante. Le tourisme y est particulièrement implanté. Et quand je dis tourisme, je parle bien entendu de tourisme sexuel. Je voulais "cogner" les personnages bataillains contre ce tourisme industriel, pour voir comment ils allaient y résister. En fin de compte, je les trouve plutôt sages, comparés à tous ses Allemands et Anglais… Dans la mesure où le sexe chez Bataille est une méditation transcendantale, plus qu’une jouissance, je voulais montrer en quoi ils échappaient à la norme en vigueur.» Le choix des interprètes : «Je dois préciser qu’en général, je n’écris pas mes scénarios en pensant aux interprètes. Mais là, pour le personnage d’Hélène, il était évident que ça ne pouvait qu’être Isabelle Huppert. Je ne connais aucune autre actrice française de sa génération qui aurait été capable de se jeter dans le rôle comme elle l’a fait. Je suis d’abord allé la voir au théâtre à Reims où elle jouait 4.48 Psychose de Sarah Kane, et là, je me suis dit que si je manquais une occasion pareille, j’allais difficilement m’en remettre. Je lui ai proposé le rôle mais même si elle l’a accepté directement la première fois, elle a eu des doutes quatre ou cinq fois avant le tournage. Finalement, une fois sur place, tout s’est très bien passé, elle s’est parfaitement fondue dans l’esprit "colonie"qui régnait sur le tournage. Elle m’a subjugué. Je connaissais bien Joanna Freiss, à qui j’avais songé avant Béatrice Dalle pour 17 fois Cécile Cassard, que j’avais vue au théâtre, et avec qui j’avais tourné un téléfilm. Pour moi, elle représente la modernité du corps féminin. Emma de Caunes est venue plus tard, elle aussi après l’avoir vu au théâtre, même si je la connaissais un peu. Elle avait cette fragilité que je voulais faussée, c’est d’ailleurs pour cela qu’elle est blonde dans le film. Louis Garrel s’est imposé de façon plus "académique" lors d’un casting de trois cents garçons. Il est arrivé dans les premiers et là encore, il n’y a pas eu de doutes: c’était bel et bien lui».

 
         
 


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