Conférence d’Alain Bergala sur le thème de l’enfance

Le samedi 14 février 2004, au cinéma le Zénith, à Evreux.

 
   


Propos recueillis par Frédéric-Pierre Saget et François-Xavier Rouyer
12-05-2004  
 
   

L’enfance est à première vue, un enjeu mineur du cinéma et ce thème ne semble pas porteur de réflexions poussées, d’approfondissements. Alain Bergala nous prouve le contraire à travers cette ciné-conférence dans laquelle il analyse ce thème grâce à trois films: Les Contrebandiers de Moonfleet de Fritz Lang, Un monde parfait de Clint Eastwood et L’Été de Kikujiro de Takeshi Kitano.

Le film matriciel du film d’enfant est bien évidemment le Kid de Charles Chaplin, puisqu’il pose les bases de ce genre de film qui tiennent en quelques lignes: un enfant est projeté dans la réalité d’un monde qu’il n’aurait pas dû voir de façon si crue, si rapidement. L’enfant sort d’un monde balisé, protégé pour se retrouver face à des situations, des événements violents, tels le meurtre, le viol, la mort et la sexualité. Les codes de ce type de film veulent qu’un adulte enlève l’enfant et accélère son processus de découverte du monde en lui faisant découvrir son expérience d’adulte, forcément en grand décalage avec l’innocence du garçon (car très rares sont les films traitant de l’enfance par le biais d’une petite fille). Cet adulte vit bien souvent hors du contexte familial; une vague connaissance dans Kikujiro, un évadé de prison dans Un monde parfait, un hypothétique père dans Les Contrebandiers. Forcément peu recommandables, dangereux, ces êtres en marge de la société vont se révéler des guides fabuleux pour les enfants qu’ils vont, parfois contre leur gré (Les Contrebandiers, Kikujiro), prendre en charge. Les hors-la-loi vont donc se retrouver dans la loi, parfois au péril de leur vie (Les Contrebandiers, Un monde parfait).

La famille de l’enfant est bien souvent absente, autant au sens propre qu’au figuré, on ne voit pas, ou peu, l’entourage de l’enfant car il n’est tout simplement pas entouré (Kikujiro, Les Contrebandiers). Si on voit la famille, comme c’est le cas dans Un monde parfait, elle n’est présente que pour être dénoncée, critiquée. Souvent uniquement symbolisée, par une lettre dans Les Contrebandiers et par une carte postale, souvenir d’un père absent pour Butch, kidnappeur du Monde parfait. L’enfant est donc en manque, d’un père (Un monde parfait), d’une mère ou d’une famille complète (Les Contrebandiers, Kikujiro) et c’est la lourde charge qui incombe au ravisseur, d'incarner le manque, remplir le trou du cœur de l’enfant avec un amour qu’il donne avec plus ou moins de facilité.

Mais le contraire fonctionne également et l’enfant, de personnage principal passe à un statut de personnage secondaire; c’est l’enfant qui est en l’adulte ravisseur qui se révèle être encore plus meurtri que l’enfant lui-même, ainsi on découvre à la fin du film que Kikujiro n’est pas le nom de l’enfant mais de celui de son guide. On découvre alors l’errance d’un adulte dont la cicatrice de l’enfance ne s’est jamais refermée. Une vague image de mère absente (Kikujiro), un père violent qui battait son fils (Un monde parfait). L’enjeu du rapt est alors pour l'adulte, de sauver l’enfant, de lui offrir une autre jeunesse que celle que lui-même a vécue et que l’enfant est également en train de vivre. Et l’enjeu pour l’enfant est de cicatriser les blessures de son désormais père spirituel, la réussite de cette entreprise est la plus ardue des deux et finit souvent tragiquement (Les Contrebandiers, Un monde parfait). Il y a donc complète identification entre l’enfant et l’adulte, ce dernier revivant son enfance à travers le petit homme et celui-ci projetant son avenir sur le visage d’un homme qu’il pourrait devenir. Les deux protagonistes sont donc des miroirs réfléchissants l’un pour l’autre. L’adulte réécrit son enfance comme en calque sur celle de l’enfant. Ainsi, dans Un monde parfait, Butch revit la violence qu’il a subie étant jeune et la violence faite à un enfant lui est insupportable. Incontrôlable dès que Philipp se fait frapper, il peut aller jusqu'à tuer pour laver l’affront et du même coup sa cicatrice. C’est presque une réaction physique chez Butch, comme un mécanisme caché au creux de son corps qui se déclenche sans qu’il puisse rien y faire, lorsqu’il voit un enfant se faire frapper, Butch sombre dans la folie, de laquelle il ne peut être sauvé que par sa propre enfance donc par Philipp qui lui tire dessus durant la tentative d’exécution du fermier. Le duo est alors solide, chaque action de l’un entraînant une réaction de l’autre. On n’a plus affaire à deux personnages mais à une seule et même blessure qu’on tente de soigner. Ainsi le spectateur se retrouve complètement impliqué dans cette histoire. Loin d’être exclu par le duo, il y participe à sa façon en tentant de résorber la blessure des deux hommes, d’autant plus que de façon plus ou moins évidente, le scénario nous touche et nous amène à nous questionner sur notre propre enfance.

Quel petit garçon n’a pas rêvé d’être enlevé par un pirate ou un cow-boy, par un bandit de grand chemin? Quel petit garçon n’a pas rêvé qu’un adulte l’extirpe de sa petite vie morne pour lui faire vivre les aventures les plus extraordinaires? Ce genre de film exploite nos désirs enfantins de changer subitement de vie, d’affronter des dangers jusqu’alors inconnus. C’est d’ailleurs pourquoi les acteurs jouant les guides spirituels sont des hommes beaux, virils. Le kidnappeur séduit l’enfant par sa beauté sauvage d’autant plus que l’enfant kidnappé est souvent timide, avec un physique difficile. L’enfant meurtri et laid regarde son image de bel homme farouche séduisant les femmes qu’il deviendra certainement. Deux physiques pour une même blessure. Mais cette relation peut, et c’est là l’écueil principal à éviter pour ce genre de film, être interprétée comme une relation homosexuelle, l’amour que l’homme porte à l’enfant étant alors détournée implicitement par le spectateur pour en faire un pédophile potentiel. Comment, alors, éviter toute mauvaise interprétation? En plaçant une scène de pédophilie au début du film dans laquelle l’adulte se placera en tant que défenseur de l’enfant et fera payer le prix cher au pédophile; Kikujiro frappe violemment le pédophile qui tente de toucher à son protégé, Butch (Un monde parfait) va jusqu’à tuer son partenaire d’évasion lorsqu’il se rend compte qu’il a voulu toucher l’enfant. A partir de ce moment, les choses sont claires, toute mauvaise interprétation est impossible, la pédophilie est complètement écartée de la relation qui unit les deux garçons.

Ainsi, le genre est très codé même s’il n’a été jusqu’alors que peu exploité. Mais, il nous faut maintenant nous attacher à une autre variante du film d’enfant: l’enfant abandonné. Dans ce cas, le scénario touche quelque chose de beaucoup plus « réel » puisqu’il place le spectateur face à l’ennui de son enfance, face au manque cruel qu’il a parfois ou toujours ressenti. Le film met en scène la découverte du mal, d’un point de vue beaucoup plus introspectif. Le cinéma explore alors des domaines que le spectateur ne connaît parfois pas, ainsi celui-ci se met à la place de l’enfant et le cinéma permet alors de partager une expérience autre que celle de notre rapport au monde de notre façon intérieure. On comprend des choses dont on n’aurait jamais connu l’existence.

Ce genre de film est souvent beaucoup plus dur puisque l’enfant est abandonné à lui-même et la situation dégénère forcément, le spectateur restant impuissant face aux « erreurs de jeunesse » de l’enfant, erreurs qui se révèlent être de plus en plus graves entraînant bien souvent la mort. C’est le cas dans le magnifique film Allemagne année zéro, de Rosselini dans lequel un enfant livré à lui-même découvre les horreurs du monde et ne peut les supporter, sans accompagnement, sans explication; la mort semble être la seule issue. C’est également la cas dans Los Olvidados, de Bunuel où c’est toute une société d’enfants abandonnés qui se récrée dans le chaos le plus complet où la terrible loi du plus fort reprend le dessus, menant de nouveau à la mort.

Mais, si ces films sont souvent plus violents, plus insoutenables, ils sont également peut-être moins riches que les films d’apprentissage enfant-adulte. En effet, lorsque l’un se termine sur la mort de l’enfant, le film se clôt également, les enjeux sont achevés, la boucle est bouclée en quelque sorte. Mais dans le cas des films en duos, les choses sont beaucoup plus complexes puisque le film se termine bien souvent sur la mort de l’adulte (Les Contrebandiers, Un monde parfait) et le trou que l’adulte était parvenu à combler se récrée donc à sa mort, l’enfant se retrouve de nouveau seul mais complètement différent par rapport au début du film et le générique apparaît bien souvent sans qu’on sache ce que va devenir l’enfant. Il lui est impossible de reprendre sa vie comme avant, mais en quoi sa nouvelle vie sera modifiée, nous ne pouvons que l’imaginer. L’enfant des Contrebandiers va-t-il vivre dans la légalité? La relation amoureuse qui semble se profiler avec sa jeune voisine va-t-elle se concrétiser? Philipp dans Un monde parfait va-t-il jouer le rôle du père dans sa famille? Va-t-il refuser en bloc les croyances des témoins de Jéhovah que sa mère lui impose depuis sa naissance? Va-t-il devenir un brigand comme l’était Butch? Nous ne pouvons le dire... Mais la mort de l’adulte est également porteuse d’interrogations: la cicatrice de Butch est-elle enfin résorbée? Est-il parvenu à s’accepter à travers l’enfant? Est-il enfin en paix avec lui-même? Là encore, le film laisse le spectateur décider, faire son propre prolongement.

Ne peut-on pas voir alors une fabuleuse mise en abyme cinématographique de ce genre: le film jouant le rôle du guide pour un spectateur enfant. Le film permet au spectateur de vivre des aventures qu’il n’aurait jamais vécues, l’arrache à la banalité de son quotidien pour lui apprendre la vie. Mais le film doit mourir, il doit se terminer et le spectateur se retrouve de nouveau seul, terriblement grandi, riche d’une nouvelle expérience qui influencera forcément sa vie. La suite du film ne relève alors plus de l’imagination mais c’est réellement notre vie bouleversée par la vision d’un film (par l’expérience d’un guide) qui doit continuer, toujours empreinte des images de cette fabuleuse aventure.

Voilà pourquoi on ne peut pas tout montrer à n’importe qui, le spectateur étant parfois trop enfant pour supporter une expérience trop adulte. Comme si, dans le film, l’adulte tuait l’enfant à force de vouloir le faire grandir trop vite.

 
         
 


Mise à jour le 13-11-2008

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