Etat des lieux du cinéma irakien

Propos recueillis le 30 Mars 2004 pour la sortie de "Zama, l’homme des roseaux", de Amer Alwan

 
   


Propos recueillis par Clémentine Gallot
05-05-2004  
 
   

Où en est le cinéma irakien? Existe-t-il encore, vraiment? Comment tourner sous une dictature puis dans un pays en guerre? Nous avions rencontré l’an dernier Saad Salman – qui vit en France – pour Bagdad on/off, dont il avait achevé le tournage à l’entrée des troupes américaines en Irak. Zaman l’homme des roseaux est un film inaugural, le premier depuis la chute du régime. A travers la quête d’un vieil homme (depuis la région des marais jusqu’à Bagdad), Amer Alwan ne vise pas le film d’actualité, même si l’on ne peut s’empêcher de fouiller les détails à la recherche de signes du conflit. La projection du film nous offre l’occasion de questionner les conditions et les possibilités de création en Irak. Le cinéaste est venu en mars présenter son film au Festival du film de Paris.

Amer Alwan, qui êtes-vous?
Amer Alwan: Je suis né en Irak à Babylone, je suis venu à Paris en 1980 étudier le cinéma, j’ai fait des documentaires pour la télévision [Les enfants de l’embargo] et je rêvais de retourner en Irak tourner des fictions.

Le lieu:
A. A.: La région des marais, au sud de Babylone, a une histoire immense: les archéologues pensent que les marais sont les restes du déluge. Plus loin, il y avait la première cité, construite 3000 ans avant J.-C., là où l’écriture a été inventée. C’est la Mésopotamie, le berceau de l’humanité. Les gens habitent dans des maisons en roseaux comme on le voit dans le film, et refusent toute communication avec la modernité: le rythme de la vie, et du film, s’en trouve modifié, quant à nos habitudes de citadins. Je voulais donner une vision de la religion qui diffère de celle des médias: ils sont très loin des conflits que l’on connaît. L’image de l’Irak « sauvage » a été noyée sous les images de la guerre. Ici, il y a une vraie plénitude, une évidence. Ensuite, le rythme s’accélère lorsque le personnage se rend à Bagdad.

Le tournage:
A. A.: Ce film a été financé et donc réalisé avec l’aide d’Arte. J’ai choisi Sami Kaftan car il a quarante ans d’expérience dans le cinéma, il est très populaire. D’autres acteurs du film ont été choisis parce qu’ils vivent dans la région: le petit garçon n’a jamais vu une photo de sa vie, ne sait pas ce qu’est le cinéma.

Le cinéma irakien pendant l’embargo:
A. A.: La possibilité même de tourner ce film a été un rêve pour les acteurs et les artistes irakiens qui y ont participé: le cinéma irakien était mort depuis l’embargo. Cet embargo interdisait depuis quinze ans toute exploitation de pellicule de film, soit disant parce que la pellicule contient des substances chimiques susceptibles d’être utilisées à des fins militaires. Il y avait donc du théâtre, d’autres arts visuels en Irak, mais ce film constitue une libération concrète après quinze ans d’absence de cinéma.

La censure:
A. A.: Sur place, nous avons dû faire face à des attaques, à l’occupation américaine mais aussi à la censure de Saddam Hussein qui a confisqué des bobines. Je n’ai pas pu les récupérer; de plus, toutes les archives de cinéma irakien et des télévisions irakiennes ont disparu sous les bombardements. En ce qui me concerne ce ne sont que quatre heures de rush qui ont disparu. Pendant le tournage, nous sommes arrivés dans un village où des musulmans priaient dans un mausolée. J’ai filmé cela ainsi que d’autres scènes qui visaient directement la politique de S. Hussein. Nous avons été dénoncés, on a écrit un rapport et encore confisqué les bobines, puis on nous a interdit de tourner pendant sept jours. Grâce aux artistes irakiens on a pu terminer le tournage.

Maintenant que le film est terminé, le bureau nommé par les américains l’a interdit: ils veulent enlever trois plans. Premier plan: au début on entend la voix du muezzin et on voit une vache dresser l’oreille; ils veulent couper cela (pourquoi, on se demande?). A un autre moment, Zaman donne de l’argent à un Imam: je ne critique pas, c’est une réalité! Dernière scène: Zaman découvre sa femme morte, il l’embrasse. Ils veulent couper le baiser. Ce n’est pas comme si elle était vivante, on a quand même le droit d’embrasser sa femme morte! D’autre part on voit que le personnage trouve de l’aide dans un hôpital catholique: ces scènes ont été censurées après coup, car les rushs visionnés ne permettaient pas de se rendre compte de quoi que ce soit. Or, le montage fait apparaître la corruption du directeur, la détresse et la misère des moyens médicaux. Les associations chrétiennes en Irak sont en liaison avec l’Europe, le Canada, elles aident énormément, c’est une réalité.

Il me semble que mon film s’écarte des clichés que l’on voit en France ou sur CNN, ce n’est pas une vision optimiste ni parfaite mais il me semble qu’elle fait sens, qu’elle n’est pas un ressassement des mêmes images télévisuelles. Bien sûr, le cinéma irakien traverse une période sombre. Les interdictions auxquelles nous faisons face sont absurdes et bornées, un peu à l’image de la situation du pays.

 
         
 


Mise à jour le 13-11-2008

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