Yo, Sor Alice

Interview du cinéaste argentin Alberto Marquardt pour la sortie de son film. Entretien réalisé le 28 Avril 2004 à Paris.

 
   


Propos recueillis par Clémentine Gallot et Po’sim Sambath
05-05-2004  
 
   

Le magazine Vacarme publie en ce moment un dossier sur les Mères de la Place de Mai et le mouvement Hijos, y êtes-vous affilié?
Alberto Marquardt: Je ne suis pas un enfant de prisonnier, mais je les connais bien. C’est un mouvement générationnel: il y a eu aussi les grands-mères qui cherchaient les enfants nés en captivité, il y en a eu presque cinq cents, dont soixante-dix seulement ont été retrouvés. Ces bébés ont été adoptés par des militaires ou leurs amis, il y a eu tout un trafic. A l’ESMA [Ecole de mécanique de la marine: camp clandestin de détention] les femmes enceintes étaient emprisonnées et on les tuait après l’accouchement. Depuis les années 90, un mouvement s’est créé autour des enfants des kidnappés: Hijos [Enfants]. Ce sigle témoigne aussi de la recherche de l’identité. Certains d’entre eux sont à Paris: ils ont plusieurs fois présenté mon film, qui montre la vie avant la dictature; c’est important pour eux de voir qui étaient ces gens, leurs parents.

Quand vous étiez emprisonné [en tant membre du PRT, parti de la gauche révolutionnaire], vous saviez ce qui se passait au dehors?
A. M.: On ne savait pas grand-chose, on était très isolés. J’ai été arrêté avant le coup d’état militaire. Le gouvernement d’Isabel Peron était quand même constitutionnel, les arrestations et les procès étaient plus ou moins légaux. L’état de siège avait été décrété, le gouvernement pouvait mettre n’importe qui en prison. Je n’étais pas à l’ESMA, j’ai eu de la « chance ». Videla a tout de suite vu qu’il ne fallait pas mettre les gens en prison: Pinochet s’est retrouvé avec des milliers de prisonniers au vu de tout le monde, ce qui avait provoqué un scandale énorme. Il savait qu’il allait faire une guerre secrète.

Comment expliquez-vous l’absence de réaction de la communauté internationale?
A. M.: Peut-être qu’ils ne savaient pas. Pourtant la presse internationale était sur place mais elle suivait ce que disait le gouvernement. Il y avait une crise politique profonde: quand le coup militaire a eu lieu, la classe moyenne n’était pas mécontente, bien que vigilante. C’est le Buenos Aires Herald qui a vraiment commencé à enquêter auprès des Mères. La presse argentine ne voulait pas parler de tout cela, elle avait peur du gouvernement.

C’est au moment de la coupe du monde de football que la presse a été alertée?
A. M.: Oui mais c’était deux ans plus tard! Le moment le plus dur se situe entre 1976 et 1978: les militaires ont fait leur sale boulot sans beaucoup d’encombres. Les Etats-Unis ont été le premier pays à dénoncer la situation, étrangement. La responsable des droits de l’homme du gouvernement Carter était l’ancienne responsable d'Amnesty International aux USA. A partir de l’enlèvement des deux religieuses et de la coupe du monde, les journalistes s’y sont intéressé, ça devenait « vendable »: le camp de concentration de l’ESMA était juste à coté du stade de foot, les Mères de la Place de Mai étaient toujours là aussi. Par la suite, le Rwanda, le Soudan, ça n’intéressait personne.

Une fois qu’il y a un résultat, des chiffres, on peut en parler.
A. M.: Oui, une fois que le scandale est établi cela rebondit, trop tard. Si, dès le début il y avait eu une position claire de la communauté internationale les miliaires auraient été empêchés.

Les argentins parlent-ils de ce qui s’est passé ou y a-t-il toujours un tabou?
A. M.: Au début on ne voulait pas en parler: le gouvernement voulait « tourner la page » rapidement. Toute la hiérarchie militaire et catholique était mêlée à cela: il y a eu, après 1983, le procès des hauts généraux. Il y avait plus de mille officiers impliqués.

Le capitaine Astiz, l’un des principaux responsables est-il en prison?
A. M.: Non, pas encore. Il est très difficile d’annuler les lois d’amnistie, qui ont été votées par le gouvernement. C’est une procédure compliquée. Des juges commencent à ré-ouvrir les procès de 1987, 88 et depuis quelques années, les dignitaires qui vivaient en liberté sont en prison pour les vols d’enfant, seul point sur lequel on peut les attaquer. Videla et tous les chefs militaires graciés sont retournés devant la justice de 1995 à 1998 mais en fait ils sont simplement assignés à résidence (à cause d’une loi et aussi grâce à la complicité de la police qui les laisse sortir). Astiz a été condamné en France, sa demande d’extradition vaut toujours.

Quand êtes vous arrivé en France?
A. M.: A la fin de 1981.

Pendant tout ce temps vous avez pensé à faire un film?
A. M.: Non pas du tout, c’est en 1995, en retournant en Argentine que j’ai entendu les aveux de ce capitaine qui avait jeté des gens à la mer, pendant la dictature: cela a provoqué un énorme scandale. A ce moment-là en Argentine, il y a eu de nombreuses réactions.

Le film a-t-il été refusé par les télévisions françaises?
A. M.: Pas exactement, ça a été très fastidieux. Je pensais que le thème du film était dans l’actualité. Or, Envoyé Special et Arte ont refusé, ou disaient « peut-être ». Jacques Perrin a dit oui (il avait l’émission La vingt-cinquième heure qui passait tard sur France 2), ainsi que la région France 3-Franche-Comté, et une co-production argentine qui nous a permis de tourner en Argentine à leurs frais. Au lieu d’être un sujet d’actualité de trente minutes c’est devenu un projet plus long: on a fait un film de 52 minutes pour la télévision d’ici et un long métrage, qui est sorti en 2001 en Argentine. Notre distributeur, Point du jour, a perdu beaucoup d’argent à cause du film. Le producteur, Luc Martin-Gousset est aussi attaché au film.

Vous aviez déjà réalisé des documentaires?
A. M.: Non, j’ai fait l’école Louis Lumière. J’étais opérateur, puis monteur. Yo, Sor Alice est mon premier projet de film.

Subissez-vous l’influence de documentaristes comme Chris Marker, par exemple?
A. M.: Chris Marker est aussi politique mais dans la forme il n’y a aucun lien. J’ai surtout visé l’impact politique. La question formelle s’est imposée après, au montage, pour le traitement des lettres d’Alice Domon à sa famille. Initialement je voulais dénoncer une situation passée: maintenant c’est davantage un film qui dévoile l’identité d’une morte, c’est un travail sur l’identité. Quant à Chris Marker, on verra pour le prochain film.

Le cinéma argentin connaît en ce moment un vif succès.
A. M.: Cela marche très bien pour eux. En Argentine il y a toujours eu du cinéma et une envie de faire des choses différentes. Dans les années 60 il y a eu beaucoup de cinéma nouveau, d’avant-garde, ensuite c’est devenu plus classique, pendant les années 70. Puis il y a eu la dictature et des films plus « carrés ». A l’arrivée de la démocratie, entre 1985 et 1990 beaucoup de gens ont fait des films en rapport avec le régime militaire, il y a eu de nombreuses productions. Après il y a eu la crise: tout s’est arrêté. Le CNC argentin a néanmoins conservé une possibilité de produire. Enormément de jeunes étudient le cinéma en Argentine: mon fils est à la fac là-bas et ils n’ont rien. On leur dit de faire un court métrage, ils doivent se débrouiller pour trouver seuls tous le matériel, la caméra 16 mm: il y a des films magnifiques. C’est un cinéma débrouillard. De plus, la réalité est bouillonnante, il y a une classe moyenne curieuse, active et assez intello.

 La jeune cinéaste Lucrecia Martel est sélectionnée à Cannes cette année.
A. M.: J’aime énormément La Cienaga, c’est un des meilleurs films que j’ai vus.

Parmi la jeune génération, quelles sont vos préférences?
A. M.:En ce moment il y a le film Silvia Prieto. Mais j’aime beaucoup Lucrecia Martel: son premier court-métrage était extraordinaire. La Cienaga, est esthétiquement novateur, mais pas uniquement. Le cinéma argentin part de petites histoires, de microcosmes pour révéler la problématique d’une société en crise. Dans son film, il y a une violence inouïe cachée sous une apparente banalité. A part Solanas, tous les cinéastes de la vieille génération ont disparu! Ces jeunes, qui ont entre vingt-cinq et trente-cinq ans ont une écriture libre et révolutionnaire. Pendant le festival du film de Buenos Aires une jeune fille a gagné le prix avec un film sur un garçon qui ramasse des quilles, il parait que c’est incroyable.

 
         
 


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