Emmanuel Bourdieu

Entretien réalisé le 6 novembre 2001 à propos de son film Candidature

 
   
Emmanuel Bourdieu est scénariste (Place Vendôme, Comment je me suis disputé...), réalisateur (Candidature), enseignant en philosophie et linguistique.

Propos recueillis par Clémentine Gallot
06-11-2001  
 
   

Je voudrais revenir sur votre parcours : comment
passe-t-on de prof à cinéaste ?

Emmanuel Bourdieu : Cela s’est passé en parallèle, ce n’était pas vraiment articulé. J’enseigne depuis trois ans à HEC, avec les élèves on fabrique ensemble un petit court-métrage. Je ne me suis pas formé comme prof de cinéma, ou comme critique, comme certains ont pu le faire : il n’y a pas eu de connexion directe entre l’enseignement et la réalisation.

En fait, je faisais mes études, j’étais ami avec Denis Podalydès, on était en prépa à Henri IV ensemble, il avait une année de plus que moi. Il a passé le conservatoire en même temps que sa prépa. Du coup, je l’ai suivi dans son travail, je voyais ses spectacles, parfois je rencontrais ses amis qui étaient comédiens, ça m’intéressait beaucoup.

Et puis il y a aussi son frère [Bruno Podalydès] avec qui je suis devenu ami, on allait souvent à des projections de montage : il avait besoin de spectateurs-test pour ses films. J’ai travaillé un peu avec lui à un scénario, une adaptation qui n’a pas été tournée encore. J’ai aussi travaillé avec Denis sur un scénario qui s’appelle " Cadets de Gascogne ", comme ça, sans objectif précis : moi je faisais mon DEA et il m’a recommandé à Arnaud Desplechin et là j’ai commencé à travailler avec lui sur Comment je me suis disputé…

J’ai beaucoup appris comme ça, au niveau du scénario, et aussi de la mise en scène comme j’allais sur le tournage : j’étais assis avec un casque et il venait me voir après les scènes pour me demander ce que j’en pensais. Je le voyais aussi diriger les comédiens : la dernière scène se passait bd Richard Lenoir entre Emmanuelle Devos et Mathieu Amalric, c’est une scène sur leur histoire passée, je crois qu’Emmanuelle Devos lui dit qu’il lui appartient, même s’il est avec quelqu’un d’autre. C’est un dialogue très romanesque mais très dur pour les comédiens et j’ai été frappé par la manière dont il rajoutait des indications, essayait d’enrichir sans arrêt l’interprétation, et Emmanuelle n’oubliait jamais d’intégrer ces indications, elle avait des épaisseurs d’interprétation qui s’ajoutaient, tout un jeu, des déplacements…

Après cela, vous avez travaillé sur La nouvelle Eve ?

E. B. : En fait, j’ai beaucoup travaillé sur le scénario, à la naissance du projet, dans les premières versions ; et après d’autres scénaristes ont repris le projet, quand moi je travaillais sur d’autres choses, notamment sur Esther Kahn.

Quels cinéastes vous ont influencé ?

E. B. : Quand j’ai commencé à travailler avec Arnaud [Desplechin], j’étais très impressionné par le cinéma américain de ma génération, c’est-à-dire des années 80 : Scorsese, Coppola, De Palma, beaucoup d’Italo-Américains... J’aime beaucoup Brian De Palma, bon, certains films sont un peu kitsch, c’est un peu le maître du remake, de la réadaptation. Dans Scarface, il a repris la version d’Howard Hawks en l’adaptant au présent aux Etats-Unis, c’est un émigré cubain qui vient prendre le pouvoir sur la mafia de Miami, c’est un film très très violent, avec des performances d’acteurs incroyables (Al Pacino..). En fait, je crois que je préférais Raging Bull de Scorsese, et tous ses films de la même époque comme Taxi Driver, les films un peu sombres, souvent très violents autour d’une bande de comédiens (De Niro, Pacino, Harvey Keitel ..). C’est un effet de génération, on était vraiment là dedans, surtout les garçons.

Après j’ai beaucoup aimé Le Temps de l’innocence, adapté d’Edith Wharton, autour du thème de la mort.

Sinon, rien de très original, j’aime beaucoup Renoir, et certains films de Truffaut, notamment Les deux Anglaises et le continent.

Je viens d’acheter le livre.

E. B. : Oui, c’est intéressant de voir le film en suivant avec le scénario, d’ailleurs, j’ai pas mal travaillé sur Les deux Anglaises… et aussi sur Le Temps de l’innocence, pour Esther Kahn. Travailler avec Desplechin était une manière de me constituer des références ; on a travaillé sur L’Enfant sauvage [de Truffaut], et sur des films de Clint Eastwood, comme Bird avec Forest Whitaker ; je les aime beaucoup tous les deux.

Etes-vous influencé par le fantastique ? Dans Candidature, il y a beaucoup de lieux vides, de courses dans des couloirs, et le personnage de Pauline aussi.

E. B. : Oui, c’était une des pistes que je voulais suggérer au spectateur, quelque chose qui serait à disposition de manière latente dans le film pour que, en sortant, les gens puissent ne pas être d’accord, se disent que ça pourrait en fait être un conte de fées, et j’aime bien qu’il puisse y avoir des interprétations contradictoires, c’est intentionnellement que j’en ai injectées, comme ça. Franchement, je n’y croyais plus trop à la Pauline " conte de fées ", j’ai rajouté des scènes au tournage.

La phrase : " Pauline veille sur toi " ?

E. B. : Oui, ça je l’ai rajouté. Il y a aussi des scènes que j’ai enlevées : à un moment, Pauline s’échappait vers la fac, elle levait le bras et elle arrêtait une voiture. C’était une dame qui conduisait à contresens, et elle lui faisait faire demi-tour et la conduisait à la fac. C’est l’idée qu’elle a sur les gens un pouvoir magique, qu’elle leur fait faire ce qu’elle veut. Au début, c’était une voiture avec des garçons mais alors ça jouait sur la séduction, mais je voulais que ce soit vraiment un pouvoir magique. Je l’ai travaillé avec elle : alors que Jean est obligé de crier pour se faire entendre, quand elle parle, tout le monde s’interrompt et la regarde. Elle captive de façon presque fantastique, mais elle a aussi un rôle initiatique, elle lui impose une épreuve qui doit le faire s’améliorer, grandir.

Par ailleurs, il y a aussi un fantastique lié au décor, à la fac qui ressemble à un cimetière, il n’y a pas d’élèves, on ne peut pas demander de renseignement.. Je suis allé à Orsay parce que j’aimais bien ces couleurs pastel, bleu, orange, et cette végétation qui envahit tout. Il y a un décor un peu angoissant : l’escalier et les couloirs dans lesquels il se perd. Les gens sont plus ou moins sensibles à ça, c’est un autre fantastique un peu kafkaïen suggéré.

Pourquoi avoir choisi comme héros des profs de philo ?

E. B. : Je crois que, dans une pratique artistique, c’est bien de commencer par quelque chose qui est tout près de soi, personnel. Certains vont du côté de leur vie familiale, sentimentale, et moi j’ai préféré aller du côté de ma vie professionnelle . C’est un milieu que je connais bien et dans lequel j’ai des attaches affectives fortes : il y a des bons souvenirs, des mauvais, des rancunes, c’est quelque chose que je ne maîtrise pas bien. Je ne pense pas que ce choix soit influencé par une mode .

Dans Télérama, on vous accuse plus ou moins de régler des comptes et de laisser libre cours à votre rancune.

E. B. : Effectivement, ça m’a posé un problème : je me suis demandé si un ressentiment ne serait pas à l’origine de ce film. Et puis je me suis dit que les mauvais sentiments pouvaient produire des bonnes choses, si on pense à Thomas Bernardt par exemple, ça me donne en quelque sorte un alibi. J’assume ma rancune et je pense que c’est un bon moteur : on ne fait pas nécessairement des bons films avec des bons sentiments. De plus, j’ai eu des échos à propos de mon film. Il serait en deçà de la réalité, et puis on m’a dit qu’en tournant tout ça à la comédie, je désamorçais la contestation. Ce qui m’est arrivé à moi et dont je me suis inspiré pour le film n’est sûrement pas ce qu’il y a de pire dans la concurrence déloyale…

J’avais pensé aussi interviewer les gens, faire une partie documentaire mais qui aurait voulu témoigner ? Personne ! Donc peut-être que je règle des comptes, mais ça n’a pas de pertinence quant à la qualité du film.

 
         
 


Mise à jour le 13-11-2008

Pedro Costa - Dans la chambre de Vanda

Laurent Cantet : Entre les murs

Ari Folman : Valse avec Bachir

William Klein : Regards sur mai 1968

Joseph Morder : J'aimerais partager le printemps avec quelqu'un

 
   

> Sommaire des rencontres
> Version imprimable


Lire la critique de
Candidature