L'Examen

Entretien avec Nasser Refaie, réalisateur de L’Examen, le 3 février 2004

 
   


Propos recueillis par Raphaël Lefèvre et traduit du farsi (persan) par Nader Takmil Homayoun
17-03-2004  
 
   

- Qu’est-ce qui vous a donné l’envie de travailler dans le cinéma ?

Nasser Refaie : Je lisais beaucoup de livres, et me suis mis un jour à la recherche d’un écrivain que j’aimais beaucoup et que je voulais rencontrer. Or cet écrivain donnait des cours d’écriture dans une école de cinéma. J’ai assisté à ses cours en auditeur libre, et j’ai commencé à m’intéresser au cinéma grâce aux étudiants et aux films qu’on nous projetait. Je me suis mis à écrire des nouvelles, puis des pièces, puis des scénari, et je suis entré petit à petit dans le monde du cinéma.

- Vous avez longtemps été assistant. Quand et pourquoi avez-vous commencé à réaliser ?

N. R. : Dès le début, j’ai voulu être réalisateur. Mais c’était un passage obligé d’être d’abord assistant. Je me suis mis effectivement très tardivement à réaliser mon premier film, mais durant toutes cette période d’assistanat, je n’avais qu’un désir, c’était de diriger mon propre film, et je réalisais dans ma tête les films sur lesquels je travaillais selon mes propres critères esthétiques ! Et j’ai fini par faire des documentaires et des courts métrages.

- Est-ce que la pratique du documentaire vous a influencé dans la façon de traiter la fiction ?

N. R. : Je dirais plutôt que je suis inspiré par une certaine tendance réaliste du cinéma de fiction plus que par le cinéma documentaire à proprement parler.

- Comment est née l’idée de L’Examen ?

N. R. : Comme je vous ai dit, pendant une très longue période j’ai eu envie de réaliser mes propres films ; j’avais donc forcément beaucoup de sujets en tête, qui se sont multipliés au fil des ans. J’ai décidé de les raconter tous dans mon premier long ! J’avais aussi envie de faire un film différent de ceux que je voyais et des films sur lesquels j’avais travaillé. Je pense que les spectateurs sont toujours à la recherche d’une nouvelle forme de narration, d’histoires, de films. J’avais donc les sujets en tête, mais il me fallait trouver une sorte de plateforme pour les réunir, et je leur ai donné la forme que vous pouvez voir dans L’Examen.

- Comment avez-vous travaillé avec vos nombreux comédiens et figurants ?

N. R. : Avant tout, je n’ai jamais considéré personne sur le tournage comme un figurant. Pour moi, toutes les personnes qu’on voit dans le film étaient des comédiens. Les personnes qui, tel jour, étaient en arrière-plan, se retrouvaient au premier plan le lendemain. Comme vous l’avez dit, j’ai d’abord fait de l’assistanat, or c’est l’assistant réalisateur qui dirige les figurants. Pour moi c’était clair, je savais comment diriger autant de personnes : j’en avais l’expérience. Je les ai divisés par groupes, et je donnais mes instructions en commençant par ceux qui étaient le plus loin, puis j’avançais et continuais ainsi jusqu’aux personnes qui étaient devant la caméra. Je leur disais alors : " Maintenant que vous savez tous ce que vous devez faire, jouez tous ensemble. " On faisait une ou deux répétitions, je corrigeais certains détails, et on commençait à filmer.

- Il y a une certaine virtuosité dans cette caméra qui se balade avec mouvement et rythme d’une action à l’autre, d’une conversation à l’autre. Avez-vous redouté que la mise en scène prenne le pas sur le contenu du film ?

N. R. : Je revendique vraiment un cinéma réaliste, dans lequel le contenu du film est plus important que la forme. On a appris ça, en Iran. On a appris à mesurer les choses et à contrebalancer la forme par le contenu.

- Il y a dans le film une tonalité générale assez enjouée. Pourtant les deux plans fixes sur la porte fermée qui " encadrent " le film, et qui tranchent esthétiquement avec la mise en scène dynamique du reste du film, résonnent comme un constat pessimiste. Quelle part réservez-vous à l’espoir dans votre regard sur la situation en Iran ?

N. R. : Il est vrai que le premier et le dernier plan du film symbolisent un peu la réalité de l’Iran d’aujourd’hui. Mais il faut savoir que la vie nous réserve aussi ce qu’il y a au milieu du film, c’est-à-dire toute cette gaîté. Dans l’utilisation de ces plans, je crois que j’étais à contre-courant d’un certain académisme qu’on peut trouver au cinéma. Au cinéma, comme dans la littérature, vous avez une structure dramatique avec un point de départ, un point culminant en termes d’intensité, et une fin. Je crois que dans la vie, ces trois points ne sont pas si distincts qu’ils ne le sont dans une fiction. Ils sont presque mélangés ; ils sont en tout cas très proches l’un de l’autre. En général, la courbe dramatique dessine une montagne pointue ; dans mon film, j’ai voulu une courbe dramatique en colline arrondie. Le début et la fin du film ressemblent donc au bas d’une colline. Je ne pense pas, en tout cas, qu’il y ait à la fin de mon film un désespoir parce que cette femme venue avec son bébé reste dehors. Déjà, je ne pense pas que franchir la porte, de passer de l’autre côté du mur, soit en soi une réussite ou la marque d’un succès. Peu de femmes réussiront l’examen, et il ne garantit pas forcément leur avenir. Et cette mère fait le choix d’une autre vie, avec son mari et son fils.

- L’espace est moins confiné dans votre film que dans Ten, mais on retrouve d’une certaine façon (la voiture se déplace, mais constitue le centre de la narration) la concentration du récit dans un lieu unique dans le film de Kiarostami. Ce dispositif crée les conditions favorisant des conversations qui peuvent être plus révélatrices sur la situation d’un pays qu’une exploration documentaire dans différents lieux. Cela vous semble-t-il juste ? Acceptez-vous cette filiation ?

N. R. : Je n’ai pas vu Ten – qui a été tourné après L’Examen. Mais cela ne m’étonne pas qu’Abbas Kiarostami et moi, du fait d’être des réalisateurs iraniens " non commerciaux ", ayons une même sensibilité. Cela dit, si j’ai concentré la narration dans un lieu unique, c’est surtout pour des raisons esthétiques. J’aurais pu, effectivement, filmer la vie des femmes chez elles avant qu’elles n’aillent à l’examen. Mais ce rassemblement des personnes différentes en un même lieu, qui me permettait d’aborder tous les sujets que je voulais, m’intéressait formellement.

- L’utilisation du lieu unique dans le film, qui ménage pourtant une grande part à l’expression du quotidien de ces femmes iraniennes, donne aussi l’impression d’un univers à part, déconnecté d’une réalité temporelle ou géographique.

N. R. : Effectivement c’est assez intemporel : ça peut parler des problèmes des gens il y a quarante ans et des gens dans quarante ans. De même, c’est tout à fait universel : ça peut parler aux gens du monde entier. Il y a donc non seulement une question de lieu, mais aussi une question de temps. Cela peut se passer partout et n’importe quand. Je crois que les gens ont presque les mêmes besoins partout dans le monde.

- A savoir ?

N. R. : Si vous dites que vous avez trouvé ça assez universel, c’est parce que vous avez sûrement trouvé des désirs et des problèmes chez ces filles que vous connaissez aussi. Cela vous a parlé, il y a eu résonance. Mais je vais vous dire quels sont les besoins universels : manger, dormir, vivre, être ensemble !

- A quoi ressemble le paysage de l’exploitation de films en Iran ? Voyez-vous des films étrangers ?

N. R. : A une époque je voyais beaucoup de films, j’en vois peu maintenant. Les films étrangers récents, les grosses machines américaines, on les trouve via des réseaux pirates sur CD. Au cinéma, il y a surtout des films iraniens grand public. Cette année, ils ont distribué quelques gros films américains, de bons films. Mais les Iraniens préfèrent aller voir des films commerciaux iraniens que des grosses machines américaines. Par exemple, Gangs of New York de Scorsese n’a absolument pas marché au box-office iranien.

Nader Takmil Homayoun (l’interprète) :

En deux mots, je complète : les exploitants iraniens achètent des films américains via des réseaux libanais, n’ayant pas le droit d’acheter directement aux Etats-Unis, mais ce sont surtout des films un peu anti-américains, ou qui ne donnent pas une bonne image de l’Amérique. De ce point de vue, même si finalement il n’a pas marché, le Scorsese était du pain béni, puisqu’il montrait sur quoi l’Amérique s’est construite. Un autre film qui a été distribué, et qui lui a quand même eu un grand succès, c’est Bowling for Columbine. Voilà. Ce genre de films. Sinon des films français sortent, parfois ; ils ont sorti Merci pour le chocolat de Chabrol, et des films comme ça qu’on peut montrer sans censurer.

- Les films iraniens qui ont un succès – sinon public, du moins critique – en Occident (Abbas Kiarostami, Jafar Panahi, Mohsen et Samira Makhmalbaf), ont-ils une résonance dans leur propre pays ?

N. R. : Non. Ces films sortent rarement en Iran, en tout cas de façon très intimiste. En l’occurrence, les deux derniers films de Jafar Panahi et les deux derniers de Kiarostami n’ont pas été montrés. Le film Kandahar de Mohammed Makhmalbaf est sorti quand même, avec plein de publicité sur le fait que ça parle de l’Afghanistan, mais n’a été montré que dans deux salles et il a eu un relatif succès.

- Et L’Examen, a-t-il une chance de sortir en Iran ?

N. R. : Il faut qu’il sorte ! C’est une obligation…

- Que pensez-vous du projet de loi français sur les signes religieux dans les écoles, qui y interdirait notamment le port du voile ?

N. R. : J’en ai entendu parler hier… Je trouve que c’est un très bon sujet pour les cinéastes français, pour montrer que la liberté n’existe pas vraiment non plus en France ! Quoi qu’il en soit, je suis d’accord pour dire que beaucoup de femmes n’aiment pas porter le voile en Iran, mais si on leur donnait le choix, je crois que la majorité de la population féminine iranienne continuerait à le porter. La première raison, c’est que la religion est importante dans la culture iranienne. Je crois qu’il n’irait pas de soi pour les femmes iraniennes de changer leurs habitudes. Même avant la révolution, à l’époque du Shah, beaucoup de femmes portaient le voile, alors qu’elles avaient vraiment la liberté de le porter ou pas. En fait, le problème de la femme iranienne dépasse largement la question du voile.

 
         
 


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