De la littérature à l’écran

Première partie " L’inadaptable " : le cas de Proust

 
   
Discussion entre Gilles Tauraud, Laurent Delmas et Michel Cerceau

Propos recueillis par Clémentine Gallot
19-10-2003  
 
   

Laurent Delmas : On ne saurait confondre scénario et adaptation littéraire. Il est communément admis aujourd’hui que les adaptations représentent environ la moitié des œuvres cinématographiques; c’est faux : le chiffre exact se situe entre 15 et 20%. Il n’en reste pas moins que l’adaptation est un pan non négligeable de la création. En ce qui concerne les œuvres littéraires classiques, le cas de Proust est souvent qualifié d’" inadaptable ". Il y a eu, avant Raoul Ruiz, deux tentatives inabouties, dont les scénarios ont néanmoins été publiés. Notons aussi qu’on n’adapte pas pour Raoul Ruiz comme on le ferait pour Claude Zidi ou Claude Miller.

Michel Cerceau : Dès ses débuts, le cinéma a adapté des œuvres littéraires, peut-être moins nobles ou moins classiques, soit. Ce faisant, il n’a fait que reprendre une pratique antérieure : il était en effet courant au XIXe siècle de porter à la scène des romans. Les auteurs dits classiques ont eux-mêmes adapté des auteurs antérieurs, c’est le cas de Molière ou de La Fontaine. L’imitation se pratiquait alors sans aucune gêne, en littérature, mais ceci a changé par la suite. Le cinéma est arrivé au moment où cette pratique tombait en désuétude. Les cinéastes des débuts étaient " artisans " et ne se réclamaient donc pas de l’art. (…) Puis au moment de l’avant-garde, dans les années 20, le discours ambiant était très clair : pas question d’associer cinéma et littérature. (…) Pour en revenir au cas d’une adaptation littéraire, on ne peut pas se demander " comment fait-on " si l’on n’a pas, au préalable, répondu aux questions : pour quoi, et pour qui, le fait-on ? Pour le spectateur qui n’a pas lu l’œuvre, le film constitue parfois une très bonne entrée, prenons par exemple les cas des nombreuses adaptations des Misérables. Bref, l’adaptation est une donnée admise aujourd’hui, mais qui continue de poser nombre de questions redoutables : elle est, de facto, une lecture et une interprétation consciente et élaborée du texte littéraire et ne saurait être autre chose. Le scénario de Pinter pour Losey et celui de Visconti sont deux lectures totalement différentes de Proust: Visconti se dirigeait vers une adaptation linéaire, romanesque, soucieuse du spectateur. Le film ne s’est pas fait, même si les repérages, les costumes et le casting étaient terminés…

Sur le projet de Raoul Ruiz…

Gilles Taurand : Nous nous sommes entretenus un jour, à voix basse, Raoul Ruiz et moi. Ce projet le hantait depuis longtemps. Il voulait adapter Le temps retrouvé, car, au Chili, c’était le seul volume de la Recherche traduit en espagnol. C’est Paulo Branco (deuxième producteur français après Besson) qui a été l’initiateur de cette folie. Il a fixé certaines conditions : nous étions en 1998, je devais rencontrer Raoul en janvier, avoir terminé le scénario en Avril, présenter le projet à Cannes, pour tourner en Août. Adapter Proust en si peu de temps me paraissait impossible ! Etrangement, il me semble que si j’avais pris un an ou deux (ce qui aurait été logique) je n’aurai jamais pu écrire cette adaptation.

Passer de Proust à Ruiz…

Gilles Taurand : La règle d’or de l’adaptation est qu’il n’y a pas de scénario en soi et que le scénariste doit d’abord s’adapter à l’univers du réalisateur. Tarkovski disait que les scénaristes n’étaient ni des écrivains ni des metteurs en scène mais qu’ils devaient en avoir le talent. Raoul Ruiz m’arrivant précédé d’une centaine de films, ma première séance de travail avec lui fut mémorable : il m’a présenté un cahier de croquis avec des indications savantes sur des travellings et autres mouvements de caméras. Il m’a dit qu’il voulait, pour le générique, voir le mouvement des arbres et des oiseaux entrer et sortir du papier peint… pour communiquer au spectateur une impression de " vertige au ralenti ". ( !) Ruiz considère la phrase proustienne comme cinématographique par essence. Lecteur passionné de Borges, il s’est toujours intéressé aux mouvements du temps, et en cela s’opposait à la démarche linéaire de Visconti. Ne pouvant pas relire 3000 pages en quelques mois j’ai dû choisir des passages. Y avait-il, dissimulés dans la phrase proustienne, des travellings et autres mouvements cinématographiques inconscients? C’était une fausse piste. De plus, Proust, qui s’intéressait à la photographie, avait une aversion particulière pour le cinéma. Quelle forme de narration devais-je alors employer ? Je fis une découverte : alors que des chapitres entiers s’attardaient sur des événements précis de la vie du narrateur, d’autres, au contraire, embrassaient plusieurs années (ce qui est, certes, aisé en littérature). Au cours de l’une de ces séquence, qui se passe durant la première guerre, il est fait trois portraits très contrastés de Saint-Loup. Ces portraits varient en fonction d’un moment, et ainsi on retrouve ce fameux " temps circulaire " qui borde la Recherche. Or, la méthode de narration que je cherchais était une forme de liberté d’écriture qui correspondait à des passages dans le temps, des allers et venues entre un épisode et un autre ( du Temps retrouvé mais aussi des œuvres précédentes).

Il me fallait créer un labyrinthe cinématographique qui soit l’équivalent de cette phrase proustienne, qui égare le spectateur – de façon plaisante -.

Il y a tout au long de la Recherche un jeu " généalogique ", ne serait-ce que dans la famille de Guermantes, et Proust s’amuse beaucoup de faire de chaque personnage le héros d’une histoire (à la limite de la consanguinité). Il s’agit d’une approche structuraliste dont Ruiz se sentait très proche. Pour chaque scène écrite par moi il ajoutait des " options " dans un carnet de notes, ouvrait des pistes, des tiroirs, et me laissait le choix ensuite. On connaît les délires ruiziens, et le film faisait, dans sa première version, quatre heures. Il a ensuite été réduit à 2h40, et la version longue n’a jamais été diffusée.

 
         
 


Mise à jour le 13-11-2008

Pedro Costa - Dans la chambre de Vanda

Laurent Cantet : Entre les murs

Ari Folman : Valse avec Bachir

William Klein : Regards sur mai 1968

Joseph Morder : J'aimerais partager le printemps avec quelqu'un

 
   

> Sommaire des rencontres
> Version imprimable