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Actualité de l’image dans l’éducation.
L.B. : Sciences-Po
a mis cette année à l’honneur la question de l’éducation
aux images (cf. le sujet de culture générale proposé :
la compréhension des images nécessite-t-elle une éducation ?) :
considérez-vous aussi que ce sujet soit particulièrement d’actualité
?
M.-J. M. :
Il est très rare que les sujets donnés à Sciences-Po ne
fassent pas symptôme, tout comme à l’oral de l’ENA ; les sujets
proposés dans ces institutions font toujours symptôme. Le débat
sur l’image est enfin aujourd’hui véritablement ouvert mais cela depuis
peu. Je me souviens que lorsque j’ai commencé à me consacrer à
la question de l’image, il y a vingt-cinq ans, mes collègues philosophes
considéraient que je m’attachais à une question insignifiante
ou extravagante. L’image à l’université était le domaine
des " esthéticiens " qui ne comprenaient pas davantage
que je puisse faire l’image un enjeu sensible de la philosophie morale et politique.
Mon travail pendant des années sur la crise de l’iconoclasme, sur les
enjeux politiques de la pensée chrétienne de l’image, a rencontré
très peu d’échos, jusqu’au moment où l’explosion économique
et financière des productions audiovisuelles a contraint d’abord la société
puis le milieu universitaire et plus précisément les philosophes
à se mettre vraiment au travail sur la question de l’image, des images
et des sensibles communs. Cette prise de conscience n’a guère plus de
dix ans. Non pas que la philosophie ou la société ne se posassent
pas de questions sur les images, mais elles se les posaient en termes d’histoire
de l’art et de jugement esthétique. La pensée critique des images
n’avait pas atteint ce niveau convulsif et mobilisateur qu’elle a maintenant.
Cette prise de conscience
étant avant tout fondée sur un phénomène économique
et financier ainsi que sur l’inflation des sciences dites de la communication,
l’analyse que l’on peut en faire est ambivalente. D’un côté on
ne peut que se réjouir devant une mobilisation philosophique qui fait
de l’image un enjeu majeur, de société, de pensée donc
de liberté ; en même temps on ne peut que déplorer
que la question de l’image n’entre pas par la grande porte de ce qu’elle est,
c’est-à-dire un enjeu de pensée, mais par la petite porte de ce
qu’elle se contentait d’être, à savoir un objet de communication.
Je dirais même que son statut d’objet de communication est la plus forte
menace qui pèse sur le destin de l’image.
Ce que je crains dans
cette situation, très " branchée " de la question
posée à Sciences-Po, c’est que cela ne soit que l’écho
d’un intérêt pris pour les enjeux de communication dans la manipulation
des images. La question posée parle de " compréhension "
des images alors qu’il faut d’abord se demander si notre relation aux images
relève de la " compréhension ". Quel rapport
y a-t-il entre sentir et comprendre ? La question est ailleurs : elle
est de maintenir une exigence philosophique et éthique là où
le regard se pose, et de prendre conscience que le marché dit de la " communication "
est à considérer de façon critique, comme un obstacle à
un véritable déploiement de l’image. Non seulement donc la question
de Sciences-Po fait symptôme au sujet de l’intérêt porté
aux images, mais elle s’inquiète du rapport de ces images à la
formation, à l’éducation, à la construction du regard,
donc à des effets de transmission. Si l’image est réduite à
des enjeux de communication, tout ce qui aujourd’hui est appelé " sciences
de la communication " pourrait se faire prendre pour des initiations
à la lecture de l’image. Il faut donc clarifier les présupposés
en amont de la question elle-même.
Il y a aujourd’hui des
" sciences de l’image ", qui ne sont rien d’autre qu’une
branche visuelle des sciences générales de la communication des
messages, dans un paysage audiovisuel où le sonore, l’image, en un mot
toute transmission de signe est une transmission de message. Dès que
l’on parle de science il y a des experts, des professeurs et donc des élèves
à qui ils enseigneront ce que sont le visible et l’image. On crée
des chaires attribuées à ce type d’expertise ou de compétence
où les nouveaux " médiologues " distribuent
des savoirs au service des pouvoirs qui consomment de plus en plus de communication.
Quand l’image n’était pas à la mode, on préférait
parler de sémiologie c’est-à-dire de ce champ d’expertise qui
se déploie entre la philosophie et la gestion des signes sociaux. Durant
ce règne de la sémiologie, on abordait l’image en terme de lecture :
on lisait les images – on était donc dans un champ paisible et
réconfortant. Or si les images font partie d’un monde plus vaste qu’elles
qui est celui de tous les signes, tout expert en signes pourra être expert
en images et transmettre un savoir sur l’image.
Là où la
question se complique, et c’est en ce sens que la question posée à
Sciences-Po n’a pas de réponse simple, c’est que la société,
face au phénomène de marché de la communication, se pose
la question des enjeux de sens et du destin de la liberté dans la transmission
des signes. La question n’est pas la lecture des images et celle que pose le
partage d’une invisibilité dans la réception du visible. En effet
tout ce qui se transmet passe par des visibilités (les informations,
la publicité, tout ce qui est injonction, enseignement scolaire – on
se pose la question du " canal du savoir " par le canal
des images). Le problème est double ou plutôt se dédouble :
est-ce que l’image est un moyen pour faire savoir, ou bien est-ce qu’il faut
construire un savoir qui régule la relation d’image ? La question
de Sciences-Po " faut-t-il une éducation à l’image ? "
suppose que l’on s’arrête d’abord sur un autre constat : si tous
les phénomènes de transmission passent désormais par l’image,
cela signifie que l’on éduque par les images, et que l’on n’éduque
pas à l’image.
Ch. L. : Le Ministère
de l’Education Nationale semble actuellement vouloir restreindre son budget
alloué à l’éducation aux images : on tend donc à
penser que ce type d’éducation n’est pas prioritaire. Qu’en pensez-vous ?
Qu’entend-on par éducation à l’image à l’Education Nationale,
l’accent y porte-t-il sur la transmission ou sur l’analyse critique ?
M.-J. M. :
Vous avez raison de prendre acte du désintérêt progressif
des institutions pour une véritable éducation à l’image.
Les discours proclament qu’il faut le faire, et quand on voit les restrictions
budgétaires, les décisions administratives et financières,
on ne peut que constater que les actes vont dans le sens contraire des paroles,
et que les paroles ne sont là que pour réconforter le public,
alors qu’enseignants, éducateurs et formateurs ont de moins en moins
de moyens pour éduquer à l’image et ne sont eux-mêmes pas
formés dans ce domaine..
Qu’est-ce qu’une éducation
à l’image et en quoi consisteraient ces moyens ? Nous prenons acte,
par exemple, qu’ une association que je connais et aux actions desquelles j’ai
pu participer, " Les enfants de cinéma " et il en
existe bien d’autres, toutes sont menacées de disparaître n’étant
plus soutenues par l’Etat. Le travail accompli pendant tant d’années
au sein des institutions, par des personnes aussi créatives que compétentes
comme Alain Bergala, tout cela est méthodiquement anéanti. Il
s’agissait pourtant de construire une nouvelle cinéphilie, d’ouvrir un
accès critique aux objets grâce aux nouvelles technologies, de
construire un niveau d’exigence de la part des jeunes à l’égard
des choses qu’ils aiment et qu’on leur montre. Me demander ce que serait une
éducation à l’image suppose déjà qu’on prenne en
compte ce qui a été fait, ce qui a déjà été
une éducation à l’image.
L’éducation à l’image
est une éducation du regard.
L. B. : Quel pourrait
être alors votre rôle, en tant que philosophe, dans une telle éducation
aux images ?
M.-J. M. :
En tant que philosophe et n’ayant pas de charge ni de mission institutionnelle,
mon rôle consiste à réfléchir sur ce qu’est l’image
et ce que sont les images, et à rappeler sans cesse, par des interventions
orales aussi bien qu’écrites, comment on doit distinguer l’image au singulier
des images au pluriel. C’est la base fondamentale : il ne faut pas
croire que tout ce qu’on nous donne à voir, et qui s’appelle des
images, réponde à une exigence plus profonde, celle qui demande
ce qui fait image dans toutes ces choses que l’on voit, ou ce qui leur est commun.
Il y a plusieurs façons
de poser la question ou de la résoudre.
Ainsi certains diront
que l’image n’est pas un concept, qu’elle n’existe pas en tant que telle au
singulier, mais qu’il n’y a que des images, et que chaque fois que l’on
parlera d’images il faudra repréciser ce dont on parle (images de la
télévision, images cinématographiques, du documentaire
ou de la fiction, de la photographie, de la peinture, de la publicité :
on peut multiplier sinon à l’infini, du moins longuement le paysage innombrable
des apparitions productives du visible, et dire : arrêtons de parler
de l’image, nous sommes dans un monde où la prolifération du visuel
est telle qu’il n’y a pas d’unité conceptuelle possible). On adopte alors
une sorte de pluralisme toujours lié dans la pensée contemporaine
au relativisme, si bien qu’on ne raisonne quasiment plus qu’au cas par cas.
Chaque expérience visuelle a certes sa spécificité mais
faut-il pour autant renoncer à user du terme d’image au singulier ?
L’autre versant de cette
démission face au visible repose sur le postulat inverse. On dit que
les images ont une unité, un dénominateur commun, donc on pourra
parler d’image en affirmant qu’est image tout ce qui demande d’avoir des yeux
pour être vu : définition de l’image par un attribut commun,
qui sont les yeux. Deux obstacles surgissent : d’un côté toutes
les images qui sont hors la vue (images mentales, images éprouvées
par les aveugles etc…) de l’autre une objection beaucoup plus lourde. En effet
contrairement à ce que l’on pourrait croire, définir l’image par
la vision conduit à une pétition de principe ou à une impasse.
Pour qu’il y ait une notion conceptuelle, un concept qui connote toutes les
disparités et les diversités du visible, il faut qu’il y ait unité.
Or l’unité du visible c’est la vision, et la vision, ce sont les yeux,
c’est-à-dire les yeux des sujets voyants ; or autant de paires d’yeux,
autant de regards. Ce qui fait que je vais me trouver devant une nouvelle pluralité
indénombrable : il y aura autant d’images que de sujets qui regardent.
On ne peut donc pas construire un concept à partir des sujets qui regardent
puisqu’il est impossible de généraliser, d’universaliser les opérations
du regard dans une sorte de vision transcendantale – à moins de faire
ce que beaucoup ont fait pendant des siècles, c’est-à-dire de
postuler un œil centralisateur et transcendant. Ainsi, la théologie permet
une unité de l’image dans l’union du visible et de la vision en Dieu.
Seulement la théologie ne produit pas de concept mais une butée
pour tout concept.
Voilà pourquoi
dans une interrogation sur le visible, ma position consiste à reprendre
en main la question de savoir ce qui fait image dans les images.
Si ce n’est pas la vision de chacun, c’est peut-être quelque chose qui
a à voir avec la démarche des créateurs d’images (je
pourrais me référer aussi bien à Rembrandt qu’à
Picasso ou Godard) ; après tout, quand ces artistes font des images,
ils construisent la fiction non visible d’une universalité du sens. Toute
visibilité ne se construit dans son universalité qu’à condition
de mettre en place un régime d’invisibilité partagée. Ce
régime d’invisibilité, quel est-il, s’il n’est plus théologique ?
Je retrouve ici quelque
chose d’important dans la réflexion philosophique et politique moderne
– que j’aille vers la phénoménologie ou vers Hannah Arendt :
une réflexion sur la question du commun. Que peut-on partager dans l’éprouvé
singulier ?
Si l’image est ce que
l’on voit ensemble, elle ne peut se construire que dans les signes partagés
par ceux qui voient, et ces signes sont ceux de la parole, des signes langagiers.
Donc ce sont des sujets parlants qui voient. C’est en tant que ceux qui voient
ont chacun une paire d’yeux, totalement irréductible à la paire
d’yeux du voisin (chacun voyant depuis son corps, son histoire, ses passions,
son organe, son point de vue et son âge, etc.), en tant donc que tout
regard est singulier, que ce regard singulier se construit dans une intersubjectivité
qui ne partage que de la parole. Nous ne pouvons donc universaliser le voir
ensemble qu’à condition d’en parler. Alors, l’image est ce qui se construit
dans le visible commun construit par une parole.
Cela rejoint bien finalement
la réflexion de Hannah Arendt à partir de son étude de
la troisième Critique de Kant : qu’est-ce qu’un sensible
commun ? Ce sens commun qui ne sera jamais un organe, est le sens que la
communauté construit ensemble en débattant du sensible, du ressenti
individuel et irréductible.
Ch. L. : Pourquoi
dans ce cas-là se limiter au visible ? Ne pourrait-on pas parler
d’une image musicale aussi ?
M.-J. M. :
Tout à fait. La question du sensible commun, donc de la construction
d’un sensible universel, peut permettre de se demander ce qui fait image dans
ce qu’on partage en écoutant de la musique. C’est un problème
majeur, sur le plan critique, que celui du sonore, parce que son objet ne se
tient pas dans un tiers lieu par rapport à l’organe. On ne peut oublier
la démarche de ceux qui ont utilisé le monde sonore pour manipuler
le sensible commun et le réduire à un chorus assourdissant (c’est
ce qu’a pu devenir l’opéra wagnérien dans la pensée nazie,
ou ce qu’a pu devenir la bande son du nazisme dans les films de Leni Riefenstahl).
L’assourdissement par le sonore consiste à anéantir le sensible
commun pour en faire une tyrannie généralisante, incorporante
– qui anéantit la puissance de parole des sujets auxquels elle s’adresse.
La menace qui pèse
sur la parole avec la musique, (on peut parler devant une image) c’est qu’elle
s’empare de la capacité d’écoute de chacun. Elle fait courir un
risque tout à fait singulier à la parole. Mais le lien du visible
au sonore est à chercher ailleurs
La spécificité
de l’image doit être maintenue même si la question de l’exigence
d’un sensible commun reste présente pour tous les arts qui s’adressent
aux organes sensoriels. Ce qui est spécifique au domaine du visuel, c’est
qu’actuellement il s’adresse en même temps à l’œil et à
l’oreille : si aujourd’hui on parle d’ " audiovisuel ",
c’est parce qu’il y a une sorte de mobilisation passive des organes liés
à l’écoute et au visible, c’est-à-dire à la parole,
à la relation avec l’autre, dans laquelle le rapport intersubjectif est
particulièrement menacé, dans une situation de crise. Donc si
j’appelle image au singulier l’exigence du regard face au visible, je désigne
en fait quelque chose qui a à voir avec l’invisible : non pas qui
soit invisible au sens d’une transcendance ou d’une chose cachée, loin
de là, mais bien un invisible qui soit manifeste dans le visible, qui
j’appellerais plus volontiers un " invu ", quelque chose
à construire dans l’attente d’un voir, qui est à l’horizon du
visible mais immanent au visible. Quand Godard dit que l’invisible est entre
les images, ou que le sens est entre les images, en même temps il fait
les images pour qu’il y ait un " entre ", précisément :
on ne peut pas se passer du visible. L’exigence de visibilité est tout
au contraire aiguë. Que le sens sollicité par une production soit
l’ouïe ou la vision ou les deux ensemble, ce qui est en question c’est
le régime de la parole sous tendu par ces productions
L. B. : Pour revenir
à cette question du sensible commun, et plus généralement
à une question qui touche le problème de l’éducation, pensez-vous
qu’une éducation à l’image puisse entraîner le risque d’une
uniformisation du regard ?
M.-J. M. :
Toute éducation qui perd de vue son objet, à savoir la liberté
des sujets parlants à qui elle s’adresse, que vous lui enseigniez l’histoire,
l’image, la littérature, les mathématiques, etc., est une situation
de pouvoir dans la transmission d’un savoir, à des degrés évidemment
variables. partout elle met en danger la liberté des sujets à
qui elle s’adresse. Tout éducateur est en charge et d’une information,
et d’une liberté. Dans la plupart des disciplines, l’éducateur,
l’enseignant, peut se contenter d’un message informatif, en considérant
qu’il a déjà accompli sa tâche en ayant transmis ce qu’est
la vérité mathématique, ce qu’est un fait historique, une
déclinaison en latin ou en grec, et qu’après tout il n’est en
charge de rien d’autre. Or un véritable travail de formation et dans
le champ de l’image plus encore qu’ailleurs engage une construction intersubjective
où se joue pour chacun le respect ou le non respect de la liberté.
La vision la plus minimaliste
et la plus réductrice de l’éducation, c’est celle qui a été
remise en question après 1968 lorsqu’on a défendu les nouveaux
protocoles de transmission en privilégiant la liberté des sujets
parlants face aux pouvoirs d’expertise, aux dictatures des compétences…
Les dérives inévitables d’une telle position se sont fait sentir,
puisqu’ on a pu voir des éducateurs se décharger de tout devoir
de transmission du savoir en considérant que la libération des
sujets était à soi seule une matière. La critique fut salutaire.
il restait à la penser et à la réguler politiquement. Mais
dans le domaine de l’image, la question devient plus épineuse parce qu’il
n’y a pas de savoir sur l’image. Une image est une présence émotive,
érotisante et érotisée, qui a à voir avec l’histoire
de nos passions, de nos jouissances et de nos effrois. Il n’y a pas de professeur
de passions, mais quelque chose de l’ordre de la passion est en jeu dans l’éducation.
L’image est justement à cette articulation – là. Éduquer
à l’image peut avoir lieu à condition qu’on prenne en charge la
dimension passionnelle de l’image et qu’on construise les rapports d’affects
par la parole. On retrouve ici le souci aristotélicien, qui consiste
à réunir des gens par un effet de l’art, et à considérer
que dans la mise en scène des passions, de tout ce qui nous affecte au
plus profond de nous-mêmes, nos forces de vie et de mort, donc la violence
qui nous habite, tout cela est ce sur quoi la parole doit se mettre en marche,
en chantier même, pour qu’un sensible, un éprouvé commun,
soit partageable à partir d’une épreuve intime de l’affect.
Les images ont à
voir avec tout ça, et être un éducateur en matière
d’image, c’est prendre en charge ce en quoi le visible nous affecte – non pas
nous informe, mais même quand il nous informe nous affecte – donc relève
du registre " émotif ", c’est-à-dire d’une
mise en mouvement, d’un ébranlement du sens, et d’un ébranlement
du sujet dans son corps, dans sa pensée. Alors, selon la façon
dont on lui présente, dont on met en scène sous son regard cet
éprouvé, cette épreuve du monde, le sujet va s’en saisir
en tant que sujet parlant ou au contraire va être totalement anéanti
par des effets d’identification, d’engouffrement, de fusion, par la perte de
tout écart avec ce qu’il voit.
C’est en ce sens que
l’éducation à l’image ne peut que s’enrichir d’une réflexion
psychanalytique, sur la façon dont un sujet se constitue, dans son rapport
à sa propre image, à l’image de l’autre, à son image dans
le miroir, au dessin, à l’expression plastique…
Il y a beaucoup à
apprendre de ce côté-là, car l’image a affaire avec la réalité
souffrante et jouissante de chacun de nous. On apprend non seulement par la
clinique et la thérapeutique mais aussi par la simple observation des
enfants. Quand on est professeur de dessin, quand on est instituteur dans une
école maternelle, on observe et tout cela a à voir avec la construction
du regard. Dans les gribouillages se jouent les premières images du monde
et la place qu’on s’y fait, d’où l’importance du discours pour faire
parler les enfants. On leur dit : " qu’est-ce que tu as fait ? ",
et on voit bien que cet apprentissage de la parole, qui va les conduire peu
à peu vers l’écriture, la lecture, et l’apprentissage des mots,
est inséparable de cette inscription dans le visible de l’image de soi,
de l’image dans le miroir, qui va faire aimer les livres, regarder les dessins,
voir des dessins animés, etc.
Tout cet accompagnement
nécessaire suppose que les éducateurs, loin d’être de savants
sémiologues qui ont lu Peirce, soient des gens qui, dès l’école
maternelle, sont à l’écoute de ce qui se joue dans la perception
du monde, dans l’inscription des corps, des premiers gestes symbolisants :
dessiner, reconnaître dans un dessin quelque chose que l’on a vu, faire
la différence entre le dessin et la chose, voir des films ensemble, voir
de quels films on a peur, quels sont ceux qu’on demande à revoir (les
enfants demandent de la répétition ou au contraire expriment très
vite de la révulsion, ils ne veulent pas voir telle image, poussent des
cris).
C’est là que toute
éducation à l’image commence, car tous ces premiers mouvements
doivent être accompagnés. C’est pourquoi une éducation à
l’image suppose dès les premières années de l’enfant une
sensibilisation à ce qui se joue dans le monde audiovisuel, dans la construction
de l’infans, qui est inséparable de la richesse du vocabulaire
et de la syntaxe. Quand donc on me dit que l’Education Nationale abandonne les
programmes anciens d’éducation à l’image, parce que ce qui est
à l’honneur dans le nouveau Ministère c’est la question de l’illettrisme,
et rien d’autre, je réponds que c’est absurde. On apprend à voir
comme on apprend à écrire, comme à parler et aussi à
voir. Dans la construction du sens ces transmissions et ces formations sont
inséparables !
L’image comme éveil d’un désir
de parole.
Ch. L. : Justement,
à ce sujet, Rousseau dit que " le langage est né des
passions ": apprendre à regarder l’image, n’est-ce pas finalement
apprendre à parler, à trouver ses mots ?
M.-J. M. :
Exactement ! Apprendre à voir c’est apprendre à parler. Donc
dire que l’Etat maintenant s’occupe des illettrés et n’a plus le temps
ni les moyens de s’occuper de la formation à l’image, c’est une mutilation.
Ch. L. : Mais c’est
en même temps pour Rousseau la médiation de l’image qui est la
première chose à fausser le rapport à soi…
M.-J. M. :
Oui, vous avez bien raison d’évoquer l’histoire de cette méfiance
qu’il y a eu à l’égard de l’image. Je suis très sensible
au propos de Rousseau. La question du narcissisme est au centre de son souci.
Toute une grande tradition distinguait l’amour de soi de l’amour propre, donc
de l’image de soi, de la jouissance que l’on tire de sa propre image et de l’autosuffisance
qui finit par aveugler le regard, et faire perdre le pur regard de soi à
soi qui se construit dans les rapports intersubjectifs. Il est vrai que chez
Rousseau il y a une ambivalence au sujet de l’intersubjectivité, puisque
d’un côté il pense une auto-construction de soi qui n’a besoin
en rien de l’intersubjectivité, qui serait même en danger d’être
faussée ou manquée en raison de la présence des autres,
et d’un autre côté, une construction non mythique, qui fait que
le contrat va devoir régler ce rapport des regards et des paroles qui
se rencontrent et qui socialisent. Il lui faut donc penser un réglage
dans la communauté du regard qu’on porte sur l’autre et du regard qu’on
porte sur soi, comme étant inséparables l’un de l’autre. Mais
sur la question des images proprement dites, il n’y a pas grand-chose chez Rousseau,
car il s’intéresse surtout aux signes portés par le langage et
la musique. La pertinence de la référence à Rousseau ici
est surtout liée à la question de l’éducation.
Or ce que je dis pour
ma part, c’est qu’on n’a pas besoin d’éduquer à l’image, c’est-à-dire
qu’on ne doit pas s’intéresser à une image, puis à une
autre image, etc. ; les images nous arrivent, on ne peut qu’éduquer
un regard, et plus précisément construire un regard.
En ce sens, on rejoint tout à fait Rousseau : on éduque un
regard, on construit un regard sur le monde et c’est la façon de se voir
ou de voir l’autre qui produit cette éthique du regard. Pour un regard
construit éthiquement, toute image est regardable. Pas de censure, pas
de police des images.
Ce matin, on a regardé
avec des enfants de 8 ans un documentaire de Denis Gheerbrant sur les enfants
cancéreux de l’Hôpital Curie, ça n’était pas facile :
voir pendant 1h15 tous ces petits gamins qui perdent leurs cheveux et ne parlent
plus que de la vie et de la mort… La question est alors : est-ce qu’on
peut ou non montrer cela à des enfants ? Plus encore : doit-on
le faire ? Si nous l’avons fait c’est que nous estimions qu’il était
bon de voir ce film avec eux. On peut le leur montrer, mais on ne peut pas les
laisser seuls avec ce film et sans préparation préalable. À
peine le film fini, s’élève tout un flot de questions : " c’est
quoi le cancer ? ", " est-ce que ça peut m’arriver ? ",
" est-ce que ça s’attrape ? ", " comment
ça s’attrape ? ", etc. Il faut déplacer cette angoisse
vers un questionnement sur le geste cinématographique, sur la relation
des malades avec le cinéaste documentariste, sur la réserve et
le respect avec lequel il a fait ce film. Alors et alors – seulement peut s’élaborer
progressivement un partage du sens de ce film entre les jeunes spectateurs,
le cinéaste et tous ceux qui voient ce film ensemble. Donc il faut être
avec les jeunes spectateurs et fabriquer une éducation du regard en commençant
à parler du film avant de le voir par exemple. Ce travail peut se faire
aussi bien pour un film difficile que pour comprendre ce qui se passe dans un
film de Walt Disney.
Le problème finalement
n’est pas tant d’éduquer les enfants à l’image, que d’éduquer
les éducateurs et les enseignants eux-mêmes qui n’ont jamais reçu
d’éducation à l’image. Il faut donc leur donner ce qui leur manque
totalement, à savoir qu’ils ont maintenant affaire à des enfants
âgés entre 0 et 15 ans, qui sont atteints, éprouvés,
par des images de toute sorte, qu’on le veuille ou non, et qu’il s’agisse de
pornographie, du JT, de Mulholland Drive, Terminator, ou de la
guerre en Irak… C’est là, à leur portée ; or les personnes
aujourd’hui en âge d’enseigner, vous comme moi, n’ont jamais reçu
de formation pour accompagner le regard. Donc éduquer le regard, c’est
éduquer le regard des éducateurs, car on ne peut pas mettre n’importe
qui devant n’importe quoi sans être soi-même équipé
des moyens de parler de cela. Or face à un cancer d’enfant, les adultes
ne sont pas mieux équipés qu’un enfant : ce dernier peut
avoir les larmes aux yeux, dire que ce n’est pas supportable. Deux classes sur
cinq ne sont pas venues ce matin, la raison invoquée par les directeurs
d’école étant qu’à la veille des vacances et à un
moment si joyeux, on ne pouvait pas leur faire voir quelque chose d’aussi triste,
que ça risquait de les attrister… C’est à peu près de ce
niveau-là. Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que les
profs ont la trouille, que les grands ont peur ! Pourtant le film de Gheerbrant
est un grand film de courage et d’espoir.
Le rapport à l’image.
Ch. L. : Vous semblez
insister sur la dimension affective présente dans notre rapport à
l’image. Peut-on encore parler d’un rapport à l’image, d’une distance
suffisante à l’image, quand on ne se dirige pas vers un apprentissage
du regard et vers l’éveil d’un apprentissage à parler ?
M.-J. M. :
Dans ce cas-là, nous n’avons plus aucun rapport à l’image au sens
d’un rapport entre des sujets, c’est-à-dire d’un écart – nous
n’avons un rapport que s’il y a une barre entre deux termes. Tout rapport suppose
la construction d’un écart qui règle la distance à la quelle
on produit un rapport. Quand cet écart disparaît, s’effondre, on
n’a plus de rapport à l’image, on n’a plus qu’une relation de consommation
ou de consommateur à des visibilités. C’est une sorte de rapport
alimentaire : on mange de l’image, on digère de l’image, on rejette
de l’image. C’est une forme de consommation effrénée, acéphale,
complètement infraverbale, passionnelle, fusionnelle. Quand il y a eu
par exemple les débats sur la violence à la télévision
(avec des questions comme : est-ce qu’on doit montrer les crimes ?),
et qu’on a parlé notamment du film Scream, j’ai dit pour ma part
que la vraie violence se trouvait dans le dispositif télévisuel
du type " Loft " ou " Star Academy "
ou " Nice People ". C’est là que l’on construit quelque
chose qui est l’effondrement d’un rapport.
Si l’on s’adresse à
des adolescents de 10 à 15 ans en fabriquant ces dispositifs qui sont
des lieux panoptiques, avec des jeux discriminatifs dont les règles ne
sont qu’éliminatoires, et le plaisir réduit à la consommation
identificatoire, nous assistons à un spectacle qui ressemble à
un laboratoire de l’effondrement symbolique, à une maquette de la violence
sociale. Ensuite, que vous voyiez Scream, Terminator, ou Walt
Disney, de toutes les façons le rapport va être un rapport de sujets
non parlants, d’infans. Et les adultes aussi sont infantilisés.
J’appelle " infantilisant " ce qui provoque un retour à
l’infans, c’est-à-dire l’état où les mots manquent
pour dire ce que l’on voit, dans des identifications à la fois bruyantes
et mutiques.
C’est cet effondrement
que je dénonce, en disant que ce qui est violent, ce sont les dispositifs,
qui agissent essentiellement de deux façons : d’une part, par la
voie dees identifications fusionnelles, où les écarts sont abolis ;
et d’autre part, par une appropriation du temps. En effet, la temporalité
des flux visuels prive tous les spectateurs de leur accès à des
temporalités singulières, à des durées intimes ;
or si l’on n’a plus de temps on n’a plus de temps de parole : la temporalité
des sujets est indexée sur leur usage de la parole, c’est la parole qui
fait entrer dans le temps, c’est le décompte de la parole qui construit
la temporalité interne de chacun de nous. Dans les échanges intersubjectifs,
la temporalité est construite par celle de la parole. Quand on partage
des mots on partage du temps
Au moment où vous
créez de tels dispositifs vous anéantissez le déploiement
temporel de chacun, par des rythmes effrénés, des passages en
boucle, des répétitions, du zapping etc… la multiplication de
ces effondrements temporels organisent une digestion silencieuse du visuel et
qu’on n’a plus le temps pour voir. Il n’y a donc plus de rythme, plus d’accès
à ce nombre intérieur qui construit l’écart de tout sujet,
écart qui doit l’habiter – un sujet n’est pas une chose unifiée
–, et c’est sur ce caractère non unifié et non substantiel du
sujet, que peut se mettre en place la production d’un sens. A partir du moment
où l’on est pris dans le leurre substantialiste on est saisi à
son tour par la consommation de la substance imageante. L’effondrement symbolique
entraîne un effondrement imaginaire et entraîne les sujets dans
une auto-digestion fantasmatique. Il y a un marché érotisé
au service de notre anéantissement symbolique.
Avec la perte du temps
et du rythme, le souffle est également perdu, et l’on s’essouffle. C’est
la course ; c’est pourquoi tous les jeux sont si prisés, car ils
miment, prennent comme modèles les courses athlétiques, les situations
sportives de performances, d’échecs, de succès, dans lesquels
les phénomènes d’accélération sont même récompensés :
aller très vite, répondre très vite, voir très vite…
Du coup, cette spoliation du temps est la plus grande blessure qu’on puisse
infliger à ces sujets infans. Le visible demande au contraire
un arrêt sur image : il faut dilater, ralentir, arrêter.
Le statut critique de l’image.
L. B. : Vous parlez
de la manipulation des images par la télévision qui tend finalement
à une confusion avec la réalité. N’y aurait-il pas dans
la nature même de l’image quelque chose qui favorise cette confusion ?
M.-J. M. :
L’image n’a pas de nature! Ne la substantialisez pas ! Si vous parlez ainsi,
vous lui donnez une fixité, une opacité, une substance compacte
et réelle. C’est alors qu’il n’y a plus d’image. Les Grecs ont fait attention
à donner à l’image des noms multiples, ils ne la désigne
jamais par des substantifs, mais des verbes pour la qualifier et des mots neutres
pour la critiquer. Celles dont vous parlez, qui ont une nature, ils les appelaient
des simulacres, des eidola, mimémata, phantasmata. Ce sont toujours
des mots dont le genre est neutre en Grec. Ils sont distingués de tous
les mots au féminin qui relèvent de l’acte : mimesis,
poïesis etc. Pour dire qu’il y a de l’image, de l’apparition, les
Grecs utilisaient un participe présent, donc une forme verbale :
eikon qui signifie à la fois sembler et ressembler. C’est ce qui
semble ressembler à quelque chose qui n’est pas la chose. C’est le mode
d’apparition d’une chose qui a l’air d’être là alors qu’elle n’est
pas là. Le mot image chez les Grecs désigne une forme verbale
relative, mettant en rapport du présent et de l’absent. On est donc au
cœur verbal du rapport de l’image à l’invisible.
Si on parlait de " nature
de l’image ", elle serait à son tour une chose qui serait là
pour une autre. On serait obligé d’inventer un autre mot pour désigner
ce rapport entre les deux choses ; et ce mot désignerait très
précisément ce que les Grecs entendaient dans la forme verbale
relative eikon. C’est un rapport pur qui ne s’occupe plus du rapport
avec la présence de la chose dans l’eidolon. Entre l’eidolon
et la chose-même (pragma), il y a cet écart : la façon
d’apparaître qui n’a ni la consistance de l’eidolon, ni la présence
de la chose-même (ta pragma, ta onta). Dans le Sophiste,
auquel je consacre une étude dans la dernière partie du Commerce
des Regards, Platon dit que dans l’eikon la chose est réellement
absente. L’ordre de l’image est une question qui est posée au regard
et non pas à l’objet. Le regard d’un sujet qui parle n’a rien à
voir avec l’organe visuel des mammifères : c’est l’œil d’un sujet
parlant qui voit apparaître le monde avec de l’absence. C’est pourquoi
l’image est toujours en crise. L’invisible est aussi présent dans le
visible que le sens est invisible dans la chair, la peau des mots. Sans mot
et sans invisible il n’y a plus d’image.
Ch. L. : Vous employez
le concept de " crise " pour décrire structurellement
l’image. Le symbole chez les Grecs était une pierre scindée en
deux, dont les deux parties devaient permettre aux descendants de deux familles
de se reconnaître comme tels en réunissant les deux morceaux. C’est
en même temps ce qui chez Kant, " donne à penser ",
c’est-à-dire met la pensée en mouvement et rend possible un discours
critique, le discernement d’une faculté de juger. Ne considérez-vous
pas finalement l’image comme un symbole, et comment éviter que la crise
devienne scission ?
M.-J. M. :
L’image est en effet un symbole – aussi bien dans la pensée des Grecs,
que celle des Pères de l’Eglise (dans leur réflexion sur l’Incarnation).
C’est un sumbolon, c’est-à-dire quelque chose qui a été
brisé mais peut être rassemblé : ce qui n’est jamais
réuni et jamais dispersé. C’est ce qui est maintenu dans une tension,
un rapport, un logos.
Actuellement le mot symbole
peut cependant prêter à confusion à cause de ses usages
sémiotiques. En psychanalyse on parle du registre du symbolique, pour
éviter la confusion du symbolique avec un objet qu’on appellerait symbole.
Si on entendait bien dans le vocable " symbole " la désignation
d’un registre plutôt que d’un type d’objets, le terme conviendrait. L’ordre
du symbolique, c’est ce qui articule l’exigence de sens avec l’activité
de nos cinq sens. Les rapports du sens au sensible : c’est là que
se joue la construction du sensible commun.
Hannah Arendt montre
bien dans son commentaire de la Critique de la Faculté de Juger
de Kant, que la construction d’un sens commun est inséparable de la construction
du sens dans le sensible. Toute méditation d’ordre esthétique
met en jeu une méditation sur la construction éthique du sens.
Le symbolique est le registre de la circulation des signes. Un symbole c’est
la matière sensible d’une temporalité intersubjective .
Les dispositifs idolâtriques
de la société de consommation.
Ch. L. : Est-ce
que dans un contexte de consommation des images, on peut alors dire qu’il y
a une nouvelle forme d’idolâtrie qui apparaît ? On parle souvent
de " guerre des images " dans ce contexte, mais si dans
l’idole l’image disparaît, le risque ne serait-il pas plutôt alors
une " guerre des dieux " ?
M.-J. M. :
La consommation des images est bien en effet une nouvelle forme d’idolâtrie.
Je ne suis pas sûre que les dieux soient candidats à être
idoles, car le destin des idoles n’est pas si désirable que ça.
Mais l’idolâtrie est une constante de la fantasmatique humaine. Je l’ai
reliée dans mes travaux à la question de l’inceste, à tout
ce qui relève du fusionnel, de l’infra-verbal.
Au départ, ce
n’est pas parce qu’il y a transcendance qu’il y a idolâtrie : c’est
même le contraire. La pensée hébraïque opposait les
dieux des idolâtres au Dieu unique transcendant. La religiosité
a produit de la transcendance unitaire par opposition à une multiplicité
de divinités appelées idoles. Mais les choses ne sont pas si simples.
Lorsque Lévinas, dans sa méditation éthique et phénoménologique
sur le judaïsme, dit qu’ " il ne faut pas idolâtrer
la loi ", il indique bien que n’importe quoi, y compris ce qui est
transcendant, peut devenir un objet d’idolâtrie. Ce qui protège
Dieu de l’idole ne tient pas à sa nature transcendante, mais plutôt
au degré d’exigence du regard et au degré de la parole des hommes.
Les Juifs peuvent idolâtrer non seulement les dieux des Gentils, ceux
des tentations de Babylone, mais Dieu lui-même. Le monothéisme
ne met pas à l’abri de l’idolâtrie. Quand le messianisme chrétien
arrive, l’attitude provocante et révolutionnaire de Jésus, au
regard de ses coreligionnaires, c’est de leur dire qu’ils sont des idolâtres.
C’est la dénonciation du pharisaïsme, des Marchands du Temple etc.
Le paradoxe, c’est que
le christianisme lui-même est devenu le grand pourvoyeur en idoles de
la société contemporaine – à mon sens. Cette doctrine,
née d’une révolution spirituelle anti-idolâtre est devenue
une machine productrice d’idoles – de jeux de soumission, de jugulation du regard,
de contrôle des visibilités.
C’est avec le christianisme
que se met en place paradoxalement la complicité du visible avec un marché
des visibilités. C’est l’institution ecclésiastique qui a simultanément
libéré le visible et rendu possible la consommation de l’image
réduite aux visibilités. C’est ainsi à mon sens qu’un Président
des Etats-Unis peut à la fois diffuser par CNN les images les plus asservissantes
et se réclamer d’un Dieu unique pour justifier ses gestes d’abolition
de la pensée, de mercantilisation de la vision. Ce qui devait libérer
est devenu la machine à broyer. Le rapport à l’invisible, ou à
la transcendance initiale est complètement passé à la trappe
dans la consommation de l’image : ce dont souffre notre monde, en perdant
la parole, et en perdant le Verbe, c’est de perdre l’invisible. Tout devient
visible, achetable, consommable, mangeable, y compris nous-mêmes. Nous
sommes devenus la matière même de ce que nous consommons. La télévision
favorise ce basculement par lequel nous nous confondons avec notre seule visibilité
et devenons spectateurs et marchandises pour spectacle.
Je pense que dans ces
nouveaux dispositifs idolâtriques, il y a un risque psychique de plus
en plus important pour les gens les plus fragiles : les plus jeunes, les
plus malheureux, les plus défavorisés. Ceux qui souffrent d’appartenir
à ce monde sont de plus en soumis à cette dictature du visible.
Leur santé psychique est réellement menacée, et ils courent
le risque réel de devenir psychotiques. Ils ont une image morcelée
d’eux-mêmes et vivent leur corps de manière irréelle, fragmentaire,
identificatoire, fusionnelle. Il suffit d’un petit déclic pour qu’ils
deviennent complètement fous, passent à l’acte en ne sachant plus
de quel côté de l’écran ils se trouvent. Il n’y a plus d’écart.
C’est seulement au moment où le rapport à l’autre est directement
affecté que l’on commence à prendre peur, que la peur s’installe.
Alors on met partout des policiers, des CRS, des prisons, des asiles etc. Mais
il est déjà trop tard.
L.B : Que deviendrait
alors une société où la consommation ferait totalement
disparaître l’image ?
M.-J. M. :
Il ne faut surtout pas qu’elle disparaisse. Si elle est en train de disparaître
c’est que le marché des visibilités est tout puissant, que les
simulacres ont atteint un tel degré d’inflation économique et
effacent les opérations de représentation donc la vie politique.
Voir le phénomène Berlusconi. Que faut-il en conclure ? Ou
bien l’image disparaît véritablement et inéluctablement et
on est mal ; ou bien le fait que vous veniez me voir, que vous vous en inquiétiez,
que ce matin j’ai vu et commenté des films avec des enfants, que tout
cela fasse symptôme à son tour, comme le sujet de Sciences Po :
" et si on pouvait faire autrement ? ". Je crois beaucoup
à toutes ces mobilisations et interrogations qui vont finir par provoquer
une exigence croissante…
Le pessimisme n’est pas
inévitable, même si parfois j’ai le sentiment que l’humanité
court à la catastrophe. Elle est peut-être en train de mettre en
danger sa propre définition en faisant disparaître l’image. Après
des milliers d’années nécessaires pour produire des hommes, voilà
qu’à présent c’est en termes de siècles puis d’années
que nous envisageons de nous transformer radicalement voire de disparaître.
On se demande alors s’il y a une entropie chez les humains, qui les expulse
hors d’eux-mêmes. Nous sommes peut-être solidaires de ce mouvement
plus fort que nous, qui nous pousse à définir un nouveau rapport
au cosmos, à l’univers, à notre planète. Si je poursuis
on entre dans la science-fiction. Le philosophe allemand Sloterdijke essaie
de produire une sorte de vision néo-philosophique où l’humanité
est en passe d’accomplir sa définition d’espèce génétiquement
modifiable.
Je ne porte pas de jugement,
mais peux seulement affirmer qu’aussi longtemps que j’appartiendrai à
l’humanité qui est la mienne, je défendrai les effets de sens.
Dans ce qui arrive, quel sens peut-on donner à la liberté ?
Si la nouvelle définition des humains n’a plus à voir avec le
sens et la liberté, je me trouve à cours d’arguments, puisqu’on
me demande alors une vision de moi en mon absence. La seule gestion de mon absence
que je connais et que je pratique c’est justement l’image. Sans image je suis
privée du sens de mon absence.
Considérations sur le cinéma.
Ch. L. : Vous avez
parlé du passage de la consommation d’images à la psychose. Si
on vous comprend bien, là où pour des événements
comme ceux de Columbine d’aucuns ont mis en cause le pouvoir des images, vous
stigmatisez au contraire l’impuissance de l’image. Que pensez-vous alors des
initiatives cinématographiques qui tentent de faire revenir dans l’image
ce qui a manifesté son impuissance comme par exemple Elephant
de Gus Van Sant ?
M.-J. M. :
Je n’ai pas encore vu le Van Sant. Je refuse en tout état de cause toute
incrimination de l’image, dans la mesure où on ne fait pas de procès
aux choses – car ceux qui parlent du pouvoir des images les considèrent
comme des choses. N’ayant pas vu le film de Van Sant, je ne peux pas en juger,
pas savoir si précisément il restitue l’image dans sa crise, s’il
met bien le spectateur en position active à l’égard de ce fait
divers.
Je vous parlerai en revanche
de l’exemple de Scream. Ce film porte manifestement la thèse que
ceux qui commettent des crimes sont influencés par la télévision
et le cinéma. C’est un objet à thèse au point qu’à
la fin du film l’un des criminels meurt avec une télévision qui
lui explose sur la tête en grésillant. Ce n’est pas un bon film,
non pas parce qu’il a une mauvaise influence, mais parce qu’il est cinématographiquement
faible du fait même de sa balourdise, de sa lourdeur théorique.
La fiction poétique y est assez pauvre, mais ce film n’est pas nul pour
autant. Ce film ne peut rien déclencher par son seul pouvoir de suggestion,
mais la thèse de l’influence y est si forte qu’un jeune criminel y a
puisé un argument pour la presse lors des interviews. J’ai tué
parce que j’ai vu ce film. Il aurait pu ajouter que c’était ce que le
film lui conseillait de dire !
Bowling for Columbine
est un documentaire, et Elephant une fiction. Dans la fiction, la liberté
du cinéaste est immense, ce qui lui permet de rompre les régimes
linéaires de la narration, de la temporalité, de nourrir un libre
jeu avec la construction des personnages etc. Tout le monde n’est pas en mesure
de construire une fiction sur des événements aussi récents.
Regardez le temps qu’a mis la France pour faire une fiction sur la Guerre d’Algérie
ou celle de 40 ! Au contraire les Américains ont, depuis la Guerre
de Sécession, la capacité formidable de construire très
rapidement des fictions sur leur propre histoire.
Ch. L. : Vous avez
en revanche vu Dogville. Comment comprenez-vous cette démarche
qui consiste à jouer entre des effets de distanciation manifeste qui
peuvent laisser place à la parole, et des moments d’empathie lyrique
et musicale qui semblent la couper ?
M.-J. M. :
Il ne faut surtout pas négliger les réactions contraires que ce
film a pu engendrer. J’ai personnellement beaucoup aimé ce film avec
la mémoire et les références qui sont les miennes. J’ai
apprécié le dispositif fictionnel dont l’abstraction n’enlève
rien au terrible réalisme politique et social du propos. J’y ai reconnu
les thèmes théologiques, christologiques mêmes chers à
Von Trier, et son désespoir puritain. Nicole Kidman joue magnifiquement.
J’ai été sensible à cette esthétique de distanciation
qui pour moi s’apparente plus à Tadeusz Kantor qu’à Brecht… Pourtant
ce film a pu paraître à d’autres profondément sadique et
malsain, réduisant les femmes à une posture de sacrifice et d’infamie.
Je ne pense pas qu’il y ait d’avis plus juste ou plus vrai sur ce film, mais
ce qui me frappe, c’est au moins sa capacité à susciter des avis
contradictoires. Il ne provoque pas de flot émotionnel univoque, ne permet
pas de jouer exclusivement sur la répulsion ou sur le pathétique.
C’est un objet instable, très douteux, séduisant, propre au débat.
Le texte de J.-M. Frodon dans le Monde était massivement enthousiaste,
mais quand on écrit on n’est pas dans le débat : pour lui
tous les défauts se retournent en qualités, et de ce fait le débat
qu’il ouvre est pris dans l’écriture de son enthousiasme.
C’est pour moi en ce
sens un film exemplaire, car pour reprendre autrement le mot de Bazin, c’est
" un objet impur ".
L.B. : Quel rôle
le cinéma peut-il alors avoir dans la réinstauration de la distance
propice au regard critique dans ce contexte de consommation des images ?
M.-J. M. :
Un rôle capital ! Plus généralement, tous les lieux
de création sont des lieux où se joue la construction des sujets.
Un bon cinéma créera une cinéphilie qui rendra plus exigeants
devant la télévision. Le point de vue critique est un système
qui se nourrit lui-même. Si on met l’image en crise, on est moins victime,
moins anéanti, moins ravagé par toutes les visibilités
télévisuelles qui portent atteinte à la construction d’un
lieu, d’un espace et d’un temps communs. Les artistes depuis toujours sont en
charge de la liberté du sensible – c’est loin d’être une mince
affaire !

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