Son frère, de Patrice Chéreau

Conférence de presse du 11 février 2003 à l'occasion du festival de Berlin, avec Patrice Chéreau, Bruno Todeschini, Eric Caravaca, Agnès B.

 
   


Propos recueillis par Clémentine Gallot
14-05-2003  
 
   


Bruno Todeschini, Patrice Chéreau et Eric Caravaca

- Quelle est la genèse du film ?

Patrice Chéreau : Il y a un an, en Janvier, je me suis retrouvé sans projet, sans travail. Le film que je devais faire avec les américains était retardé. Alors je me suis tourné vers mon chef opérateur, Eric Gauthier, et il m’a dit " faisons un film en six mois ". Je pensais que c’était impossible. J’ai pensé au livre de Patrick Besson que j’avais lu, et j’y ai vu matière à faire un film. En février, j’ai écrit quelques lignes du scénario, en mars on a fait les repérages. J’ai dit à Bruno de faire un régime amaigrissant. En avril en a écrit les dialogues, en mai on avait fini de repérer. En juin on a fait la préparation, en juillet on a tourné, et on a terminé le 31 août, et fini de monter le film en octobre. Ce film n’a pu se faire que rapidement et simplement, avec une toute petite équipe. C’était un retour aux sources du cinéma. Le temps était presque exclusivement consacré aux acteurs. Cette histoire est celle d’une agonie choisie, car le personnage pourrait ne pas mourir, accepter cette maladie : le paradoxe de quelqu’un qui se laisse mourir parce qu’il n’a pas la force de vivre.

- En quoi votre travail au cinéma est-il différent du théâtre?

Patrice Chéreau : J’ai travaillé très longtemps au théâtre, et je fais des films justement parcequ’il me semble que le théâtre est trop abstrait, trop éloigné de la réalité. Je trouve dans le cinéma un moyen pour poser des questions essentielles. En montant Phèdre je me suis aperçu que le cinéma nourrissait le théâtre que je fais. Mes mises en scène de théâtre sont des exceptions, j’ai surtout envie de tourner des films.

- Parlez-nous de la séquence du rêve.

Patrice Chéreau : Un rêve est comme une réalité détournée : le personnage accompagne son frère dans la maladie, il se rend presque malade lui aussi, à tel point que sa relation fraternelle intervient dans la relation avec son copain, cela lui pèse et il en souffre. L’important est que dans ce rêve il se retrouve dans la relation de dépendance, avec le sentiment d’infériorité qu’il a toujours eu. Comme si la vie avait été faite pour le frère aîné. On donne au cadet les affaires déjà portées par son frère, etc. C’est celui qui a toujours vécu la vie avant vous, c’est agaçant. Finalement le cadet s’émancipera par la mort de son frère.

- Les deux acteurs ont-ils connu un drame semblable, ont-ils puisé leur interprétation dans un vécu ?

Bruno Todeschini : Moi je suis le frère cadet, mais je ne me suis pas inspiré de ma famille. Le régime amaigrissant a été très éprouvant, physiquement, et aussi parce que j’avais une tension très basse. Je me suis beaucoup appuyé sur Eric. On s’est aperçu qu’on avait les mêmes mains, à certains moments il est à l’image et il me ressemble étrangement.

Eric Caravaca : Nous avons vécu quelque chose, Bruno et moi, de très intime, dont nous n’avons jamais parlé, et c’est tant mieux.

- Avez-vous pensé aux tableaux de la Renaissance qui figurent le Christ crucifié ? Etes-vous peintre ?

Patrice Chéreau : On me dit toujours que mes films sont " picturaux ". Effectivement, le rapport que j’ai à la peinture est très fort : mon père était peintre, j’ai vécu là-dedans toute mon enfance. Jusqu’à l’âge de vingt ans je ne voyais pas d’art plus grand que la peinture, et en un sens je crois toujours que c’est l’art suprême. Pourtant quand je réalise je n’y pense jamais. Les scènes à l’hôpital sont tournées avec de vrais malades, il y a des gisants, des corps allongés dans toutes les chambres. Si l’on est très détaché on peut voir de la peinture. Moi je n’ai pensé qu’à la souffrance. Si Bruno vous fait penser au Christ, je n’y peux rien. De plus je n’ai pas mis en scène les séquences à l’hôpital, ce sont de vraies infirmières qui ont tout fait.

- Avez-vous modifié des éléments par rapport au livre ?

Patrice Chéreau : J’ai suivi fidèlement la description de la maladie. Ce qui est terrible, c’est qu’on n’en meurt pas. Avec des doses importantes de cortisone, on en sort, avec des conséquences physiques terribles, on grossit, ce que ne veut pas Thomas. Sinon, il y a l’ablation de la rate, et comme dit le médecin, " il faudrait jouer de malchance pour que ça ne marche pas ". Et ça ne marche pas, on ne peut pas lui dire clairement ce qui va arriver. Il peut alors vivre en bonne santé et mourir à chaque instant. Ce qui m’a frappé c’est que ce personnage brillant se rend compte qu’il n’a pas la force de survivre à cela, qu’il est démuni.

Le sujet du film ce n’est pas la maladie mais un homme qui découvre que toute sa vie était basée sur un mensonge, sur une force présumée, qui finalement n’est pas là. Il n’a pas la volonté de décider d’en finir, ni de se battre. C’est ce qui arrive quand une personne d’un narcissisme énorme est atteinte physiquement.

- Agnès B. vous avez produit le film, qu’est-ce qui vous motive généralement pour financer un projet ?

Agnès B. : En ce qui concerne le cinéma, j’ai commencé par produire Gaspar Noé (Seul contre tous) puis Claire Denis. Patrice m’a fait lire le scénario, et je trouve le film magnifique. J’admire Chéreau depuis que mon père m’a emmené voir ses pièces, et j’ai été bouleversée par Phèdre.

 
         
 


Mise à jour le 13-11-2008

Pedro Costa - Dans la chambre de Vanda

Laurent Cantet : Entre les murs

Ari Folman : Valse avec Bachir

William Klein : Regards sur mai 1968

Joseph Morder : J'aimerais partager le printemps avec quelqu'un

 
   

> Sommaire des rencontres
> Version imprimable


Lire la critique de
Son frère