Laura Smet

Entretien réalisé le 24 avril pour la sortie du film "Les corps impatients".

 
   


Propos recueillis par Laure Becdelièvre
30-04-2003  
 
   

Avec Les Corps impatients de Xavier Giannoli, Laura Smet fait une apparition remarquée sur les écrans. Et prometteuse. Aussi humble que battante, cette " fille de " déjà surmédiatisée n’entend pas se laisser faire. Cette jeune femme pleine d’idées et d’envies n’est pas prête de se faire oublier.

- Comment vous est venue cette idée si soudaine de devenir actrice ?

Laura Smet : C’est arrivé très rapidement, car je n’ai jamais eu le désir d’être comédienne. J’ai toujours été très cinéphile, mais je n’étais pas bonne à l’école. Très tôt j’ai voulu faire un métier touchant à ce milieu, mais je ne savais pas trop quoi, j’étais attirée par tant de choses… Un jour, un ami m’a parlé des cours de théâtre de Raymond Acquaviva : j’y suis allée par curiosité, car j’avais conscience d’être timide et j’avais besoin de vaincre ma peur de parler en public. C’est alors que j’ai commencé à m’intéresser au théâtre, j’étais emballée ; et cela m’a permis de me sentir mieux dans mes baskets. J’ai eu ensuite la chance de participer aux travaux d’Émergence, l’université d’été d’Élisabeth Depardieu, puis j’ai rencontré Xavier Giannoli… Tout cela en 2 ans à peine !

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- Évidemment, tout le monde a déjà dû vous poser LA question concernant le fait que vous êtes la fille de vos parents. Est-ce que cela vous énerve ?

L. S. : Non, ce n’est pas exactement cela… Mes parents ont fait une carrière sublime, j’en suis très fière. Mais s’ils avaient réussi en tant que médecins ou ouvriers, j’en serais tout aussi fière… Il y a de très grandes familles d’avocats, il y a aussi des familles d’artistes, je ne vois pas de mal à cela, c’est très bien. Mais ce que j’ai fait dans le film n’a rien à voir avec cela… Moi je fais ce métier parce que cela m’intéresse, tout en restant consciente qu’il faut fournir beaucoup de travail pour réussir.

- Vous jouissiez d’une notoriété avant l’heure, avec la chanson de votre père. Est-ce que cela vous a bloquée ou plutôt aidée pour embrasser cette carrière ?

L. S. : Je ne m’en rends pas compte. Pour moi, mes parents, ce sont Jean-Philippe Smet, mon père, et Nathalie Baye, ma mère, c’est tout. Ce ne sont pas Johnny Hallyday et Nathalie Baye, l’actrice. J’ai eu une enfance tout à fait normale, je n’ai jamais été considérée comme " la fille de… ", sauf occasionnellement : j’ai des amis, des problèmes, une vie de jeune fille de 19 ans… Cependant mon identité n’a jamais été un handicap, elle a ses avantages et ses inconvénients, mais comme toute chose… Ce sont les gens qui s’imaginent une autre vie, qui projettent leurs fantasmes en croyant qu’on vit dans les paillettes et le show-biz, mais moi ce genre de vie ne m’intéresse pas…

- Finalement, si vous avez pris si tard la décision de devenir actrice, n’est-ce pas parce que vous vouliez en quelque sorte, délibérément ou inconsciemment, aller à l’encontre de ce que l’on aurait pu attendre de vous ?

L. S. : En fait, je voulais être agent artistique auparavant. Je voyais travailler mon parrain, Dominique Besnard, et j’étais fascinée par ce qu’il faisait : je trouve ça formidable de consacrer sa vie à s’occuper des artistes, et de les aider dans leur carrière. J’ai même fait un stage à Artmedia… Mais le métier d’actrice aussi m’a toujours fait rêver : Romy Schneider, Gena Rowlands… Et le déclic est venu avec les cours de théâtre, puis la rencontre avec Xavier.

- En un sens, c’est dans le film de Xavier Giannoli que vous vous êtes découverte, en actes pour ainsi dire ?

L. S. : Je ne pensais pas pouvoir faire cela. Nicolas (Duvauchelle) et Marie (Denarnaud) m’ont beaucoup aidée, ce sont des comédiens extraordinaires, ils dégagent tant de choses et donnent énormément aux autres. Et puis il y avait Xavier : c’est quelqu’un de très sincère, toujours à la recherche d’émotions, qui essaie de capter les choses de la vie. Avec lui tout s’est passé très simplement, sans artifices.

- Et maintenant, qu’est-ce que cela vous fait de voir votre tête sur tous les arrêts de bus ?

L. S. : En fait je vois surtout Charlotte, je n’ai pas l’impression que c’est moi. Donc ça ne me dérange pas trop… C’est plutôt quand je me vois dans de " mauvais " magazines, que je suis un peu dégoûtée : c’est là que je me rends compte qu’il existe dans le monde des médias un véritable marché noir. Je me suis ainsi retrouvée à la une d’un journal à scandales alors que je ne leur ai jamais accordé d’interview ! J’avais donné une interview à un autre magazine qui la leur a revendu…

- Justement, vous êtes actuellement à la une de tous les journaux, et l’on n’hésite pas à parler de vous comme la nouvelle star. Comment le vivez-vous ? Est-ce que ce terme de " star " vous fait peur ?

L. S. : Je trouve tout ce battage stupide, je n’ai rien fait pour ça, j’ai juste fait un film… Nicolas a déjà 5 films à son actif, Marie aussi en a fait plusieurs, Xavier a eu la palme d’or du court-métrage à Cannes, alors que moi je n’ai encore rien fait… Tout ça est un peu injuste, on ne reconnaît plus le mérite des autres, et on a fait de moi une sorte de produit marketing. A cause de mon nom, et parce que je me suis rasé la tête, je fais toutes les couvertures ? Les gens fantasment sur ces détails et ne voient plus le reste. C’est quand même fou, nous sommes trois comédiens à l’affiche du film, mes partenaires jouent merveilleusement bien, et on ne parle que de moi ! Pourtant j’ai encore tout à apprendre, je n’ai que 19 ans, et non pas 50 ans de carrière derrière moi… Je ne sais même pas ce que veut dire le mot de " star ". Tout ce qui m’arrive me dépasse, et cela finit par être un peu douloureux : j’ai la chance d’avoir fait ce que j’ai fait, d’avoir travaillé avec des gens de talent, mais autour de l’équipe certaines personnes se sont dit que comme le film avait été fait avec très peu de moyens, j’allais aider à promouvoir le film. C’est un peu facile… Du coup je suis devenue un objet de consommation, un yo-yo. Alors j’en ai eu marre, et j’ai dit ce que je pensais à ceux qui me manipulaient… Parfois je pense à Charlotte Gainsbourg, qui a vécu la même chose, et qui a très bien su gérer cela, même si un moment elle en a souffert : elle vit maintenant tranquille, elle se contente d’être sublime dans ses films.

- Pour parler plus précisément de votre film, pourquoi avoir commencé votre carrière cinématographique par un film comme Les Corps impatients ?

L. S. : Quand j’étais à Émergence, Olivier Assayas, qui est un ami de Xavier Giannoli, a entendu parler de moi. C’est comme cela que j’ai atterri sur le casting des Corps impatients. Mais je pensais alors que j’étais totalement incapable de jouer un tel rôle, et que jamais je ne serais prise. Cependant j’ai eu la chance de tomber sur un casting qui permettait aux comédiens de faire plusieurs essais : au premier essai j’étais toute tremblante, mais après cela allait mieux et Xavier Giannoli a été séduit.

- Xavier Giannoli a dit de vous : " Elle a autant de choses à taire qu’à dire. Elle possède en elle un secret que je ne connais pas et que, j’espère, personne ne dévoilera jamais. " Vous reconnaissez-vous dans ce portrait ?

L. S. : Il n’y a pas de secret. Ou alors tout le monde a un secret, Xavier, Nicolas, Marie, comme moi : on a tous quelque chose dans lequel on puise pour sortir de l’énergie et de l’émotion. Mais c’est vrai, il ne faut pas le dévoiler, c’est important que chacun cultive en lui une part de mystère.

- Et vous reconnaissez-vous dans le personnage de Charlotte ?

L. S. : Sûrement, dans le sens où Charlotte a 19 ans, comme moi, où elle est amoureuse comme je l’ai été, une fois, et où elle a des réactions un peu similaires : comme moi, Charlotte est quelqu’un qui réagit au quart de tour, et qui se force à oublier certaines choses (dans le film, la maladie) en en faisant de plus terribles encore (pousser l’homme qu’elle aime dans les bras d’une autre, par exemple), en traitant le mal par le mal, en quelque sorte, poussée par une pulsion de vie à se rendre jalouse plutôt que penser à sa maladie. Il y a des gens qui essayent de se mettre dans le personnage ; moi j’essaie de l’être. Et pendant le film j’avais vraiment l’impression d’être Charlotte. Si dans la rue on m’avait appelée Charlotte, je me serais retournée !

- Ce rôle a-t-il été pour vous un rôle de composition, ou avez-vous en grande partie puisé dans Laura Smet pour l’interpréter ?

L. S. : Je ne sais pas vraiment… Nicolas m’a énormément aidée à être Charlotte, Xavier aussi. On peut tous être quelqu’un d’autre, en puisant en soi des choses personnelles. Avec Les Corps impatients, j’ai trouvé l’histoire d’une découverte dans laquelle je me reconnaissais : Charlotte découvre quelque chose qu’elle possède, en l’occurrence la maladie, et moi en faisant le film, j’ai découvert ma voie, ma passion.

- Ce rôle a-t-il changé votre vie ?

L. S. : Oui, complètement.

- Quelle a été la part d’improvisation dans vos scènes ?

L. S. : En fait il n’y a eu pratiquement que de l’improvisation dans le film. Xavier est un cinéaste merveilleux car il est dans le réel, dans la sincérité. Il nous a donc donné carte blanche pour nos scènes : à condition de respecter le sens du scénario, nous pouvions parler comme dans la vraie vie, avec nos mots. Le secret de Xavier, je l’ignore, mais une chose est sûre, c’est qu’il a quelque chose en lui, dans le regard, dans la façon dont il filme et dirige ses comédiens, dans cette exigence qui lui est propre.

- Quel rapport avez-vous justement avec le réalisateur ? Êtes-vous de ceux ou celles qui ont besoin d’être beaucoup dirigés ?

L. S. : J’ai surtout besoin d’avoir un bon contact avec le réalisateur et de me sentir proche de lui. Mais je n’ai pas encore rencontré beaucoup de réalisateurs, à part Xavier… Avec lui en tous cas ça a été tout de suite très fort, même passionnel (en amitié, bien sûr), je crois que je m’en rappellerai toute ma vie. Quand on se regarde on se comprend tout de suite, un peu comme des amoureux.

- Aimeriez-vous, si l’occasion se présente, jouer à nouveau dans un film de Xavier Giannoli ?

L. S. : A vrai dire, je ne sais pas, c’est difficile à dire. On a vécu quelque chose de si intense, de si fort, que ce tournage était vraiment unique, et ce d’autant plus que c’était notre premier film, à lui et à moi. Du coup je ne sais pas s’il est possible qu’il me voie dans un autre personnage. Quand on vit quelque chose de très intense avec quelqu’un, il est délicat de vivre autre chose avec la même personne. Et pourtant j’aimerais énormément rejouer sous sa direction car c’est un réalisateur génial, je ne demande que cela !

- Comment avez-vous réagi en voyant pour la première fois le film ?

L. S. : Cela a été dur. J’étais avec ma meilleure amie, et avec Xavier. Je me suis assise, j’ai regardé le film, mais c’est surtout Nicolas et Marie que j’ai regardés, moi je me suis complètement ignorée. Je suis ensuite retournée le voir en salle, et j’ai encore eu du mal à regarder normalement le film : à chaque scène, j’associais tous les souvenirs du tournage, je me mettais à la place de la caméra et voyais le plateau, l’équipe, les décors… Mais un moment j’ai fini par craquer : je suis allée aux toilettes, et j’ai pleuré. C’est vraiment bizarre de se voir, et d’entendre sa voix... Des fois je baissais les yeux, je ne voyais que mes défauts. Mais on me l’a toujours dit : quand on fait un film, on n’arrive à le voir que cinq ans plus tard.

- Quel genre de rôles avez-vous envie de jouer dans la suite de votre carrière ?

L. S. : Des rôles aussi forts, qui me touchent autant, que celui de Charlotte. Il faut vraiment que j’aie de belles rencontres, qu’on me propose de belles histoires, quelque chose d’authentique et non de tout frais mâché pour le public. Au cinéma, je n’aime pas qu’on me prenne pour une imbécile, mais j’ai envie qu’on me préserve une part de mystère, et qu’on me fasse rêver. Cependant je ne dis pas forcément non à la comédie… Surtout, j’aimerais beaucoup avoir un rôle de composition, pour voir si j’en suis capable : une inspectrice des impôts, par exemple. Quand je vois ce qu’a fait ma mère dans le dernier film de Chabrol, jouer une femme politique alors qu’elle est exactement le contraire, je suis admirative… J’aimerais aussi faire un film qui touche le milieu du cirque (j’ai beaucoup aimé La Fille sur le pont), parce que c’est un milieu magique qui m’attire, mais aussi parce que cela m’amuse de faire du spectacle dans le spectacle. Et puis je trouve cela formidable pour un comédien d’avoir à s’entraîner pendant plusieurs mois pour un rôle, d’avoir à apprendre la boxe, la danse ou tout autre chose… C’est tellement intéressant ! Mais cette passion du cirque me vient aussi d’un de mes films préférés, Le Cirque de Chaplin, il est si particulier, si drôle. J’ai toujours eu envie de jouer le rôle de la fille…

- Pour quels réalisateurs aimeriez-vous jouer ?

L. S. : Il y en a tellement ! … Je ne sais pas, Chabrol ?… Mais je suis aussi très intéressée par le cinéma étranger, anglais, espagnol, italien : j’aime toucher à des milieux différents. Cela me plairait également de jouer pour Bruno Chiche. Et puis il y a aussi le théâtre…

- Et avec quels acteurs aimeriez-vous jouer ?

L. S. : Ils sont aussi très nombreux… Ludivine Sagnier, Vincent Cassel, Charlotte Gainsbourg, Daniel Auteuil, Vanessa Paradis… Johnny Depp aussi, pourquoi pas ? (si elle me le prête ! – en tout bien tout honneur, bien sûr !)

- Et avec vos parents ?

L. S. : Oui, pourquoi pas. J’ai beaucoup admiré le travail de Guillaume Depardieu lorsqu’il a tourné avec son père, il s’est vraiment attaché à faire passer des choses qui me touchent. Même en trio, pourquoi pas… C’est particulier de travailler en famille, comme les Chabrol par exemple, mais je trouve ça assez magique, et puis on est sûr que ça se passera bien !

- Allez-vous beaucoup au cinéma ?

L. S. : Énormément, j’essaie d’y aller trois fois par semaine. J’ai la chance d’habiter près d’un cinéma où je vais voir des vieux films ; sinon je vais à la cinémathèque, et vois des films chez moi.

- Quelles sont vos références cinématographiques ?

L. S. : Romy Schneider, Michel Piccoli, Gérard Depardieu, Maurice Pialat, Anouk Grinberg, Gena Rowlands, Kubrick (c’est un génie), Spielberg, Chaplin (j’en suis folle).

- Vous venez de mentionner Pialat. En êtes-vous aussi fan que Xavier Giannoli ?

L. S. : Un film comme A nos amours, je pourrais le voir cinq cents fois, je ne m’en lasserais pas. Sandrine Bonnaire assise seule dans un café, sans aucune action, eh bien je trouve qu’on ne s’ennuie pas. Tout est dans la façon de filmer. Pareil pour Le Garçu, Van Gogh. D’ailleurs j’aimerais aussi beaucoup travailler avec Dutronc ...

- Comment envisagez-vous la suite de votre carrière ?

L. S. : J’aimerais beaucoup faire de la production, de la réalisation aussi (j’admire le travail de Nicole Garcia); en fait, j’ai pas mal d’idées, je verrai bien au moment voulu… Mais quoi qu’il en soit, je sais qu’il reste encore beaucoup de travail à accomplir (Al Pacino, que j’aime énormément, prend encore des cours de théâtre, c’est dire !). Avec le travail, on peut tout faire ; et moi j’ai envie de réaliser toutes mes envies : on n’a qu’une vie.

- Jusqu’où seriez-vous prête à aller ?

L. S. : Je ne me fixe aucune limite. Si un jour je suis amenée à faire un film d’action, je suis prête à faire moi-même les cascades. Quand j’aime quelque chose, je vais jusqu’au bout. Et puis ça fait partie du métier : quand on vous demande de faire l’amour à l’écran, il ne faut pas faire la fine bouche, c’est le boulot, et puis on a lu le scénario donc on est prévenu… Quand on a des limites dans la vie, il faut se laisser aller au cinéma: dans la fiction, on peut réaliser toutes nos envies, nos rêves et nos fantasmes. C’est une des raisons d’être du cinéma.

 
         
 


Mise à jour le 13-11-2008

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