Saad Salman, réalisateur de Baghdad on/off

Interview réalisée à Paris, le 11 avril 2003

 
   


Propos recueillis par Clémentine Gallot et Mia Hansen-Love
28-04-2003  
 
   

- Dans votre film, quelles sont les parts respectives d’écriture, et d’improvisation ?

Saad Salman : En ce qui concerne la préparation, il n’y en a presque pas eu, ni mentalement, ni par écrit ; elle a principalement consisté à sécuriser notre parcours. Mettre au point mon entrée clandestine en Irak a pris plusieurs mois. Je ne savais pas comment ça allait se passer sur place. Je ne savais qu’une chose : j’avais envie de voir comment les gens vivaient, les regarder dans les yeux, sentir leur souffrance. Les rencontres avec les protagonistes du film se sont faites par hasard – ce n’est pas difficile car, en Irak, derrière chaque pierre il y a un drame, dans le regard de chaque enfant, un récit terrifiant.

Demandez aux Irakiens de parler, ils le font volontiers. Aujourd’hui, ce n’est pas très clair en Europe, mais après la chute de Saddam, vous entendrez vingt-quatre millions de récits de terreur. Personne en France, dans les rédactions, les journaux, les organes de pouvoir, ne peut dire qu’il ne sait pas : il y a une immense complicité. En fait, c’est ici que les difficultés ont commencé. Là-bas, j’ai couru le risque d’être assassiné par le régime, soit. Mais depuis que j’ai été dans les prisons de Saddam de vingt à vingt deux ans (on me disait mort), la mort est derrière moi, pas devant. Le plus difficile, me semble-t-il, est de faire entendre la voix des irakiens qui m’ont confié leur témoignage : en Irak ils sont face au mur de la dictature, ici, en France, au mur du silence.

- Quelles démarches avez-vous suivies en France ?

S. S. : Si j’ai pu faire ce film c’est " grâce " à TF1 : ils ont utilisé un extrait d’un de mes films sans demander l’autorisation, je les ai poursuivis en justice et c’est avec cet argent que j’ai réalisé Bagdad on/off. Je suis allé voir toutes les télévisions, toutes les productions, je n’ai trouvé personne pour produire mon film, et finalement ce sont quelques amis qui m’ont aidé. Je ne le regrette pas. Sans producteur, j’étais totalement libre, sans directeur de conscience : face à moi-même. Il n’y avait aucun prétexte pour faire un mauvais film.

- Les textes superposés aux images de la voiture, avec le guide, vous les avez inclus après ?

S. S. : Ce dialogue a été écrit ici, après coup. On a enregistré la conversation avec un poète irakien (Salah Al Handani) en France. Après avoir visuellement construit le " road-movie ", j’ai trouvé qu’il manquait quelque chose. C’était trop visuel, il manquait quelque chose de l’ordre de l’esprit, qui ne passe pas par l’image. J’ai alors introduit ma vision de l’Irak, à travers ce dialogue : et ce n’est pas un discours tendre pour les irakiens.

- Dans le dossier de presse vous dites que le film n’est " pas un film sur l’Irak ", pourtant vous venez de nous dire que vous tenez un discours sur l’Irak.

S. S. : Non, j’ai une vision de l’Irak, en tant qu’irakien. Ce dialogue est révélateur d’une certaine mentalité : le guide nous emmène partout – sauf là où nous voulons aller. Un mélange de bonne volonté et d’impuissance (il répète sans cesse cette phrase " je n’y suis pour rien "). Pour le dialogue, j’ai suivi cette forme de pensée, qui reflète l’âme irakienne. J’ai travaillé avec un jeune monteur (Vincent L’Hostis) qui protestait contre mes manières peu orthodoxes de monter le film. Pourtant tout dépend de la manière dont on dit les choses, à quels sens on s‘adresse. Notre pari a été de prendre le contre-pied de la télévision : puisqu’elle méprise le spectateur, on a décidé de parier sur son intelligence.

- Dans le film on voit que vous vous arrêtez avec Bagdad, vous y êtes allé quand même ?

S. S. : Non, malheureusement. Les Marines sont arrivés avant moi !

- Avez-vous choisi certaines personnes plutôt que d’autres pour témoigner dans le film ?

S. S. : Non, je n’ai pas choisi, c’était au hasard des rencontres. On n’a pas besoin de chercher les gens : ils sont là, ils veulent s’exprimer.

- La discussion était-elle spontanée ?

S. S. : Cela dépend. Je suis irakien, mais j’étais habillé avec un gilet bleu, et des lunettes noires… De toute façon, la communication en Irak se fait surtout avec les yeux, on ne peut pas tricher, alors qu’en parlant, on peut dire n’importe quoi. De plus, je ne suis pas venu comme journaliste, avec l’arrogance occidentale, ou le paternalisme humanitaire. Comme j’ai quitté l’Irak très jeune, j’ai l’impression, là-bas, d’être toujours jeune. Au lieu de dire " Madame ", quand je m’adresse à une femme de mon âge, je l’appelle " tante " !

- Avez-vous l’impression que les gens ont changé ?

S. S. : Oui. Je n’ai jamais autant pleuré que pendant ces deux mois. J’ai vu une société complètement déracinée, torturée, sans horizon. Les statues de Saddam dans chaque ville ont bouché toutes les perspectives. Il y avait un incroyable sentiment d’abandon.

- Qu’est-ce qui est souhaitable ?

S. S. : La liberté, qui est une revendication ! Au-delà de la survie, ce n’est pas acquis ! Mon peuple a subi trente ans de dictature, c’est aux irakiens, sur le terrain, d’agir. De plus, il y a quatre millions d’irakiens dans la diaspora : des universitaires, des artistes, des juristes, des ingénieurs… Quatre millions ! On dit que le monde d’aujourd’hui est celui de la communication, pourtant, il faut se rendre à l’évidence : vous n’êtes pas au courant de tout ça.

- Et l’ONU ?

S. S. : L’ONU  : des petits fonctionnaires proches de la retraite dont le seul souci est de terminer leur journée de travail. Ce sont tous des trafiquants, tous ceux que j’ai vus en Irak sont corrompus. Les Irakiens sont-ils incapables de se gouverner eux-mêmes ?

- Quel est votre sentiment quant aux Américains ?

S. S. : Je constate simplement que l’Ambassade de France est protégée par les Marines, et que les français sont absents. Je regrette que le drapeau français ne flotte pas aux côtés du drapeau américain, sur les ruines de la dictature, plutôt que dans les caniveaux de Bagdad. Je ne supporte pas cette image de la décadence française.

Il y a un mois, on m’a montré dans la presse et à la télévision comme un extra-terrestre, comme " l’homme qui aime la guerre ", un traître irakien. Par exemple, cet enfant gâté, M.-O. Fogiel.

- Vous l’avez rencontré ? Ce n’est pas forcément une bonne idée.

S. S. : Oui il m’a invité dans son émission, en m’agressant : " Monsieur, vous êtes pour la guerre, quoi qu’il arrive ", etc. Maintenant ce sont eux qui ont peur de moi, pas l’inverse. Vous n’allez plus entendre parler de moi d’ici quelques temps. Cela fait vingt ans que je suis " interdit " de télévision comme irakien opposant à Saddam Hussein. Que vais-je dire aux Irakiens en rentrant là-bas ? Pourquoi n’ai-je pas réussi à faire entendre leur voix ? J’ai fait tout ce que j’ai pu pour être médiateur entre les deux pays, mais la dictature de la pensée unique en France est incroyablement puissante.

Mais, vous travaillez pour quel journal au fait ?

- Pour un site de cinéma…

S. S. : Continuez, c’est très bien, aujourd’hui on ne peut se fier qu’à Internet, là on peut vraiment s’exprimer, exercer sa liberté, sans directeur de conscience. Il faut créer des courants de pression parallèles..

- Des jeunes il y en avait beaucoup dans la rue, aux manifestations.

S. S. : Mais c’est normal que les jeunes s’intéressent à la politique.

- Mais ils ne s’intéressent que quand il faut manifester pour la " paix ".

S. S. : Si on leur expliquait l’état des choses, vraiment, qu’il y a un dictateur…

- Pour eux le dictateur c’est Bush.

S. S : C’est la manière dont les choses sont présentées à la télévision. On parle " d’agression ".

- Et maintenant on va parler " d’occupation " …

S. S. : Que fait l’armée française en Côte d’Ivoire ? Elle fait l’amour ? Les Français pensent que Saddam est un dirigeant patriotique … Cela arrange tout le monde de simplifier les choses…

- Par quel moyen peut-on être mieux informés ?

S. S. :. Demandez des comptes, ne soyez pas satisfaits de l’information qu’on vous dispense. Il faut que quelqu’un en France paye pour la liquidation de la culture française en Irak : trente ans d’existence en Irak réduits à néant. La grandeur de la France ce n’est pas la République de Elf, non, c’est autre chose, c’est aussi une tradition des droits de l’homme. L’idole des Irakiens, c’est Kouchner, pas Chirac.

- Dans Le Monde d’aujourd’hui, il y a un dessin de Plantu qui assimile G.W. Bush à Saddam.

S. S. : On ne peut pas dire " Bush=Saddam " car Bush est élu démocratiquement, et quelle que soit son attitude, dans cinq ans il sera parti, contrairement à un dictateur qui sévit depuis 30 ans. D’autre part, dans le cas précis de ce conflit, où il convient de prendre position. La neutralité équivaut à la complicité avec Saddam ; même si ce n’est pas le but, le résultat est le même.

 
         
 


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