La fleur du mal

Conférence de presse à Berlin, le 10 février 2003, à l’occasion de la sortie du film avec Claude Chabrol, Nathalie Baye, Benoît Magimel, Mélanie Doutey, Thomas Chabrol, Bernard Le Coq, Marin Karmitz.

 
   


Propos recueillis par Clémentine Gallot
19-02-2003  
 
   



- Quel est le ton du film?

Claude Chabrol: Le ton est plutôt léger. Cependant, il y a quand même un certain nombre d’éléments perturbateurs, genre inceste, parricide, lettres anonymes, etc. Si j’avais traité cela autrement, d’un ton grave, cela aurait été indigeste. Cela ajoute à l’aspect paradoxal de la situation. Mais ce ton " léger " n’empêche pas les sentiments…

- Ce film sur la famille est-il aussi un film " familial "?

C. C.: Ce rapport que j’ai à ma famille m’a valu le surnom de " Brejnev du cinéma français ". Ce film est né d’une participation familiale active: mon épouse, mon fils Matthieu qui a fait la musique, Thomas mon autre fils qui joue le rôle de " Matthieu " - c’est compliqué -, Cecile Maistre qui est ma fille bien que je ne sois pas son père, et son vrai père joue aussi dans le film. Dans cette grande famille on entendait souvent sur le tournage " papa! " et on ne savait pas de qui il s’agissait. Les acteurs du film font aussi partie de ma famille: il y a généralement sur les tournages un " chien galeux ", mais cette fois tout le monde s’est bien entendu. Malgré tout, on ne peut jamais être sûr du résultat. Si ceux qui l’ont fait ont été heureux c’est déjà une bonne chose.

- Le film est-il un hommage à Hitchcock?

C. C.: Peut-être y a-t-il trente-neuf marches à l’escalier, je ne sais pas… Sinon je ne trouve pas que le film soit très hitchcockien. Il y a un petit clin d’œil dans la scène du scrabble. Le personnage de la vieille dame me fascine beaucoup: à la fin du film tout a l’air normal, mais n’oublions pas qu’elle n’a pas hésité à tuer son père et à coucher avec son frère, je suppose que cela soulève dans l’esprit du spectateur un questionnement sur le sens de la morale. J’admire beaucoup cette femme qui arrive à porter sur ses épaules son propre problème et le problème des autres, tout ça en rigolant.

- Mis à part le titre, le film est-il baudelairien?

C.C.: Nous avions trouvé un bon titre, mais peu attractif, qui était La Fée du logis. J’ai réfléchi et finalement je trouve le titre du recueil de Baudelaire admirable; j’ai gardé une fleur et je lui ai rendu les autres. Il n’est pas plus baudelairien qu’hitchcockien ce pauvre film! Ce qui compte, c’est qu’on ne conteste pas l’efficacité du titre à l’arrivée, quel que ce soit le visage de cette fleur d’ailleurs.

- Comment définiriez-vous votre " obsession " de la bourgeoisie?

C.C.: C’est la seule vraie classe sociale qui reste, celle qui nous dirige, la plus ridicule, celle qui a apporté le plus de choses – bonnes et mauvaises - à la société. Donc la plus intéressante. Je me suis penché dessus pour en souligner les défauts, qui sont souvent insupportables. De toute façon on peut taper dessus car elle se régénère: c’est comme un tronc qui repousserait sans cesse. On peut avoir l’impression de taper dans le vide, mais ce n’est pas totalement vrai. On croit souvent que les choses recommencent de la même manière alors qu’elles sont légèrement déplacées. L’aventure de Michèle est moins périlleuse que celle de tante Line: il y a une amélioration de la société dans ce sens. De plus, je m’intéresse toujours aux conflits.

- Une rumeur circule: Claude Chabrol choisirait ses lieux de tournage en fonction des restaurants alentour…

Nathalie Baye: Claude Chabrol est un sensuel; il connaît les plaisirs du tournage, celui de filmer ses acteurs, de sentir une atmosphère. Il a décidé de lancer un bruit, au début de sa carrière, selon lequel il serait extrêmement gourmand et très difficile, donc maintenant tout le monde fait très attention!

- Quel est le secret de cette direction d’acteurs si parfaite?

C.C.: J’ai beaucoup de mal à travailler avec des gens que je ne " sens " pas. Je fais généralement un repas avec eux avant de tourner (ce n’est pas obsessionnel, rassurez-vous!). Cela me permet de constater si une communication s’établit entre nous. La difficulté durant le tournage est de maintenir cette communication entre les acteurs: cela était d’autant plus important pour ce film qu’il s’agit d’une famille. S’ils ne se sont pas entendus, ils ont eu la politesse de ne pas me le faire remarquer: tout la haine était reportée sur Bernard Le Coq! Sinon, je ne donne jamais d’indications concernant le jeu des acteurs, j’essaye de leur faire deviner ce que je veux qu’ils fassent: je ne suis jamais sûr qu’une ligne de direction soit la bonne.

- Le thème de la Berlinale est la tolérance. Or, vous avez évoqué de manière assez désinvolte à la télévision votre amitié avec Jean-Marie le Pen. A travers le film avez-vous voulu régler ce problème?

C.C.: Justement pour moi la tolérance passe par tous les stades, même par Le Pen. Je n’ai pas la tolérance sélective; ça ne veut pas dire que je vais voter pour lui. Cependant, c’était un homme très drôle: quand je l’ai connu il enlevait son pantalon chaque fois qu’il voyait un flic. C’était pas mal, mais ça fait longtemps. Le type du F. N. dans le film, est celui à qui on pense pour la lettre anonyme, mais en fait il n’y est pour rien! Mais je ne regrette pas d’avoir parlé de mon amitié avec Le Pen, ça fait cinquante ans tout de même. Je ne sais pas si je le serais encore: cela fait quarante ans que je n’ai pas vu son cul. Les gens qui ne comprennent pas ça peuvent aller se faire voir.

- Thomas Chabrol, vous sentez-vous libre sous la direction de votre père?

Thomas Chabrol: J’ai été obligé de jouer dès l’âge de cinq ans sous les ordres du Chabrol suprême. Non, disons qu’il m’a légèrement indiqué la bonne direction.

- Comment décririez-vous l’état actuel du cinéma français?

C. C.: Il y a deux choses, la création cinématographique, et l’industrie. En ce moment il y a un petit problème monétaire dans l’industrie, suite aux aventures de l’homme à la chaussette trouée, qui a déconné avec les mannes principales. Quand aux qualités artistiques du cinéma français, elles me paraissent assez vives, bien que cela dépende des années. Il y a eu des émergences vraiment intéressantes: je ne vais pas citer de peur d’en oublier. Je pense également que la parité va être rattrapée. Il y a des jeunes qui commencent, et des vieux qui continuent à faire des choses pas mal. C’est ceux entre les deux âges qu’il faut secouer.

Marin Karmitz: Depuis quelques années, dans le cinéma français, les producteurs se reposent, ils me rappellent les cinéastes de l’Est, appuyés sur le Soviet suprême. Quand le mur est tombé, ils se sont retrouvés le cul par terre. Comme Canal Plus va très mal, on peut dire qu’une partie du cinéma français se retrouve dans une mauvaise position. Il s’agit de reconstruire et de nous appuyer sur les énormes capacités de création du cinéma français.

 
         
 


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