Un taxi pour trois

Interview d’Orlando Lübbert,à l’occasion de la sortie de son film

 
   


Propos recueillis par Laure Becdelièvre et - en français - et Laurence Kundid - en chilien - traductions d’Isabelle Buron et Laurence Ku
29-01-2003  
 
   

Orlando Lübbert est l’un de ces intellectuels qui ont dû quitter le Chili au moment du coup d’Etat militaire en 1973. Après vingt d’ans d’exil en Allemagne, où il n’a jamais coupé les ponts avec son pays natal, réalisant de nombreux documentaires (dont Los Puños Frente al Cañón) et longs-métrages (El paso, La Colonia) sur le Chili, Orlando Lübbert revient au pays en 1995. L’heure est alors au constat. Mais aussi au cinéma. Un Taxi pour Trois est le fruit savoureux de cette découverte d’un Chili qui a changé, et qu’en même temps le réalisateur ne peut cesser d’aimer.

Laurence Kundid: Comment vous est venue l’idée d’Un Taxi pour Trois?

Orlando Lübbert: Tout est parti d’une anecdote racontée par un chauffeur de taxi qui s’est fait attaquer. On lui a mis un couteau sous la gorge et on lui a demandé de choisir entre le volant ou le coffre. Il choisit le volant. Et ils partent attaquer des gens dans la rue puis finissent par se répartir le butin avec le chauffeur de taxi. Je racontais cette histoire et ça avait l’air de plaire autour de moi.

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Laure Becdelièvre: Avez-vous eu du mal à réunir les moyens financiers et techniques nécessaires?

O. L.: J’ai participé à un concours organisé par l’Etat, le " Fondart ", et j’ai gagné 70 000 dollars pour faire le film. C’était un début, mais je n’avais pas assez. Alors je suis allé voir un cousin à moi qui est millionnaire, et je lui ai dit: " tu vois, j’ai une piscine avec ça d’eau (ndlr: il nous fait le geste avec ses doigts): si je plonge, je me tue; alors faudrait que tu rajoutes un peu d’eau, comme ça je ne ferais que me blesser… ". Et il m’a donné 20 000 dollars. J’ai donc tourné le film avec seulement 90 000 dollars: nous avons quand même pu le faire en 35 mm, en utilisant une caméra BL2.

L. K.: Un taxi pour trois propose une vision du Chili " de l’intérieur ", qui capte parfaitement toutes les spécificités de la société chilienne. Comment avez-vous réussi à poser un regard si authentique sur cette réalité malgré votre exil de 20 ans en Allemagne? Ou est-ce précisément cet exil qui vous a permis d’avoir la distance critique nécessaire?

O. L.: C’est un peu comme le " V-Effekt " de Brecht, l’" effet de distanciation ". Je pense que, parfois, la distance aide à recréer une capacité d’étonnement: quand je suis rentré d’Allemagne en 1995, je n’avais pas beaucoup d’argent, mais du coup j’ai pu vivre le Chili vrai. Je n’avais vraiment rien, mais ça m’a permis d’avoir les yeux et les oreilles ouverts. Alors les histoires viennent toutes seules. J’ai l’impression que les Chiliens, eux, sont tellement près de la réalité qu’ils ne la voient pas Pourtant le Chili est un pays plein de vie, et je ne veux pas le voir comme un pays portant la croix sur son dos – moi, je ne suis pas chrétien, donc je n’ai pas le problème de la culpabilité…

L. B.: Vous précisez que vous n’êtes pas chrétien – dans votre film, il y a aussi cette dimension caricaturale du catholicisme, avec notamment la scène où les deux délinquants repentis apprennent des chants religieux à la famille d’Ulises…

O. L.: Au Chili, on appelle ces gens " Los canutos ". Ce sont des sortes d’évangélistes, de prêcheurs moralisateurs… Des gens qui sont très sérieux, très travailleurs, et qui ne boivent jamais. (Rires) Au Chili, l’Eglise a perdu la base des gens pauvres qu’elle avait autrefois, en se mettant du côté du pouvoir et de l’argent. Du coup, la plupart des gens pauvres se sont tournés vers ces " évangélistes ": c’est un élément important pour comprendre le monde du peuple chilien. Mais je ne veux pas le caricaturer: je veux seulement l’utiliser comme un élément dramatique de contrepoint. Quand le délinquant rencontre à un moment donné la lumière du Seigneur, cet effet me plaît.

L. B.: Vous disiez aussi tout à l’heure que vous étiez arrivé au Chili avec rien. Aujourd’hui, avec le succès de votre film, la situation a dû changer, non? Votre film parle beaucoup de la consommation au Chili: quel genre de consommateur êtes-vous?... Avez-vous une Lada?

O. L.: (Rires) Non, je n’en ai pas… J’ai gagné de l’argent, mais je ne suis pas devenu riche. J’ai dépensé beaucoup d’argent pour mon nouveau projet: il a fallu acheter du matériel pour monter, une caméra digitale… En gros j’ai vécu un an et demi, presque deux ans sur Un taxi pour trois, et le reste des bénéfices sert à mon nouveau projet. Mais c’est sûr qu’au Chili, je suis une exception.

L. B.: Vous stigmatisez, dans votre film, le règne absolu de l’argent et de la corruption dans la société chilienne. L’industrie du cinéma est-elle épargnée par ce phénomène?

O. L.: Il n’y a pas d’industrie du cinéma au Chili, il y a des gens qui font du cinéma. C’est un phénomène très curieux: s’il y a tout ce qu’il faut pour faire du cinéma (des laboratoires, des équipements, des techniciens), c’est parce que le Chili a beaucoup développé l’industrie de la publicité – là, pour le coup, il y a une véritable industrie de la pub. Mais quand je vais pour louer une caméra, je ne peux pas payer le prix qu’ils pratiquent: ce développement de la publicité est vraiment devenu une barrière. Les gens de la pub gagnent beaucoup d’argent avec peu de travail, en faisant ce que j’appelle de la " pollution intellectuelle ": beaucoup de mes collègues vivent très bien, et eux jurent que la pub ne les a pas transformés. Mais moi je crois que ça leur transforme le regard, et qu’ils ne s’en rendent pas compte.

L. B.: L’humour noir est omniprésent dans votre film. Est-ce un jugement personnel, l’effet de votre propre vision de cinéaste et d’homme sur la réalité chilienne, ou pensez-vous que c’est un trait inhérent à cette réalité?

O. L.: Je me rends compte que l’humour noir a une force, et que c’est pratiquement la seule manière de raconter l’histoire sans tomber dans un discours religieux, trop sérieux, trop solennel. Le cynisme, l’ironie sont des mécanismes de l’humour noir qui caractérisent souvent les peuples faibles, opprimés: par exemple les Juifs sont très fort en humour noir, de même que les Andalous, qui ont été eux aussi persécutés – les Chiliens sont très andalous. L’humour a aidé beaucoup de gens à rester en vie lorsqu’ils étaient prisonniers et torturés, c’est une façon d’échapper à la torture.

L. K.: Votre vision du Chili dans le film est quand même assez pessimiste…

O. L.: Il y a pourtant dans mon film des personnages qui évoluent. Coto notamment, le plus jeune des délinquants, évolue plutôt dans le sens positif au contact de la famille qu’il n’a jamais eue: il connaît sa première relation amoureuse, tout ça l’humanise. C’est un délinquant qui sort de l’ombre pour entrer dans la lumière de la vie. En revanche les autres personnages sont submergés. Mais ça n’est pas du pessimisme. Des gens au Chili m’ont reproché la fin du film; je leur ai répondu: " Donne-moi un autre pays, je te donnerai un autre film! "… On pourrait dire que c’est un film " sainement cynique ".

L.B.: Comment voyez-vous l’avenir pour le Chili? Avez-vous cette vision très cynique de la fin du film, ou gardez-vous quelques espoirs?

O. L.: Le Chili est un pays où l’on peut côtoyer des gens merveilleux, mais hélas ces gens, on les fait fonctionner d’une manière " fausse ". Nous, on a le capitalisme sauvage qu’ici vous ne connaissez pas encore. Absolument tout est dirigé par l’argent et la loi du marché; la culture ne fonctionne pas comme un droit, la culture s’achète. Il faut payer si tu veux un bon lycée. Pareil si tu veux avoir des soins à l’hôpital: tu dois laisser un chèque en blanc à l’entrée pour qu’on soit assuré que tu vas payer… sinon tu meurs. Moi j’appelle ça la " jungle néo-libérale ". Le Chili souffre d’une perte d’humanité. Il y a une scène dans le film dans laquelle Coto est touché par le chauffeur de taxi et en devient tout tremblant: tu te rends compte, sans qu’il le dise, que ce garçon n’a jamais reçu aucune marque d’affection (un peu comme l’Antoine Doisnel des Quatre cents coups). C’est un délinquant par défaut, comme le sont 90% des délinquants dans mon pays.

L. K.: Et les 10% restants?

O. L.: Ce sont ceux qui dirigent le pays… (rires)

L. K.: Vous venez de mentionner Antoine Doisnel… Quelles-sont vos influences cinématographiques?

O. L.: Le cinéma de la Nouvelle Vague, tout particulièrement Truffaut: aujourd’hui nous avons besoin de plus de Truffaut, parce que ce qu’il apporte aux films, l’humanité de ses personnages, compte beaucoup plus que les effets formels. Il faut revenir à cela… Sinon, le néo-réalisme italien… Et Angelopoulos (enfin sa première période, pas la seconde…).

L. B.: Dans ce Chili dont vous déplorez la perte d’identité, pensez-vous avoir conquis une certaine identité grâce au cinéma? Où vous situez-vous, à un niveau identitaire, entre le Chili et l’Allemagne?

O. L.: J’essaye d’être conséquent avec l’identité de mes histoires. Sinon je peux me sentir bien partout. Ce que j’aime surtout, c’est l’authenticité. En Allemagne, j’ai de grands amis, j’ai appris à vivre, à aimer vivre en Allemagne. La même chose s’est passée au Chili. La plupart des exilés qui reviennent au Chili sont amers parce que ce n’est plus le Chili qu’ils connaissaient, sans se rendre compte qu’en fait tout change, à Paris, à Londres comme à Santiago du Chili. Moi je préfère vivre les pieds sur terre, là où je suis, avec les gens que j’aime, avec les gens de la rue.

L. K.: Le film a-t-il suscité des débats au Chili?

O. L.: Il n’y a pas vraiment eu de débats ouverts. Mais le film a provoqué beaucoup de discussions sur notre manière d’être en général. La difficulté, c’est qu’au Chili, personne ne dit les choses comme elles sont, c’est un traumatisme de la dictature. Il faut casser les murs qui sont en travers des esprits. En 1992, j’ai fait un documentaire pour la télévision allemande, Correcto, o el alma en tiempo de guerra (" Correct, ou l’âme en temps de guerre "): j’ai étudié la guerre psychologique, l’effet de la terreur dans la conduite des gens telle qu’elle s’appliquait au Chili. Dans ce pays, il faut montrer rapidement qu’on n’est pas dissident, qu’on ne pense pas autrement: quand je prends un taxi par exemple, le chauffeur me répond toujours " Correcto ". C’est l’effet de la structure dictatoriale et militaire. Il faudra un long processus pour que les mentalités changent, mais le cinéma peut faire beaucoup pour cela.

L. K.: Comment expliquez-vous un tel succès d’Un taxi pour trois au Chili?

O. L.: Parce que je montre le monde populaire sans utiliser le petit trou de la serrure. J’ai réussi à créer des personnages très authentiques. Et aussi parce qu’il y a beaucoup d’humour: les gens n’arrêtent pas de rire quand ils voient le film. Je l’ai montré en Corée, et même eux riaient (je ne sais pas de quoi, mais ils riaient – peut-être parce qu’il existe encore des Lada au Chili…). Ils m’ont même demandé à quel secteur de la société urbaine appartenait le chauffeur de taxi!... (rires)

L. B.: Redoutez-vous la sortie concomitante en France de Taxi 3 et d’Un taxi pour trois?

O. L.: C’est très exotique et très bizarre… J’espère en fait que beaucoup de gens se tromperont et iront voir mon film! (rires)… Avec l’argent dépensé ne serait-ce que pour les affiches de Taxi 3, je fais 3 films…

 
         
 


Mise à jour le 13-11-2008

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