Abbas Kiarostami

Interview réalisée le 16 Septembre 2002 à propos de son film "TEN".

 
   
Abbas Kiarostami est réalisateur (Et la vie continue, Où est la maison de mon ami ?, Close up, Le vent nous emportera, Le goût de la cerise –Palme d’or 1999-, Ten)

Propos recueillis par Clémentine Gallot et Philippe Huneman
18-09-2002  
 
   

Quelle est la part d’improvisation dans Ten ?

Il y en a beaucoup. Les sujets de conversation étaient contrôlés mais l’expression était libre.

Comment s’est passé le travail avec les comédiens ?

Comme d’habitude, j’ai travaillé avec des acteurs non professionnels. Le travail que je fais avec eux peut durer des mois. Nous commençons par discuter des sujets qui seront abordés dans le film, peu à peu, ils s’approprient cette réflexion, comme quand quelqu’un vous raconte une blague et que vous la reprenez à votre tour. Je leur donne le sujet, puis c’est à eux d’exprimer ces idées avec leurs propres mots. A long terme, ce travail devient une compréhension mutuelle, une communion.

Pourquoi avoir choisi de situer l’action dans une voiture? Est-ce parce que c’est un lieu plus propice aux confidences?

C’est effectivement un lieu propice à ce genre de conversations, mais ce n’est pas le seul! L’autre raison de ce choix est l’usage de la caméra fixe: une distance constante par rapport à l’acteur, sans changer de focale : dans une voiture ce choix devient légitime. Alors que, si on est dans une chambre on peut être tenté de multiplier les plans. Il y a peu de temps, j’ai fait un voyage de sept heures en voiture avec un ami : durant le trajet nous avons discuté et nous sommes toujours regardé d’un seul angle de vue, d’une seule distance, et personne ne s’en est fatigué. On n’a pas éprouvé le besoin de mettre la caméra sur le capot. En voiture, on ne peut pas se permettre de varier les points de vue. Autre raison: dans une automobile, quand on se tait, on peut regarder le paysage, ce qui est impossible dans une chambre où le silence est toujours pesant. Le silence est plus acceptable dans une voiture: il ne signifie pas qu’on est brouillés.

Ten peut faire penser au Goût de la cerise: est-ce ce film qui vous a donné envie de continuer en vidéo ?

Quand j’ai commencé à travailler sur Ten je n’ai pas pensé au Goût de la cerise. Ce n’est que plus tard, en revoyant ces images brouillées, que j’ai senti qu’elles me plaisaient. La comparaison entre les deux films vient du fait que les acteurs, devant la caméra 35 mm, étaient figés, conventionnels, alors que, dans la partie en vidéo, j’ai vu qu’ils étaient plus naturels. La vie circulait devant ma caméra numérique.

Vos précédents films mettaient en scène des hommes et des enfants, comment en êtes-vous venu à filmer des femmes ?

Effectivement, je suis arrivé un peu tard aux femmes, mais j’y suis arrivé! En fait, j’ai toujours vécu avec ces histoires de femmes, mais quelques chose en moi résistait à aller plus loin. Finalement, la brèche s’est ouverte, mais il n’y a aucune raison précise à cela.

Ce dispositif de mise en scène nouveau, plus intime qu’en 35 mm, est-il lié au fait que les hommes et les femmes n’ont pas la même rapport à l’intimité ?

Je ne voudrais pas toucher à cette interprétation, que je trouve très belle. On fait souvent des interprétations sur mes films, et j’ai des scrupules à dire si je suis d’accord ou pas. Je trouve qu’elles enrichissent le film, qu’elles y apportent l’imaginaire de chaque spectateur.

Lorsque vous faites un film, doit-il changer quelque chose chez les gens qui le font et chez les spectateurs ?

Effectivement, lors d’une avant-première, une jeune femme est venue me dire que Le goût de la cerise lui avait sauvé la vie. Quant à l’actrice de Ten, ses proches ont constaté un changement inattendu après le tournage. Je pense que le cinéma a un pouvoir magique. Pour moi, le changement tient à la situation spécifique du spectateur: assis et disponible. On peut extérioriser une émotion de manière encore plus grande que sur le divan du psychanalyste, on se détache de tout ce qui nous entoure.

Vous avez dit que même si on est pessimiste, on ne peut pas vivre sans espoir: Ten est-il un film porteur d’espoir ?

Ten n’est ni pessimiste ni vraiment tourné vers l’optimisme: cela dépend de la manière dont on aborde le film. Une mort est toujours désagréable, mais je peux la regarder de manière positive, pensant que cela peut m’apporter un message. Tout objet est porteur d’un avertissement pour moi: Ten porte de l’espoir car il y a beaucoup d’avertissements, pour les maris, les femmes âgées ou jeunes. Chacun à un moment donné du film peut se reconnaître dans les personnages, comme dans un miroir.

Au cours du film, la conductrice semble plus sereine, au fur et à mesure de ses rencontres, elle semble moins révoltée.

Effectivement, au début elle est assez survoltée, puis elle se calme, et sa voix change également.

Vos films montrent souvent la transformation des personnages: comment devenir autre tout en continuant à mener la même vie.

S’il n’y a pas ce changement, le personnage n’a aucune raison de continuer à vivre. Cela se passe ainsi dans la nature: il est impossible de ne pas se transformer! Empêcher une évolution est beaucoup plus difficile que le changement lui-même.

Quels sont vos projets ?

Une série de courts-métrages sans êtres humains ni dialogues: il y aura juste de l’image, comme pour compenser Ten, qui est très bavard. Je vais vers une période de silence.

 
         
 


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