Claire Denis

Rencontre du 8 septembre, à propos de son film "Vendredi soir"

 
   


Propos recueillis par Clémentine Gallot
11-09-2002  
 
   

Comment vous est venue l’idée du film ?

A la suite d’une proposition de mon producteur, je devais adapter un ancien scénario de Jean Renoir, "Adrienne". Emmanuelle Bernheim et moi avons travaillé un an à ce projet, et je n’y arrivais pas. Je lui ai finalement avoué, et fais part de mon désir de faire un film centré sur deux personnages : elle m’a alors dit qu’elle écrivait un livre intitulé Vendredi soir. Il était question que d’autres réalisateurs l’adaptent, et en fait elle m’a dit qu’elle voulait que je le fasse. Quand j’ai commencé à tourner, j’ai eu peur: j’ai trouvé ça plus difficile que je ne l’avais d’abord imaginé, à la lecture du livre. De plus, j’avais envie de prendre de la distance par rapport à ce qu’on entend souvent dire, sur l’intimité et les femmes.

Quelles sont les difficultés d’une telle adaptation ?

D’abord, je n’ai jamais adapté de livre, même si j’y ai déjà trouvé des sources d’inspiration. C’était donc nouveau pour moi. Ensuite, un livre décrit très bien une rencontre entre deux êtres, alors que le cinéma se trouve presque disqualifié pour ce genre de sujet. L’intimité, la courtoisie d’un geste, l’audace : je sentais qu’ il fallait inclure toutes ces choses dans le film, car elles me touchent beaucoup. J’avais envie de faire ce travail avec les comédiens. De même que la timidité aide à aller dans l’intimité, la pudeur et l’impudeur sont une seule et même chose en fin de compte.

Vendredi soir: est-ce une réponse apaisante après Trouble every day ?

Les films se répondent toujours, forcément, même si on ne s’en rend compte qu’après. De plus, le projet de Vendredi soir a pris forme avant le tournage de Trouble every day, qui était une projection cinématographique de la peur qu’on a des relations. Mais ici j’ai traité le thème de la rencontre, du moment où l’on tourne la tête vers quelqu’un… et puis voilà. J’essaye également de ne pas utiliser de métaphores dans mes films, de les sortir de ma tête: s’il y en a, c’est de manière inconsciente.

Vous situez-vous dans la tradition d’un cinéma "féminin" (comme, par exemple, Chantal Ackermann) ?

Je n’ai pas pensé à Chantal Ackermann en faisant ce film, bien que je l’aime beaucoup! Je ne crois pas qu’il faille opposer aux embouteillages, par exemple, quelque chose de féminin: de toute manière, personne n’aime ça.

C’est un film peu bavard.

Effectivement, mais ce n’est pas pour autant un film muet, il y a beaucoup de son ! C’est un choix: je préfère dire cela plutôt que parler de parti pris, car c’est comme si on décidait que cette année telle chose n’est pas bien ou que c’est la mode du noir. Dans le livre, l’histoire se passe dans la tête d’une femme, or je n’avais pas envie d’utiliser une voix off, le film aurait été au passé et je voulais qu’il soit au présent, presque en temps réel. On approche trop souvent le cinéma comme du dialogue filmé: or, dans la vie, on ne parle pas tant que ça.

Les dialogues d’un film me viennent souvent naturellement, or, le babillage permanent au cinéma pour remplir les trous m’insupporte… J’imagine que quand on rencontre quelqu’un et qu’on va dans une chambre d’hôtel on ne parle pas tout le temps, du moins c’est l’idée que je m’en fais.

La réalité au cinéma, c’est quoi, pour vous ?

Mon cinéma n’est pas forcément réaliste, j’aime bien osciller entre réalité et imaginaire, sans trancher. Je ne cherche pas à être quoique ce soit, ni onirique, ni réaliste. Par ailleurs, les moments où je me sens réellement confrontée à la vie, à la réalité, sont rares, je m’en souviens toujours. C’est cet aspect que doit rendre le cinéma: je me fiche un peu de la réalité.

Avez-vous l’impression d’avoir employé Valérie Lemercier et Vincent Lindon à contre emploi ?

Il faut savoir que j’ai eu tout de suite envie de voir Valérie et Vincent dans mon film, personne d’autre. Ensuite, j’entends souvent ce mot de contre emploi, à propos de ces deux acteurs. J’y ai réfléchi: il n’y a pas de contre emploi, ça n’existe pas! Quand j’allais voir les spectacles de Valérie, je voyais déjà ce personnage qui ressemble à Laure. Vincent est très actif dans ses films d’habitude, là il est différent. Mais on ne peut pas dire qu’il y ait contre-emploi, car ils sont comme ça aussi, c’est une part d’eux-mêmes !

Quelle est la signification de la dernière image, le sourire de Laure ?

Ce n’est pas un sourire de liberté ou de libération, d’ailleurs je ne sais pas ce qu’est la libération, ce mot me fait peur, je l’ai trop entendu dans ma jeunesse. C’est un sourire qui correspond uniquement à ce moment là, et qui ne vaut que pour elle-même, pour ce choix qu’elle a fait à un moment de sa vie. Il y a des moments où la vie est un enfermement, non pas parce que le mariage est une prison, mais parce que, parfois, la cage thoracique devient vraiment une cage: là elle se sent vivre, et c’est précieux.

 
         
 


Mise à jour le 13-11-2008

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