Nicole Garcia

Rencontre au MK2 Quai de Seine, le 9 juillet 2002, à propos de son film "L'adversaire"

 
   


Propos recueillis par Clémentine Gallot
28-08-2002  
 
   

Comment se passe le travail du cinéaste à partir d'un fait divers ?

Je pense que le cinéma travaille sur une trame: elle est donnée ici par ce fait divers. J'en ai pris connaissance au moment des faits; il a été largement rapporté par les médias. C'est quand j'ai lu le livre de Carrère (L'adversaire) que j'ai découvert un personnage dont l'émotion existentielle m'a bouleversée. Il y avait, pour moi, la possibilité de filmer une tragédie. Il y avait ce caractère inexorable, car tout est déjà joué avant que le film ne commence. Ce personnage est tragique, absolu. La tragédie antique trouve sa transcription dans notre époque par le roman noir ou le fait divers. C'est un homme qui tombe et se voit tomber. Ce destin, cette aventure m'ont intéressée, beaucoup plus que l'aspect du mensonge. Je l'ai senti proche de nous, de la condition humaine, par sa propension à se faire des nœuds : il tombe dans le piège qu'il s'est préparé. La part sombre, qu'il y a en chacun de nous, le dévore jusqu'à une impasse : choisir entre son mensonge et la vie de ceux qu'il aime.

Le meurtre final, pour vous, ça fait partie de la tragédie ? Est-ce que ça ne pouvait pas être en dehors du film ?

Non, car Romand va au bout de sa course : c'est l'accomplissement et l'anéantissement en même temps. S'il partait, cela signifierait que le petit théâtre pour lequel il avait joué cette comédie allait être éclairé sur ce mensonge. Le dévoilement lui était plus insupportable qu'autre chose : on peut parler d'un narcissisme criminel. S'il y a en lui une folie, elle est fusionnelle, car les autres c'est lui, et les tuer c'est se tuer (il se comprend dans la destruction). A la fin du film, on entend "il est vivant" : c'est la plus grande tragédie, car il est vivant dans un monde qu'il a incendié.

Comment arrive- t-on a réaliser un film sur un personnage encore vivant, lorsque la fiction s'éloigne très peu du fait divers ? D'autant plus que dans le livre, Carrère entretient une correspondance avec Romand.

Ce genre de film est une sorte de parcours balisé, on se doit d'être fidèle aux faits : le livre de Carrère rapportait des faits policiers et judiciaires, alors que nous avions la charge d'inventer tout le reste, par exemple la relation qu'il avait avec ses enfants, ses amis, sa maîtresse. Il y a donc une part de fiction. Je ne suis pas allé voir Romand, sinon ça aurait été un documentaire ! J'ai volontairement abandonné le personnage du fait divers.

Quels rapports entretiennent le livre et le film ?

Lorsque j'ai fait part à Carrère de mon projet, il m'a dit de prendre le rapport du juge, que je trouverais la même chose que dans son livre. Mais c'est la manière dont il arrivait à faire apparaître cet homme souffrant qui m'a ouvert la porte de cette histoire. J'ai donc repris le titre du livre, qui est un terme biblique : l'adversaire, c'est le diable qu'on a en soi. On n'a pas proposé à Emmanuel Carrère d'être scénariste, d'ailleurs il ne voulait pas participer au film, le travail avait été suffisamment rude pour lui.

Quel est votre rôle dans la perception que vous nous donnez du personnage ?

Par exemple, dans la scène finale, j'ai montré Jean-Marc Faure dans un état d'absence à lui-même. Le film parle de l'inattention, de l'incuriosité des autres, puisque personne n'a vraiment vu cet homme. Or, la place du cinéaste est autre, ("moi, j'avais vu") ce n'est pas un point de vue moral, ni un diagnostique : on montre un aspect énigmatique qui est le sien, et qu'on côtoie pendant tout le film. En étant à côté de lui, on voit l'aveuglement des autres, et lui, qui donne le change : au départ du film il y a une phrase du livre de Carrère, "il y a pire que d'être démasqué, c'est de ne pas être démasqué". Sa femme, à la fin, commence à avoir des doutes, elle lui demande alors s'il s'est fait renvoyer. Elle est tellement loin du compte, le temps a mis trop de distance, le mensonge est trop gros, il y aurait trop de chemin à faire pour tout lui raconter. Ce qui m'intéresse c'est le croisement du banal et de l'inouï, en fin de compte.

Que pensez-vous du film de Laurent Cantet L'emploi du temps ?

Quand on a su que deux films se préparaient sur l'affaire Romand, on a eu très peur de faire la même chose, alors on a échangé les scénarios. Je ne voulais pas me distraire ou me troubler donc je n'ai pas vu son film. On a bien vu que ça n' avait rien à voir puisque le personnage de Cantet est représentatif, sociologiquement, du chômage : d'ailleurs son film se termine par un entretien d'embauche. Dans mon film, le personnage n'a jamais travaillé et le malaise existentiel n'a rien à voir. Ce que les deux films ont en commun c'est l'enfouissement dans le silence, l'isolement, et une analogie géographique. Mais la similitude s'arrête là.

Parlez-nous de la musique (de Badalamenti) dans le film.

Je ne voulais plus de musique quand on arrive dans cette sorte de "cinquième acte" du film. Par ailleurs, j'étais tenue de revenir toujours à ce dimanche, à cette journée blanche qu'il a passée seul, toutes choses accomplies dans cette maison. La musique donnait un aspect non conjoncturel, lyrique sans être romantique : cette musique le soutient, elle montre que même dans la banalité de sa vie, quelque chose était en marche.

 
         
 


Mise à jour le 13-11-2008

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L'adversaire