Aki Kaurismäki

Cet article est basé sur les propos tenus par Aki Kaurismäki lors de sa leçon de cinéma, le 20 janvier 2002 au Centre de Congrès d’Angers.

 
   
Aki Kaurismaki, cinéaste finlandais, a reçu le Grand Prix du Festival de Cannes 2002 pour son film "L'homme sans passé".

Propos recueillis par Raphaël Lefèvre
20-01-2002  
 
   

Intéressons-nous de plus près à cet énergumène aussi humble que présomptueux, qui prétend ne faire dans ses films que copier ses maîtres, mais dont le tout premier film était tout de même une adaptation de Crime et Châtiment

Cinéphile jusqu’à la moelle (il cite, en vrac : Tati, Renoir, la Nouvelle Vague, Leone, Peckinpah, Fuller, Kurosawa, Sirk, Stroheim, Murnau, Buñuel…), Kaurismäki a développé un style minimaliste très proche de son grand maître, Bresson. Si l’on devait à tout prix classer cet ovni scandinave, je le comparerais volontiers à Wenders, Jarmusch et autres fans de rock indépendant et francophiles – Jarmusch fait d’ailleurs une apparition dans l’hilarant Leningrad Cowboys go America. Chacun de ses films est empreint d’une ou plusieurs influences cinéphiliques. Mais s’il prétend ne faire que des films "à la manière de", Kaurismäki rend bien plus des hommages qu’il ne pastiche. Il commence sa carrière en écrivant le film de fin d’études de son frère Mika, Le Menteur, véritable déclaration d’amour à la Nouvelle Vague dans laquelle il joue un jeune finlandais libre qui ment pour échapper à toute contrainte, tente d’écrire un bouquin, se prend pour un bandit de La Horde sauvage, discute existentialisme… Le film cite A bout de souffle et Les Quatre cents coups, et Aki va jusqu’à imiter de manière confondante l’apparence et le jeu de Jean-Pierre Léaud, son idole. Autres hommages, entre autres : avec La Jeune fille aux allumettes, il dit avoir fait "un roman Harlequin à la Bresson", et Juha, dernier film muet du XX° siècle, évoque beaucoup L’Aurore de Murnau.

Lors de sa leçon de cinéma, Kaurismäki, irrésistible pince-sans-rire, nous a livré avec humour quelques clés sur son travail. Son cinéma est celui de la dignité. "Parce qu’on peut tricher avec les autres, mais pas avec soi-même, dit-il. Et nous n’avons rien à perdre, sinon notre amour propre." Kaurismäki s’intéresse particulièrement aux petites gens, humbles mais dignes. Parce que la vie des pauvres est à ses yeux plus dramatique et cinématographique que celle des riches, qui est lassante et plate, et parce qu’il considère qu’on doit parler de ce qu’on connaît – or il n’est pas riche. Avant de faire des films, il est passé par une infinité de petits boulots, de journaliste estival à plongeur dans les restaurants. C’est dans tous ces métiers et les rencontres qu’ils ont suscitées, que Kaurismäki a puisé la matière de ses films. "Mais aujourd’hui, c’est épuisé. Il va falloir que je fasse de nouvelles rencontres : mes scénarios s’enrichissent de mes rencontres et des petites histoires que je vis. Sinon j’arrête le cinéma et je me remets à la vaisselle… Je fais bien la vaisselle. Moins bien qu’à vingt ans, mais bien quand même ! "

Quoi qu’il en soit, ses films, ils les fait bien. Et quand je dis qu’il les fait, c’est qu’il les fait vraiment jusqu’au bout : Kaurismäki écrit, produit, réalise et monte ses films lui-même. Il les exploite aussi, puisqu’il est propriétaire avec Mika d’un cinéma à Helsinki (qui passait récemment Va savoir…). Comment trouve-t-il ses histoires ? C’est simple, elle sont déjà dans son inconscient, toutes prêtes, dit-il. Le tout est de les coucher sur le papier.

"Vous avez besoin d’un bon week-end, de beaucoup de cigarettes, de papier et d’une machine à écrire. Pas d’ordinateur : une machine à écrire. C’est très important. Vous commencez le vendredi, et le soir, vous avez envie de vous pendre. Vous n’avez rien de bon et vous vous dites que tout devrait être prêt pour lundi. C’est terrible… Et puis le samedi, ça vient, et plus ça avance, plus ça va vite. Pour La Vie de Bohême, adapté d’Henri Murger, 9 jours avant le tournage, je n’avais pas encore de scénario. La maison de production m’appelait, me demandait quand j’arrivais… Et je n’avais toujours rien ! Une nuit, c’est la révélation : j’ai une idée de scène. Puis une autre. Et ça s’est enchaîné, comme ça… En 5 heures, j’ai bouclé le scénario. De toute façon, je m’autorise le droit d’improviser sur le tournage. Par contre, je ne le permets jamais aux acteurs ! Je leur dis exactement où se placer, et je leur dis comme Jean Renoir ‘Ne jouez pas : contentez-vous de dire les dialogues’. La seule liberté qu’ils ont, c’est de faire ce qu’ils veulent avec leur sourcil gauche ! En fait mon minimalisme, c’est de la paresse : et comme je suis paresseux, je prends de bons acteurs, leur disant juste ce qu’ils doivent faire et leur demandant de ne pas crier. Le plus dur, dans la direction d’acteurs, c’est de faire la tournée des bars de la ville pour vérifier qu’ils n’y sont pas, pour qu’ils soient frais le lendemain ! Je ne travaille pas le matin. On commence toujours le tournage en milieu de journée. Je préfère tourner une scène de petit matin au bout d’une nuit de travail et me coucher le matin plutôt que de me réveiller tôt pour la faire… Je ne fais jamais de répétitions. Ni plus de deux prises. La deuxième, c’est par sécurité : la première est toujours la bonne. Le jeu des acteurs ne s’améliore pas au fil des prises. Au contraire."

Mais au fait, pourquoi fait-il tout lui-même ? "Je n’ai jamais rencontré personne pour écrire ou monter mes films. Je me suis habitué à le faire moi-même. Mon dernier film est une exception : quelqu’un d’autre l’a monté. Faut croire que je suis fatigué. Quant à l’écriture, tous mes meilleurs collaborateurs sont morts : Shakespeare, Dostoïevski, Sartre…"

Le silence, très présent chez Kaurismäki, est-il une caractéristique finlandaise ? demande-t-on au réalisateur. "J’en ai assez, des films américains qui parlent pour ne rien dire, et oublient le silence, répond le cinéaste. Au début, j’écrivais beaucoup de dialogues, puis j’ai épuré. Jusqu’à faire un film muet ! Et en noir et blanc. La prochaine étape, c’est sans l’image ! Non… mon prochain film aura beaucoup de couleurs – et beaucoup de dialogues ! A propos du silence, Brecht a dit : ‘Les Finlandais sont un peuple silencieux en deux langues’ ! Aujourd’hui, malheureusement, on cache ce silence de manière perverse : la Finlande est le pays qui a le plus de téléphones portables en Europe… - Non, l’Islande en a plus ! rétorque son acolyte, l’écrivain Peter von Bagh." Rires. "Quoi qu’il en soit, la Finlande a perdu son ‘silence éloquent’." Et comment ses films sont-ils perçus en Finlande ? " Les Finlandais ont peur de moi parce qu’on voit mes films à l’étranger. Mon public fidèle a une moyenne d’âge de 55 ans. Ce sont des femmes. Qui connaissent le rock’n’roll. Non… sérieusement je crois qu’on aime plus mes films à Milan et à Hambourg que chez moi. Mes films sont réalistes, et les Finlandais, en rentrant d’une dure journée de boulot, n’ont pas envie de voir un film sur eux…"

Pour Kaurismäki, le cinéma est mort en 1962, date à laquelle il situe la scission Hollywood/indépendants. "Le cinéma est comme un serpent : il est mort mais ne s’en rend pas compte et continue de bouger." Son regard sur la production américaine est radical : "Les films indépendants sont de bons films. Mais Hollywood sort un film décent tous les dix ans. D’un point de vue moral, surtout : toutes ses histoires sont bêtes et donnent un modèle de violence. Et puis ils finissent tous par ‘I love you Dad’… Le système de production fait qu’on est envahi par les Américains. Et aujourd’hui, grâce à eux, le cinéma est le face cachée du pop corn. Le rythme des films est adapté à la consommation de pop corn et de Coca-Cola : après une blague, on laisse le spectateur rire, prendre une poignée de pop corn, une gorgée de Coca, puis on envoie la blague suivante… Vous imaginez si les blagues étaient mal minutées ? Il y aurait des morts étouffés par le pop corn !" Rires. "Pour faire du bon cinéma, il faut faire comme disait Fassbinder : ‘Empruntez une caméra et volez de la pellicule’." Applaudissements.

Concluons avec cette étonnante image d’Aki Kaurismäki : "Mon plan préféré, ce serait un mur, deux personnes devant le mur, la lumière et l’ombre. On enlève une personne : il reste une personne, le mur, la lumière et l’ombre. On enlève la deuxième personne : il reste le mur, la lumière et l’ombre. On enlève le mur : il reste la lumière et l’ombre. On enlève la lumière : il reste l’ombre. C’est ça, le cinéma."

 
         
 


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