Nicolas Philibert

A propos de son film-documentaire "Etre et avoir"

 
   


Propos recueillis par Clélia Zernik et Stéphane Durin
28-08-2002  
 
   

Lors de notre rencontre à Cannes, Nicolas Philibert a insisté sur son refus du message et de tout aspect didactique. En effet, Etre et avoir montre qu’un documentaire peut être tout en retenue et en émotion, ouvert aux interprétations et à la rêverie, autant que les fictions.

Le titre est assez énigmatique. Etre et avoir, pour vous, c’est être et avoir quoi ?

Etre et avoir, ce sont d’abord les deux auxiliaires de la langue française, que nous avons appris à conjuguer à l’école. Mais ensuite ce peut être toutes les métaphores que l’on veut. Le titre doit rester ouvert. Au delà de l’apprentissage de la lecture et du calcul, l’école construit les enfants et leur apprend à grandir. C’est une école du respect : on y apprend à être solidaires les uns des autres, à être autonomes. Dans les classes à multiples niveaux, les petits doivent apprendre à travailler seuls pendant que l’instituteur s’occupe des plus grands. Dans ce petit village coupé du monde, et soumis à de rudes conditions météorologiques, la neige et le vent, la classe est comme un cocon, un petit nid où on se resserre pour se tenir chaud. Mais ce repli sur soi est en même temps une ouverture au monde, car c’est à l’école que l’on découvre que l’on habite un vaste monde.

C’est justement l’instituteur qui les fera sortir de ce cocon et les amènera au collège.

Quand on a passé huit ans dans la même école, avec le même maître, l’idée du collège, c’est un peu le saut dans le vide. Le maître a à charge d’effacer cette peur du passage dans le monde des grands.

Comment avez-vous trouvé cet instituteur ? Aviez-vous des critères de sélection ?

J’ai fait un véritable casting d’école, mais un casting d’un type particulier. En principe, je n’aime pas ce mot et il n’est pas courant dans ma bouche : le documentaire, d’ordinaire, doit faire avec les contingences et ne pas sélectionner certaines portions du réel. Mais là, je suis véritablement parti à la recherche d’une école ; je voulais qu’elle ait un petit effectif, pour qu’on puisse bien identifier les enfants, et en même temps un éventail d’âge le plus large possible, de la maternelle au CM2, de 3 à 11 ans. Au delà, mes critères portaient sur l’enseignant. Mais le choix de ce dernier n’était pas lié à sa pédagogie. Il fallait d’abord faire une belle rencontre, trouver un personnage fort qui s’imposerait tout de suite.

Justement, est-ce que vous croyez qu’il y a, dans votre film, plus qu’un documentaire, quelque chose qui tend vers le fictionnel, ou a contrario, vers l’étude sociologique ou anthropologique ?

Il n’y a aucune volonté de ma part d’être sur le terrain de la sociologie. Si sociologues et anthropologues s’emparent du film, tant mieux, mais ce n’est pas du tout mon ambition. C’est un film de cinéma, il n’y a ni discours, ni démonstration. Je ne dis pas au spectateur : " voilà ce qu’il faut savoir sur les écoles dans le monde rural. " Ce n’est pas un documentaire traditionnel, didactique qui viserait à dire au spectateur ce qu’il doit penser. Ma démarche est tout à l’inverse. Je n’ai pas à enseigner quelque chose au spectateur, mais je cherche moi-même à m’instruire, à perdre mes préjugés, et ça passe par des émotions, des situations qui s’organisent selon une construction très proche de celle de la fiction. L’absence de commentaire, la manière dont les scènes s’enchevêtrent, dont les personnages s’entrecroisent de manière à tisser un récit, tout cela apparente mon documentaire à la fiction.

Mais pourtant, il y a cette scène où vous prenez la parole pour interroger l’instituteur. N’est-ce pas là porter un regard extérieur au récit et réintroduire une instance qui juge, en la personne du maître ?

Mais pour moi, l’instituteur ne tient pas de discours. Ses propos sont toujours liés à des situations très précises; deux enfants se sont disputés, il s’approche pour essayer de les faire parler. C’est toujours pragmatique. Si cet instituteur est une perle, il ne doit pas être pris comme modèle; c’est une belle personne parmi d’autres. 

Comment caractériseriez-vous le regard du documentariste ?

Je ne saurais pas le caractériser d’un mot, car, pour moi, le documentaire est tout un pan du cinéma, d’une diversité tout aussi grande que celle que l’on trouve dans la fiction. Il y a toutes sortes de tendances, d’écritures, de singularités. C’est ce qui rend aujourd’hui le documentaire si intéressant. Pour peu qu’il échappe au carcan et au formatage télévisuel, on y découvre une grande richesse de style.

 
         
 


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Etre et avoir