Jacques Tarnero

Entretien réalisé à l'occasion de la présentation du film Autopsie d'un mensonge - Le négationnisme au lycée Buffon, à Paris, le 26 Mars 2001.

 
   


Propos recueillis par Clémentine Gallot et Raphaël Lefèvre et Kim Phoung
26-03-2001  
 
   

Pourquoi avez-vous fait ce film ?

Jacques Tarnero : J'ai fait ce film Autopsie d'un mensonge - Le négationnisme d'abord pour des raisons intimes, privées, personnelles. Je crois que tout travail tient d'abord à une raison privée, personnelle. Je dirai en même temps que c'est une espèce d'hommage des vivants à ceux qui sont morts, de la génération d'après à la génération d'avant. Et la deuxième raison est d'ordre politique, car il m'était insupportable, et cela recoupe la première partie de la question, d'entendre que ceux qui avaient été tués par les nazis ne l'avaient pas été et que c'était une escroquerie montée par les Juifs.

Comprenez-vous l'attitude de certains Allemands qui pensent qu'il faut tourner la page ?

J. T. : Je comprends cette attitude, mais je l'admets difficilement. On n'est pas responsable des crimes de la génération d'avant, de la même manière que l'on n'est pas déporté de père en fils, mais il faut avoir une conscience de l'histoire. Et s'il est des individus dans le peuple allemand qui disent aujourd'hui à ceux qui ont vingt ans : " le nazisme est une histoire passée ", on ne peut admettre ce type de propos de la part de ceux qui ont une parole ou des responsabilités publiques et politiques, car il y a des responsabilités et des prises de conscience historiques.
Quand, en 1995, le Président Chirac reconnaît, au-delà de la complicité, la responsabilité de la France dans la déportation des Juifs, il assume cela de manière symbolique en tant que Président de la République. Il est porteur de l'image d'un pays, de l'image d'une nation. De la part de l'Allemagne, il y a eu, après guerre, bien après guerre, l'action de Konrad Adenauer mais surtout le grand geste de Willy Brandt qui est allé s'agenouiller devant le monument aux victimes de Varsovie. Il y a eu des gestes symboliques forts, et c'est pour cela que, bien qu'il y ait une accélération du temps à cause des techniques, on peut dire qu'assumer une responsabilité historique, symbolique, politique, ce n'est pas faire comme le citoyen qui dit : " peu m'importe, c'est de l'histoire ancienne, moi je n'y suis pour rien ". Lui en tant qu'individu n'y est pour rien, mais l'histoire de son pays y est pour quelque chose.


Concernant le peuple allemand, peut-on parler de culpabilité collective ?

J. T. : La question de la culpabilité collective du peuple allemand est une question très compliquée, je ne peux pas y répondre en cinq secondes. D'abord l'idée de la culpabilité collective est, à mon sens, une notion très difficilement cernable. Il y a des culpabilités individuelles qui peuvent s'additionner. Ceci dit, on peut parler de conscience collective, de responsabilité collective. Il y a les gens (dont les historiens du nazisme) qui veulent justement séparer, qui veulent distinguer les dirigeants du nazisme du peuple allemand, qui veulent distinguer les nazis de la Wehrmacht, les S. S., du reste de l'Allemagne. L'enjeu est plus complexe que cela. Il y a eu la police allemande qui a commis des crimes et pas uniquement les groupes nazis, il y a eu la Wehrmacht qui a commis des crimes et pas uniquement les éléments nazis, et ainsi de suite. Donc il y a des responsabilités mélangées. Naturellement, la responsabilité première c'est la responsabilité du parti nazi, de ceux qui ont choisi d'être nazis. Mais il y a eu un laisser-faire, une tolérance, une soumission, c'est compliqué tout cela. Il est évident qu'il y a une responsabilité première et une responsabilité secondaire mais, comme vous le savez, des livres justement très polémiques là-dessus ont été publiés, en particulier le livre de Daniel Goldhagen (Les Bourreaux volontaires de Hitler), sur la responsabilité culturelle du peuple allemand, qui a accepté avec une certaine bienveillance le régime nazi. Cette question-là n'est pas une question close, elle n'est pas finie, on n'a pas fini de travailler là-dessus, elle est assez compliquée et a encore des effets aujourd'hui, dans le temps présent.


Le crime contre l'humanité commis par les nazis est-il unique, ou bien comporte-t-il certains dénominateurs communs avec d'autres (cf. Bosnie, Rwanda) ?

J. T. : Le crime contre l'humanité commis par les nazis est unique mais il n'est pas le seul crime contre l'humanité. Il y a une unicité du nazisme, unicité veut dire phénomène unique. Il y a un crime unique mais il n'est pas le seul. Il y a une Shoa, mais il existe d'autres crimes contre l'humanité, d'autres crimes que le génocide des Juifs commis par les nazis. Il y a le génocide des Cambodgiens sous le régime de Pol Pot, il y a le génocide des Tutsis commis par les Hutus du Rwanda en 1994, il y a d'autres crimes contre l'humanité en Bosnie.
Qu'est-ce que c'est que le crime contre l'humanité ? C'est le projet politique d'extermination d'un groupe humain au nom de ce qu'il est, au nom de ses origines. On peut donc dire, à propos de ces exemples-là, (comme par ailleurs celui du génocide des Arméniens en 1915 par les Turcs) qu'ils constituent d'autres crimes commis contre l'humanité. Mais chaque phénomène est un phénomène unique pour lui-même.


Concernant Internet, et les sites négationnistes : que faut-il faire ? Qui a le pouvoir de faire quelque chose ?

J. T. : Internet, c'est une menace, car on y trouve actuellement ce qu'on trouvait difficilement dans les petites librairies pornographiques ou fascistes cachées dans des arrière-cours. Aujourd'hui tout est sur Internet, et Internet c'est aussi, hélas, la poubelle médiatique. Mais pour y accéder il faut avoir envie de le consulter. Donc je ne crois pas à une menace terrible à partir d'Internet, à une menace pour l'esprit, à une menace culturelle. Pour le moment on ne peut pas faire grand chose contre Internet, puisque comme vous le savez Internet n'a pas d'émetteur particulier. On peut émettre de n'importe où à la surface du globe. Tant qu'il n'y a pas une législation nationale, Internet ne peut pas être brimé, contraint ou réprimé. Ce n'est pas contre Internet. La question est : que faut-il faire pour éduquer ? Je crois beaucoup plus à l'éducation en terme de prévention contre ce type de diffamation, de calomnies, de mensonges et d'impostures. La lecture encore plus que le cinéma, la lecture encore plus que l'image, prime, plus qu'Internet


Leni Riefensthal (la cinéaste de l'hitlérisme), quel jugement portez-vous sur elle ?

J. T. : Je pense que Leni Riefenstahl a fait de belles images, a fait de belles photos, mais quelle n'est pas irresponsable dans la participation de son talent au soutien au nazisme. Donc je ne peux pas l'innocenter. Elle a produit quelque chose au plan artistique qui a contribué à la gloire du nazisme. Je ne peux pas séparer le talent de l'artiste du contenu politique que ce talent sert, je ne peux pas séparer les choses, même si elle a regretté quand elle a pris connaissance du bilan du nazisme. Mais au moment où elle a mis sa caméra au service d'Hitler, je crois qu'elle avait une responsabilité, qu'on ne peut pas séparer le talent, l'esthétique, du contenu. Je dirai la même chose d'un Louis-Ferdinand Céline et de ceux qui ont eu de belles plumes qui ont cautionné non seulement un régime politique mais l'idéologie de ce régime, et qui ont contribué à la construction de l'idéologie nazie et raciste Il y a eu très probablement des hommes de talent, mais c'est un talent mis au service d'une cause criminelle. Je ne gomme pas le talent.

 
         
 


Mise à jour le 13-11-2008

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