Coline Serreau

A propos de son film Chaos

 
   


Propos recueillis par Raphaël Lefèvre
01-12-2001  
 
   

Pourquoi et comment êtes-vous devenue réalisatrice ?

Coline Serreau : (Silence)

Au début, c’était le théâtre, avec votre père (le metteur en scène Jean-Marie Serreau, N.d.R.) ?

C. S. : Ah non… Non, mon père n’a rien à voir là-dedans ! Je suis née dans un milieu de théâtre, oui, mais c’est ma décision… J’ai fait d’abord de la musique. Après je suis rentrée à l’école de la rue Blanche et ensuite j’ai voulu faire de la mise en scène et écrire, très tôt, très jeune : j’ai commencé à écrire à 22 ans. Enfin, j’avais déjà écrit beaucoup de choses, mais là, pour le cinéma, j’ai commencé à 22 ans.

Vous vous êtes lancée comme ça, vous n’avez pas fait d’école de cinéma ?

C. S. : J’avais fait beaucoup de photo et j’avais une culture théâtrale et cinématographique… Et j’ai appris beaucoup sur le tas, en tournant aussi moi-même comme comédienne.

De Chaos

Vous dénoncez déjà depuis longtemps dans vos comédies les travers de la société, mais dans Chaos, le propos est plus radical, grinçant, virulent. Qu’est-ce qui vous a poussée à tourner un film plus grave ?

C. S. : Je ne sais pas s’il est plus grave. Je pense que les autres étaient très graves aussi.

Oui, mais même si le fond était grave, il y avait un ton plus léger. Dans Chaos, il y a des images qui marquent par leur dureté…

C. S. : Oui… C’était peut-être l’urgence de dénoncer ces situations-là.

En même temps vous ne pouvez pas vous empêcher de faire rire…

C. S. : Cela n’est pas que je ne peux pas m’en empêcher ! C’est que le monde est drôle… dans son tragique, aussi.

Vous vous êtes beaucoup documentée sur les réseaux de proxénètes, les maisons de dressage, les femmes en Algérie… ?

C. S. : Oui, beaucoup.

A un moment du film, Malika, la jeune Algérienne, parlant des hommes de sa famille, déclare : " Y a pas de pardon. " C’est vous qui le pensez ? Comme dit Claude-Marie Trémois dans Esprit, vous avez " la rage ", mais pas " la haine "

C. S. : Ah non, pour moi il n’y a pas de pardon pour eux. Non… Il n’y a pas de pardon pour ceux qui fouettent les femmes afghanes quand elles manifestent, il n’y a pas de pardon… Aucun. Jamais.

Chaos est tourné en DV. Est-ce une recherche de réalisme ?

C. S. : Non… Je pense que c’est un très bon support de mise en scène, qui devrait dans les années à venir supplanter le 35 mm. Vous savez, c’est très pénible, un tournage en 35. On n’a le temps pour rien. Tous ces techniciens avec qui on s’engueule… Et puis c’est faux que la DV apporte du réalisme. Au contraire : elle a une moins bonne définition. Enfin une définition différente, mais l’image est belle. On fait de très belles choses en DV. Très esthétiques. Il y a des plans, dans Chaos, que je trouve sublimes.

Dans Les Cahiers du cinéma, Laure Charcossey vous reproche de " vouloir donner au particulier un caractère général en faisant toujours vivre à deux personnages la même situation " : les deux sœurs qui doivent partir se marier en Algérie, la grand-mère et sa belle-fille qui sont délaissées par leurs fils respectifs, les deux copines qui sont trompées par Fabrice…

C. S. : Cela n’a pas grand intérêt… Personne ne lit ce journal. Je ne comprends pas ce qu’elle dit.

Mais c’était voulu, ce…

C. S. : Quand on fait un film, tout ce qu’on fait est voulu !

Alors cette histoire des deux personnages…

C. S. : Non, mais ce sont des espèces de mauvais intellectuels qui se brouillent la tête avec des choses, je veux dire… Parlons d’autre chose, ce n’est pas intéressant.

Pourquoi le titre Chaos ?

C. S. : Parce que le chaos, c’est en grec le mot qui désigne l’état du monde avant son organisation. C’est-à-dire que c’est un mot qui comporte à la fois le désordre et l’espoir de l’ordre. D’un ordre nouveau.

Donc le film est l’espoir d’un ordre nouveau…

C. S. : C’est les deux ! C’est dialectique. C’est le désordre et l’espoir d’un ordre nouveau. En même temps.

Comment choisissez-vous vos acteurs ?

C. S. : Je fais des castings. Quand ils sont bons, je les engage ! (Rires.)

Bien sûr, mais par exemple ça fait plusieurs fois que vous tournez avec Vincent Lindon…

C. S. : Oui, parce que Vincent est un acteur que j’aime beaucoup.

Parce que, comme vous avez dit dans Première, il a le courage de jouer " un certain mâle occidental " ?

C. S. : Oui, il y a ça. Il y a aussi le fait que c’est quelqu’un qui aime vraiment son travail d’acteur, avec qui on s’entend bien sur le plateau, à qui ma façon de travailler convient… C’est quelqu’un qui cherche énormément et qui ne s’ennuie pas à chercher. Il est toujours d’accord pour faire une prise supplémentaire. C’est un beau personnage, qui est ambivalent : il est à la fois le macho occidental typique, bourgeois, et quelqu’un de très touchant, de très attachant. Donc ça évite le côté simpliste.

Et qu’est-ce qui vous a fait choisir St Germain pour la musique ?

C. S. : Parce que c’est la musique qui convient à ce film. C’est très beau, St Germain…

Est-ce qu’il a écrit spécialement pour le film ou vous avez pris des morceaux déjà écrits ?

C. S. : Il m’a donné le feu vert pour utiliser tout ce qu’il avait fait.

De 18 ans après (suite de Trois hommes et un couffin), qui sortira en septembre 2002

Pourquoi une suite à Trois hommes et un couffin ?

C. S. : Parce que j’avais un beau sujet.

De quand date l’idée ? C’est récent ou depuis Trois hommes… vous y pensiez déjà ?

C. S. : Non… j’y pensais plus ou moins, et puis là ça s’est concrétisé. Ca parle des jeunes qui quittent leurs parents.

Il est aussi en DV ?

C. S. : Oui. Maintenant, je ne tourne qu’en DV. Peut-être que, si je fais un film à grand spectacle, je tournerai en 35 ou même en 70 mm. Mais pas pour l’instant.

Vous avez un autre projet de film à venir ?

C. S. : Oui, mais je n’en parle pas !

De la comédie et du Cercle de craie caucasien de Brecht
(dans lequel Coline Serreau joue sous la direction de Benno Besson)

Comment partagez-vous votre vie entre cinéma et théâtre ?

C. S. : Fifty-fifty !

Qu’est-ce que chacun vous apporte par rapport à l’autre ?

C. S. : Au théâtre, tous les soirs on remet tout sur le tapis, on se remet en question, on teste. On apprend avec le public, on approfondit un rôle, on approfondit les choses et surtout on les expérimente. Tous les jours. Alors qu’au cinéma, il y a toute la fabrication, qui est très longue et qui fait que le contact avec le public est beaucoup plus rare. C’est ce qui fait que j’ai besoin du théâtre, pour ce contact avec le public. Même pour faire du cinéma.

Vous n’avez pas envie de jouer plus au cinéma, dans vos films ou ceux des autres ?

C. S. : Non, je n’en ai pas spécialement envie. J’aime beaucoup jouer au théâtre.

Dans La Belle Verte, qu’est-ce qui vous a poussée à jouer ?

C. S. : Je n’arrivais pas à trouver quelqu’un qui pouvait le faire et je me disais que ça simplifierait les choses si je le jouais.

Ce n’est pas dur de jouer et de réaliser à la fois ?

C. S. : Non. Enfin parfois, c’est des problèmes supplémentaires, parfois c’est des problèmes en moins !

Cela fait longtemps que vous connaissez Benno Besson…

C. S. : Oui. On a fait un certain nombre de spectacles. Il en a fait plein de son côté, moi je fais plein de choses de mon côté, et quelquefois on se retrouve et on fait des choses ensemble. On a en commun une certaine éthique du théâtre : on ne s’accorde pas le droit d’ennuyer le public.

Pourquoi cette nouvelle tournée du Cercle de craie, que vous avez déjà monté il y a longtemps ?

C. S. : Parce que c’est important de réaffirmer à quel point Brecht est justement un auteur qui n’est pas ennuyeux, qui peut toucher très profondément le public et l’enthousiasmer. C’est très important de redire ça, parce que Brecht est quelqu’un qui a été très massacré, par des metteurs en scène incapables, pédants et qui ne comprenaient même pas de quoi il s’agissait. Et puis de mauvais intellectuels en ont fait un exercice pontifiant, stalinien. Les mots, la distanciation, tout ça, ce sont des trucs d’école et c’est sans moi ! Brecht adorait le comique, l’émotion, le dialogue avec le public. Donc c’est très important — parce que c’est un des plus grands auteurs de ce siècle – de faire passer auprès du public la vérité de ce qu’il est.

Le Cercle de craie caucasien a été co-traduit avec Benno Besson par votre mère Geneviève Serreau, on retrouve dans la pièce Nicolas Serreau, dans Chaos, un certain Joachim Serreau… Vous aimez travailler avec votre famille ?

C. S. : Oui, oh… ce n’est pas systématique. J’ai beaucoup fait jouer Nicolas, mon frère, dans mes films, parce que c’est un super acteur. Son fils Joachim est aussi un excellent acteur. Il a aussi été stagiaire, et excellent stagiaire. Il bossait aussi dur que les autres. Plutôt plus, même. Quand il y a du talent, je suis toujours preneuse !

Bien sûr, mais est-ce que vous aimez être entourée de gens que vous connaissez déjà ?

C. S. : Pas forcément. Je change très souvent d’équipe.

Questions subsidiaires

Vos film(s), auteur(s) et/ou acteur(s) préférés ?

C. S. : Cela je ne le dis jamais.

Vous n’arrivez pas à choisir ?

C. S. : Ce n’est pas que je n’y arrive pas ! non, non… je refuse.

Le dernier film qui vous a marquée, non plus ?

C. S. : Non plus. Jamais. Non, non… (Hésitation.) Le seul que je respecte vraiment, c’est Charlie Chaplin.

 
         
 


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