Romain Goupil

Entretien réalisé le 28 octobre 2001 à propos de son film Lettre pour L

 
   
Filmographie : Mourir à trente ans, A mort la mort !, Lettre pour L.

Propos recueillis par Clémentine Gallot
28-10-2001  
 
   

Vous avez été leader en mai 1968, vous avez lancé des pavés… Pensez-vous que la violence puisse se justifier ?

Romain Goupil : Bien sûr qu’elle se justifie, par rapport à l’oppression ; si on ne justifie pas la violence, on ne justifie pas non plus la révolte et on doit accepter et obéir ! La violence est intimement liée à l’Histoire, à notre histoire, c’est comme ça qu’elle a ses plus mauvais côtés ou sa meilleure face. Bien entendu, la violence n’est pas justifiée en soi mais par rapport à une situation insupportable, intolérable…

C’était intolérable en mai 1968 ?

R. G. : A ce moment-là, la violence était mise en scène : on va faire des barricades de la commune qui sont donc un code, des barricades d’émeutes. C’est un système comme le sitting, c’est-à-dire qu’on s'assoit pour demander la libération de tous ceux qui, de notre point de vue, avaient été emprisonnés injustement, et on décide de s’asseoir autour de la Sorbonne pour qu’ils la rouvrent, car elle n’avait jamais été fermée depuis sa création. Donc, on va simplement mettre des barricades pour se protéger ou même symboliquement, montrer notre refus, mais on ne va pas être armés et tenir une ville : c’est symbolique ! Et dans la façon dont on va lancer des pavés : un pavé ça ne se lance pas à 500 mètres, ça se lance avec la possibilité qu’on a physiquement de le lancer ; donc les policiers, sachant cela, se mettaient exactement à 40 mètres pour ne pas recevoir les pavés, ils les relançaient de la même manière. Donc nous, on se mettait aussi à 40 mètres ! Il n’y a eu aucun mort, que je sache, en mai 1968.

Quelle différence faites vous entre révolution et terrorisme ?

R. G. : Sur le principe même de la révolution on considère que dans les processus révolutionnaires, il s’agit d’une majorité de gens qui n’ont pas eu la parole – ou pas le droit de la prendre – qui vont utiliser la violence pour renverser quelque chose de tyrannique ou qui leur semble injuste. C’est le principe même des révolutions, même si ce n’est pas ce qu’elles deviennent. Enfin, au début le but est de changer un état de choses inacceptable, tyrannique, une dictature.

Pour le terrorisme, c’est un tout petit noyau d’individus qui considèrent qu’ils détiennent la vérité et qui essayent de l’imposer par la terreur en pensant que ce qu’ils font est juste, pour l’ensemble de la population. Ce n’est pas du tout le même type de raisonnement, ni le même fonctionnement.

Ces temps-ci on a beaucoup entendu dire que le terrorisme était une " réponse à l’oppression ", et que c’était l’injustice dans le monde qui l’expliquait.

R. G. : Ce n’est pas parce que ça a été beaucoup répété que c’est vrai ! C’est une absurdité : penser que le terrorisme, la terreur, l’utilisation de moyens plus injustes que le sort qui vous est soi-disant fait – et pour y répondre vous allez assassiner des innocents, des civils – penser que cela va changer la situation… En aucun cas ! Le principe même du terrorisme, c’est de penser qu’on détient la vérité et qu’au nom de cette vérité on peut duper les gens : c’est encore pire, quand on veut changer le monde pour qu’il devienne plus " juste ", d’utiliser les mêmes moyens que ceux d’en face ; c’est encore pire que quand, eux, les utilisent. La police chilienne torture, veut mettre en place Pinochet ; ils ont un comportement de fascistes, je ne l’excuse pas mais c’est leur fonctionnement. Mais, qu’au nom d’une idée prétendument supérieure, on soit amené à utiliser les mêmes méthodes, torturer, assassiner, c’est bien pire pour moi, c’est catastrophique, car cela se fait au nom d’une idée de quelque chose de mieux. Il n’y a alors aucune excuse, et même celle de l’injustice ne peut justifier le terrorisme.

Dans un article du Monde, Finkielkraut a dit que les terroristes haïssaient l’Occident pour ce qu’il avait d’aimable, et pas pour ce qu’il avait de haïssable…

R. G. : Oui, leur fonctionnement, c’est d’utiliser la terreur pour la terreur, un fonctionnement qui n’a pas besoin de la justification de l’injustice. Ce fonctionnement terroriste se fait au nom d’une idée du Bien qui est absolument terrifiante, une idée totalitaire de ce qui doit être, de comment les gens doivent se comporter, comment les femmes doivent être séparées des hommes, comment elles doivent se tenir à distance, comment on doit vivre ensemble. C’est une idée absolument monstrueuse ! La situation de la terreur devient en soi une jouissance pour ceux qui l’instaurent, ils ont l’impression de dominer, et d’être supérieurs grâce à l’utilisation de la terreur. Si ça n’est pas la définition du fascisme, je ne m’y connais pas !

Vous êtes inquiet pour l’avenir ?

R. G. : Je suis inquiet par rapport au fait que, malheureusement, cette action réussit au-delà même de leurs espérances : c’est-à-dire que les conséquences de cette action terroriste ont entraîné une paralysie, dans un premier temps, des transports aériens, dans l’économie et pour toute une série de fonctionnements extrêmement complexes, ainsi que des répercutions médiatiques au niveau du pouvoir, dans tous les pays européens et dans le monde. Donc, maintenant, les prochaines actions vont se faire à l’aune de cette action là : ils vont prendre exemple et il faudra que la prochaine action soit encore " mieux " (plus haut, plus fort, plus virulent), sans quoi ce sera en deçà, et considéré comme sans grand intérêt. Le fait que cette action ait " réussi " change la donne pour le prochain objectif.

Le cinéma doit-il changer ? Est ce que, selon vous, il y a une responsabilité des images dans la violence ?

R. G. : A partir du moment où on peut concevoir ces images, les mettre en scène, et y trouver du plaisir, on peut dire que c’est peut-être symptomatique d’un moment qui, pour moi, est l’inverse des explications que j’entends : au contraire, c’est dans les sociétés qui sont beaucoup plus sûres, loin de la maladie, la faim ou l’affrontement, que les gens ont envie de voir, par délégation, la violence comme une façon de se défouler parce qu’ils ont eu, dans le passé, les moyens de s’affronter pour leur territoire, la conquête de leur existence. Aujourd’hui ce ne sont plus du tout des guerriers, ce sont des gens installés dans des situations confortables. Le fait de voir des actions de violence, c’est presque une façon de se rassurer, de toujours être en prise, par écran interposé, avec la violence.

Moi, je ne crois pas du tout que c’est ça qui entraîne les phénomènes de violence. Je crois au contraire que plus les films sont violents plus ça prouve que cette société ne supporte pas d’être pacifiée. Et peut-être que c’est cette espèce de pulsion qui est plus inquiétante : c’est quoi une société qui voit sans cesse des spectacles sanglants, d’affrontements, de règlements de comptes, etc.. ? C’est plus cela qui est intrigant qu’autre chose. Mais que le cinéma soit le moteur de la violence, je n’y crois pas du tout : c’est plutôt la violence qui est tellement contenue, disciplinée, organisée, qu’elle va trouver des moyens dans l’écriture, dans le cinéma, pour s’exprimer.

Vous parlez beaucoup de la mort dans vos films, pour quelle raison ?

R. G. : Pour moi qui suis athée, c’est un des problèmes les plus intrigants : qu’on sache qu’à tout moment ça peut s’arrêter et que, de toute façon, même si ça continue, ça va s’arrêter. Quelle est donc notre responsabilité pour ce temps donné, par rapport à la vie, le rapport qu’on a avec les gens, avec le travail qu’on fait ? On n’a pas la possibilité de se dire " plus tard… ", c’est quand même compté. Mes films vont aborder ces problèmes-là : soit la mort accidentelle, soit la mort qu’on décide de se donner, le suicide, soit la maladie, quelque chose d’inévitable, dans " Lettre pour L… ", c’est involontaire. Ce souci qu’on retrouve dans tous mes films est celui de notre rapport au monde et le problème de la " fin ".

Quel est le sujet de votre prochain film ?

R. G. : Il est en cours de réalisation. Il est aussi lié au temps : j’ai repris des personnages qui étaient autour de ces aventures quand nous étions lycéens dans les années 65, 66, 67, avant 68 ; nous avons maintenant cinquante ans, et nous approchons d’une échéance différente dans l’existence. C’est un peu une mise au point : où ils en sont ? Ils se disent qu’ils avaient vingt ans dans les années 67, 68, et maintenant ? Cela va être l’aventure de six garçons, maintenant, de manière extrêmement contemporaine. Je m’amuse, on s’amuse entre nous, de ce temps qui a passé et du temps qui reste à vivre.

Avez-vous tourné en numérique ?

R. G. : Non, on a tourné avec des petites caméras vidéo qui me permettent de tourner différemment, c’est-à-dire d’utiliser la durée, sur des temps relativement longs (cassettes de 60 minutes) qui permettent de ne pas être trop directif (comme l’oblige le fonctionnement cinématographique, par rapport au temps des bobines de pellicule et aux cameras), de laisser les choses se dérouler, quitte à ne rien prendre sur la cassette. Cela me permet donc d’être beaucoup plus libre au niveau de la mise en scène, de laisser les choses plus ouvertes.

Avez-vous vu des films tournés avec la DV ? (Vidocq ?)

R. G. : Je n’ai pas vu Vidocq, en revanche j’ai vu les films de Lars Von Trier, Festen, des films de Jean Marc Barre… On commence à en voir de plus en plus. Disons que ce qui m’intéresse le plus ce n’est pas la qualité, mais l’utilisation différente de l’outil…

Comme dans le film d’Agnès Varda Les glaneurs et la glaneuse ?

R. G. : … qui est l’exemple le plus sidérant, pour moi, de l’utilisation différente de la camera.

Que pensez-vous des films français aujourd’hui ?

R. G. : Il y a des moments où je reste très perplexe. Ce sont des films que je vois et que je vais oublier - ce qui n’est pas très bon signe -, sachant que si je les vois deux ans avant ou deux ans après, ça ne va rien changer dans mon rapport ni au monde, ni au cinéma, ce sont des films pas très intéressants, pas très captivants. Je vais de moins en moins en voir. J’attends de savoir ce que les copains ont vu, ou ce qui m’intéresse, des metteurs en scène que je suis depuis leurs débuts, comme Desplechin, Claire Denis… En dehors de cela, je suis beaucoup plus à l’affût de cinématographies qui peuvent venir d’endroits inattendus, où les metteurs en scène ont des contraintes (les films iraniens…) : je vais voir le film de manière plus sympathique, en me disant qu’il va me faire découvrir un univers différent de celui que j’attends, contrairement aux films français où je vais souvent à reculons.

Avez vous vu le dernier Rivette ?

R. G. : Je l’ai vu mais ce qui me gêne - et qui est aussi le côté agréable (donc c’est un peu contradictoire) - c’est le parti pris de la mise en scène, qui est l’organisation théâtrale de situations en parallèle, ou en symétrie, et qui, à un moment faisait trop " système " pour moi…

C’est trop organisé ?

R. G. : Oui, l’organisation même du scénario et l’utilisation systématique de ce retour à la pièce et de la mise en relation des situations et de la pièce m’a moins étonné que ce à quoi j’étais prêt avec les acteurs. Je les trouve (Bonaffé, Balibar, Castellito…) particulièrement étonnants, même si ce dispositif de mise en scène m’a laissé un peu perplexe.

 
         
 


Mise à jour le 13-11-2008

Pedro Costa - Dans la chambre de Vanda

Laurent Cantet : Entre les murs

Ari Folman : Valse avec Bachir

William Klein : Regards sur mai 1968

Joseph Morder : J'aimerais partager le printemps avec quelqu'un

 
   

> Sommaire des rencontres
> Version imprimable