Constantin Costa-Gavras

Entretien réalisé par les lycéens du lycée Jules Ferry (Paris), le 3 mai 2001.

 
   
03-05-2001  
 
   

Comment êtes-vous devenu cinéaste ?

Constantin Costa-Gavras : Après des études secondaires de lettres, en Grèce, je suis venu en France. J'ai fait l'Idhec (l'école de cinéma qui est devenue depuis la FEMIS). Ensuite, j'ai eu beaucoup de chance : mes premiers stages, je les ai faits avec René Clair, Jacques Demy, René Clément. Par la suite, j'ai fait 16 films, dont certains aux États-Unis (Missing, 1982, Betrayed 1988, Mad City, 1997, avec John Travolta et Dustin Hoffman).

Mais je me félicite d'avoir exercé mon métier, dans l'ensemble, en France. Ici, le cinéma est très soutenu. Les difficultés financières ne sont pas insurmontables. Chaque année, en France, il y a une trentaine de jeunes cinéastes qui sortent un premier film. C'est considérable. Ce n'est pas comme cela ailleurs, comme aux États-Unis, en Italie, par exemple.
C'est une des raisons pour lesquelles nous avons, en France, le cinéma le plus riche et le plus varié du monde.

Quels sont les cinéastes qui vous ont inspiré ?

C. C.-G. : Le cinéma français, dans son ensemble, bien sûr. Je pense tout particulièrement à des cinéastes comme Marcel Ophüls, René Clément. Mais aussi le cinéma américain des années cinquante, sans oublier le cinéma japonais de cette époque (Kurosawa).
J'ai eu la chance de travailler avec de grands cinéastes français. J'ai appris le métier par osmose.

Le film Z, en 1969, a été un événement considérable. On a dit que vous aviez donné une crédibilité au cinéma politique. On a parlé également, à propos de votre œuvre, de "cinéma d'intervention", ou encore de "cinéma militant".
Acceptez-vous ces appréciations ?

C. C.-G. : Jorge Semprun a dit que si Z avait été un "moment de grâce", le cinéma politique était devenu par la suite une tarte à la crème. Après Z, les producteurs m'ont envoyé des dizaines de scénarios tournant autour d'assassinats politiques. Les producteurs ont toujours tendance à reprendre une recette éprouvée… Mais moi, ce qui m'intéresse, c'est de faire ce que j'ai envie de faire, et de me renouveler. Pas question de me dire : voilà ce qu'il convient de faire pour que mon prochain film marche !
On a dit que j'avais initié le cinéma politique. Mais ce n'est pas exact. Le cinéma n'est pas politique seulement quand on raconte un assassinat politique ! Tout le cinéma est politique. Par exemple, un film très violent, qui fait croire que tous les problèmes peuvent être résolus par la violence, par la force pure : c'est politique. Ou même un film de Walt Disney, comme Le Roi Lion, par exemple : toutes les bêtes de la jungle se prosternent devant lui, et, au bout du compte, il va les dévorer. C'est politique, ça aussi. Le cinéma, quel qu'il soit, est toujours porteur d'idées, d'une philosophie, d'une vision du monde.
Parler de la vie quotidienne, c'est politique. Un film sur le bonheur, c'est politique…
Moi, personnellement, je me suis surtout intéressé à la question des médias, au rôle des médias, vis-à-vis de la justice, de la politique.

On vous a présenté comme le cinéaste des droits de l'homme. Est-ce exact ?

C. C.-G. : Il est vrai que la question de la justice revient régulièrement dans mes films (cf. L'Aveu, 1970, Mission spéciale, 1975, Missing, 1982). Pour moi, c'est la dimension universelle de la politique. Prenez par exemple la question des disparitions en Amérique latine. C'était quelque chose de systématique, les disparitions : un système de gouvernement. Or, faire disparaître les gens, c'est pire que les tuer. Pour les familles, c'est insurmontable.
Face à de telles dérives de la politique, je pense en effet que la justice est le dernier rempart : le seul pouvoir qui ne peut pas être corrompu. Ou qui ne doit pas l'être. Un juge a la possibilité d'être honnête. Alors, oui, c'est vrai, il y a beaucoup de procès dans mes films. La justice, c'est le refuge pour les citoyens.

 

Votre cinéma a-t-il été prémonitoire ? (Z a annoncé la chute des dictatures en Europe)

C. C.-G. : Pour moi, ce qui est politique, c'est de réagir à propos des événements. Après, la suite, on ne peut pas la programmer. L'impact sur le public, le succès, on ne sait pas ce qu'il sera. Faire un film, c'est comme une pierre qu'on jette, on ne sait pas où elle va retomber.
Et d'ailleurs, les effets produits (éventuellement) par un film, il faut en faire abstraction.
À propos de la réussite en art, Cocteau disait : "Il y a des règles pour le succès, mais nous ne les connaissons pas".

Les films politiques en général, et les vôtres en particulier, ne courent-ils pas le risque d'être manichéens ?

C. C.-G. : Si vous voulez dire par là que dans mon univers, il y a des bons et des méchants, alors oui. Je pense qu'il y a des bons et des méchants, au cinéma comme dans la vie. Mais à une certaine époque, on a trop associé Gauche = bon, Droite = mauvais. C'est bien que l'on échappe à cela aujourd'hui.

L'indifférence, c'est de la méchanceté ?

C. C.-G. : Pas forcément, pas toujours.
L'indifférence, c'est le thème de mon prochain film, l'indifférence des gens par rapport à la disparition des Juifs en 40-44 en Europe.
Cependant, l'indifférence peut parfois s'expliquer. Je comprends, par exemple, une certaine indifférence des jeunes, aujourd'hui, à l'égard de la politique. Si l'image de la politique est désastreuse, c'est notre faute. Ce n'est pas la leur.

Le cinéma peut-il n'être qu'un "pur" divertissement ?

C. C.-G. : Cela dépend de ce que vous entendez par "pur". Pour moi, le cinéma n'est pas une "pure" distraction. Il est toujours un véhicule d'idées, un véhicule considérable. Quel que puisse en être le sujet.

Vous avez adapté plusieurs œuvres littéraires. Comment les avez-vous choisies ?

C. C.-G. : Parfois, c'est le hasard. Il y a les livres que l'on me recommande. Les raisons de mes choix ont été variables. Cela dit, je remarque qu'un mauvais livre, avec une bonne idée, ça peut constituer un point de départ formidable. En revanche les plus grandes œuvres littéraires sont les plus difficiles à adapter au cinéma.
Le problème lié à l'adaptation d'une œuvre littéraire, c'est de transformer une histoire en un spectacle, avec une trame narrative, un fil conducteur, du suspens. Quelquefois, cette trame est fournie par le roman. Mais pas toujours. Par exemple, dans le cas de l'Aveu. Il a fallu trouver le fil dramatique (il s'agissait de montrer comment le personnage est amené, progressivement, à avouer). De façon générale, je trouve que le fait de s'inspirer d'un livre est une facilité. Écrire soi-même ses propres scénarios est bien mieux. Mais c'est beaucoup plus difficile.

Qu'est-ce qu'une adaptation réussie ?

C. C.-G. : L'essentiel est de rester fidèle à l'esprit du livre, et non à sa lettre. Pour la lettre, c'est exclu. Mais pour l'esprit, ce n'est pas si simple. Dans un livre, avec une seule phrase, on peut suggérer une atmosphère. Restituer une atmosphère avec des images, c'est bien plus long et plus compliqué.
Quand j'ai travaillé avec Romain Gary (pour Clair de femme, en 1979), il m'avait fait confiance, il m'avait demandé de simplement respecter l'esprit de son roman. De même aujourd'hui avec Jean-Claude Grumbert, avec qui j'ai écrit le scénario du film que je prépare. On essaye d'être fidèle à la pièce dont nous nous inspirons (Le Vicaire, de Rolph Hochhuth).

Vous avez produit et réalisé plusieurs films aux États-Unis. Avez-vous été tenté de vous y installer complètement ?

C. C.-G. : Pour un cinéaste, l'Amérique, c'est un formidable laboratoire, avec une intensité, une dramatisation constante. Cela dit, je préfère les conditions de travail en France, la liberté et l'indépendance que nous pouvons avoir ici. Non, je n'ai pas été tenté.

Quels sont les derniers films français que vous avez vus et aimés ?

C. C.-G. : Intimité, de Chéreau. J'ai beaucoup aimé. Mais pas tout. La crudité de scènes sexuelles me gêne. Quand on pénètre ainsi dans l'intimité des gens, j'ai l'impression qu'ils ne jouent plus. Que ce n'est plus du cinéma. Sinon, à part ça, c'est un film très fort, il y a de très belles scènes filmées par un grand cinéaste.
Et puis Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain, qui renoue avec la meilleurs tradition du cinéma français (Marcel Carné, Prévert, entre autres). C'est plein de tendresse et de poésie. C'est un très beau film.

 
         
 


Mise à jour le 13-11-2008

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