Aurélien Recoing

Entretien réalisé le 11 novembre 2001 à propos de son film L'Emploi du temps

 
   


Propos recueillis par Clémentine Gallot
11-11-2001  
 
   

Quel a été votre parcours?

Aurélien Recoing : Je suis d'une famille de marionettistes, un enfant de la balle, ce qui m'a amené, à l'âge de treize ans, à prendre des cours d'art dramatique chez Florent.
Là j'ai rencontré Jean-Pierre Daroussin, Elizabeth Bourgine, comme élèves, et comme professeurs il y avait Mesguich, qui sortait du conservatoire, et Francis Huster. J'ai fait des stages avec eux et, par ailleurs, j'ai pris des cours aux Ateliers des Quartiers d'Ivry dirigés par Antoine Vitez, pendant trois ans. Puis j'ai "eu" le Conservatoire (au bout de la troisième fois) et je suis rentré dans les classes d'Antoine Vitez. Là, j'ai beaucoup travaillé, je me suis exercé, et puis, en sortant, ma carrière a commencé.

Vincent, le personnage que vous incarnez, est sympathique : or comment un menteur, un imposteur, peut-il être sympathique?
Le mensonge n'est-il pas le mal absolu (comme le pense Kant)?

A. R. : Le mensonge est peut-être le mal absolu, en soi, mais là, Vincent est sympathique car le film prend son point de vue, et son mensonge est "sous pression", il ne ment pas d'une façon machiavelique, ce n'est pas un mythomane, il ne croit pas à son mensonge, il le fait pour survivre, c'est presque un mensonge "blanc", pour le bien de sa famille, pour ne pas l'inquiéter. C'est aussi pour lui permettre de retrouver un peu de force, de liberté, d'imaginaire : c'est un homme "brûlé" par sa fonction, il a travaillé très longtemps (15 ans) dans des entreprises, il n'est plus à sa place. Donc il lui faut un temps : c'est ce qu'il dit à son fils à la fin, "il a fallu du temps, tu sais". C'est pour cela qu'il est assez sympathique, même si c'est quelqu'un de manipulateur. Bien sûr, il arnaque mais, en même temps, les autres ont "envie" d'être arnaqués, se laissent arnaquer, et dès que ça ne fonctionne plus il va tout rembourser. Cette arnaque, c'est juste pour gagner du temps sur le temps.

Vincent bénéficie d'une certaine complicité avec sa femme : peut-on dire que l'on ne ment jamais seul?

A. R. : On ne ment jamais seul, absolument. En fait ils sont très complices, avec sa femme, ils s'aiment, ils aiment leurs enfants, et elle sent qu'il y a quelque chose qui ne va pas. Mais tous deux n'ont pas les moyens de se dire la verité, de nommer, de désigner la verité, d'une façon absolue. Cela crée un hiatus, cela crée ce drame-là, et elle le sait d'une façon très consciente, elle sent les choses mais ne va pas jusqu'au bout, jamais elle ne lui dit clairement "qu'est ce qui ne va pas?". Et lui, peut-être à cause de ça, ne lui dit pas: la scène du refuge est significative : il était près à lui dire la verité et au dernier moment, il préfère ne pas le faire.

Le cas de Vincent ne relève-t-il pas de la mauvaise foi, telle que Sartre en parle dans l'Etre et le néant ?(la conscience a la faculté de se mentir à elle-même, et de croire à ses propres mensonges)?

A. R. : Il ne croit pas à ses mensonges, sinon ce serait un mythomane, c'est plutôt clair dans le film, non?

Pourtant on a l'impression qu'il se laisse entraîner dans le mensonge.

A. R. : Oui, il se laisse entraîner mais ça ne veut pas dire qu'il y croie. C'est un moyen de survivre : c'est la seule manière de garder une part de son statut social, son statut familial. finalement il ne va pas chercher une autre vie comme être trappeur dans l'Ouest! Il reste dans ce qu'il sait faire depuis toujours : être un consultant financier, s'occuper de l'Afrique, des ONG, etc. C'est intéressant car en même temps,il est enfermé, sa part de liberté est dejà close.


Le mal : est-ce de la faiblesse? Les méchants sont-ils donc excusables?

A. R. : Les méchants?

Oui : est-ce un film sur le mal?

A. R. : Non, c'est un film sur le mensonge, l'engrenage d'un mensonge: ce n'est pas un film moral sur les méfaits du mal. C'est plus un film sur le mensonge qui le conduit à revenir là d'où il était parti, c'est l'histoire d'un homme qui cherche à se "déshabiller" du monde dans lequel il vit, et il a du mal à trouver la sortie.

Est-ce que travailler (en entreprise), c'est "les travaux forcés à perpétuité"? Partagez vous ce point de vue de Serge Livrozet (dans le film Jean Michel) sur ce point?

A. R. : Il devait faire des études de plomberie vers quatorze ans, et il s'est dit que rentrer la dedans c'était comme les travaux à perpétuité.
Je pense qu'il y manière et manière d'être dans une entreprise, d'être en accord avec elle tout en gardant son être profond, c'est tout à fait possible.

 
         
 


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