A History of Violence

Film canadien de David Cronenberg

Avec Viggo Mortensen, Ed Harris, Maria Bello, William Hurt, Ashton Holmes





Par Esther Castagné
 

Durée: 1h36

 

Faux semblant

Milbrook, une petite ville paisible de l'Indiana. Une famille voit son destin basculer lorsque Tom, le père, un homme apparemment modèle, tue deux braqueurs qui menaçaient sa vie et celle des clients de son bar restaurant. Tom n'a rien à se reprocher, c'était leur vie ou la sienne et celle des autres innocents qui l'entouraient. Il ne s'agissait que de légitime défense. Mais les médias en font un héros et un individu menaçant commence à le traquer, persuadé de retrouver enfin l'homme à qui il doit la perte de son ½il et qui, comme lui, appartient à la pègre de Chicago. Tom est-il vraiment si innocent et naïf qu'on le croit ou est-il un brillant manipulateur, un génial schizophrène ?

La principale qualité du film de Cronenberg, à qui on a pu reprocher un scénario trop plat et une histoire un peu mince, est peut-être – comme souvent chez ce réalisateur – l'atmosphère inquiétante qu'il réussit à installer d'emblée et qui ne quitte pas le spectateur tout au long du film et même après car qui peut affirmer savoir avec certitude qui est réellement Tom, alias (?) Joey. Il faut décerner une mention spéciale à Viggo Mortensen, exceptionnel d'ambiguïté. S'il garde le panache d'Aragorn dans les scènes d'action, sorte de parodie du genre qui mêlent humour, auto-dérision et brio, il gagne en subtilité de jeu. Mortensen, ou peut-être Cronenberg derrière lui, réussit à instaurer le doute sur la personnalité et l'identité de son personnage à travers une interprétation trouble et troublante. Son visage réussit à passer insensiblement de la douceur au sadisme et l'on comprend que son existence idyllique vire au cauchemar puisque, comme le spectateur, sa famille découvre en lui un psychopathe potentiel et n'arrive plus à retrouver l'homme idéal qu'elle voyait jusqu'ici.
Ce doute, c'est le personnage machiavélique interprété par un Ed Harris méconnaissable qui l'a instauré. Et les dialogues, ou parfois leurs absences, les silences et les regards soulignés par la musique et les mouvements de caméra (souvent lente, souvent subjective, souvent voyeuriste) ne font que renforcer le climat oppressant du film. Comme si le caractère trop lisse et trop normal de cette famille était en réalité anormal, comme si la perfection de ce mari attentionné, de ce père attentif et de ce citoyen modèle était le signe d'une supercherie ou du moins d'une anomalie, comme si nos certitudes ne pouvaient être qu'ébranlées par les influences négatives.
Car Cronenberg ne fait que dépeindre, il n'explicite jamais. Il donne des indices mais pas de clés. Il nous suggère que la vérité est peut-être différente et que les apparences peuvent être trompeuses, tout en n'excluant pas qu'il pourrait aussi s'agir d'une erreur ou d'une manipulation. Comme dans les films d'Hitchcock, dont le réalisateur canadien reconnaît l'influence, le doute plane jusqu'à la fin de ce film de commande et même au-delà, respectant ainsi les codes du thriller réussi et convaincant. Méfions-nous, conservons nos doutes et nos soupçons car il n'est jamais mauvais de se poser des questions plutôt que de se complaire dans le simplisme d'un premier regard parfois trop tranché.