L'Intrus

Film français de Claire Denis
D'après le roman de Jean-Luc Nancy

Avec Michel Subor, Bambou, Katia Goloubeva, Béatrice Dalle, Grégoire Collin, Florence Loiret-Caille


Venise 2004 - En compétition


Par Simon Legré
 
Sortie le 04-05-2005

Durée: 2h10

 

Ce vieux coeur qui bouge

Ce qui fascine, chez Claire Denis, c'est cette faculté de faire parler les corps par des chorégraphies silencieuses qui se déroulent dans des contrées parfois très reculées du mental. Ce film-dérive s'inscrit dans la lignée de ce que la réalisatrice de J'ai pas sommeil a bâti au cours d'une filmographie à la cohérence esthétique sans pareil.

Il condense le programme génétique propre à tous les films d'une artiste qui, alliée à sa fidèle chef op', parvient à rendre compte de l'expression des continents de l'âme humaine par le corps. De corps, il en est fortement question, dans L'intrus. Celui de l'acteur Michel Subor en est la pierre angulaire. Sa gueule en lame de couteau, sa morphologie en forme de citadelle cabossée semblent porteurs du poids du monde. Cet ours impénétrable au mutisme bourru est en attente d'une transplantation cardiaque. Il s'agit ici pour Denis de se faire compagne de parcours. L'homme tentant de retisser les fils d'un passé perdu, la cinéaste tâtonne avec lui. De ce retour aux sources, rien ou presque n'est explicité. Mais comme toujours chez Claire Denis, c'est ce que son film ne nous dit pas qui interpelle. Sa caméra frémissante, notre fil d'Ariane, tisse un réseau relationnel duquel nous n'entrevoyons que des fragments de personnages qui se cognent ou se frôlent les uns contre les autres (Katia Golubeva en poupée fatale, Béatrice Dalle en maître-chien), dont la nature identitaire n'est presque jamais dévoilée et dont l'histoire reste pour eux sans suite. Un personnage a-t-il ainsi à peine le temps de s'incarner que nous bifurquons vers un autre, avant de réaliser que cet agrégat de figures s'atomise autour du pôle inducteur du film : le corps du héros, noyau sensible de cette déviation mentale vers un outre-monde. Celle qui orchestra il y a cinq ans ce sabbat rougeoyant qu'est Trouble Every Day ne topographie ici aucun espace ; la frontière y est comme poreuse. Car à mesure que le film se creuse, un étrange glissement s'opère : nous découvrons, un peu sur le tard, qu'au gré de son périple, une frontière, elle, intérieure, est franchie par le héros. De ce seuil d'abstraction adviendra ce final pictural dans les collines parfumées de la Polynésie. Il faut voir comment Agnès Godard, chef opératrice ici au sommet, met nos sens au travail en traçant les contours en mouvement de cette fuite originelle. C'est un bariolage gradué qui scande peu à peu cette involution en puissance vers la lumière. Aux couleurs essorées et ternies du Nord succède le vert électrique d'un exotisme qui, osons-le, évoque à moult reprises Gauguin. Ces tableaux vivants témoignant d'une maîtrise sidérante qui faisait suffoquer Beau Travail sont désormais irrigués par un souffle. C'est donc peu de dire que ce joyau sensualiste prolonge sa lumière crépusculaire longtemps après.