La maîtresse en maillot de bain

Film français de Lyèce Boukhitine

Avec Kranck Gouralt, Eric Savin, Lyèce Boukhitine





Par Elisabeth Montlahuc
 

 

Sur un mur, en face d’un bistrot où ils prennent leur café-crème et leur demi, un graffiti : "la maîtresse a de gros seins", avec son petit dessin illustratif. "Ils" sont trois amis, qui l’ont dessiné à l’école primaire, et contestent à la mairie le pouvoir de l’effacer d’un coup de jet.

D’abord, Jean, crédule et fanfaron : c’est le petit coq français, qui fantasme sur le pouvoir, l’argent facile, les femmes, qui veut "niquer " l’adversaire des jeux vidéos, se venger du nouveau mari de son ex parce que sa fille l’appelle "papa", drague les "thons" à défaut d’horizons plus riants.

Ensuite, il y a Eric dit Rico, le versant fauché-grippe-sous des Français : lui a toujours peur de manquer, se fait payer son petit noir par les autres, écume une boîte d’intérim, et travaille même à l’occasion sans être payé. Un jour, il prend pour la vie la première fille qui lui tombe dans les bras. Bref, son rêve, c’est la sécurité.

Enfin, Karim (Lyèce Boukhitine, auteur et acteur du film), au chômage comme les deux autres, malgré son DEA, se lève à midi et fait le désespoir de son père, qui l’exhorte inlassablement à faire un- peu-quelque-chose, fût-ce "casser des petits cailloux". Karim se tient à l’écart des sex-party des deux autres; c’est un français qui appartient à une minorité d’origine maghrébine et peut difficilement l’oublier : quand, après avoir prélevé les saucisses de son couscous, le serveur lui suggère finement de remplacer son chou par de la semoule, il lui saute à la gorge.

Pas d’ambiguïté, donc, sur les personnages : deux beaufs "sympathiques" bien français, l’un misogyne, l’autre trouillard et besogneux. Et un rêveur marginalisé qui s’accroche à son rêve : la maîtresse en maillot de bain. Les trois avancent à reculons vers la vie d’adulte. Une embrouille avec des gangsters les révèle chacun et les oblige à prendre le virage; c’est l’occasion d’introduire un peu de suspense (vont-ils gagner au bluff 100 000 euros grâce à l’échange d’une cassette ?) et la bienveillance inattendue d’un psychopathe loufoque et amical (sans doute le personnage le plus comique du film).

Comme le titre le laisse soupçonner, c’est donc un film franco-français. C’est-à-dire souvent drôle et juste, où il est question du rapport aux femmes et au travail, avec un peu d’autodérision et pas mal de vitalité. Regard, sinon "personnel", du moins original. Le tout est plutôt rythmé, sur fond d’intrigue policière, dans la veine des nouveaux scénarios français exportables : avec un début (le petit dessin) et une fin-le même dessin effacé par la mairie, au corps défendant des trois amis dont le destin se sépare justement à ce moment-là. Pour réaliser ce qu’on soupçonnait qu’ils seraient dès le départ : un mari popotte affublé d’un travail alimentaire pour l’un, le larbin d’une bande de caïds pour l’autre – et la part belle pour Karim, qui hérite d’un travail social, sans renoncer aux seins de la maîtresse. Un premier film qui raconte le destin d’un rêve et tourne à la fable moraliste, c’est plutôt bien, non ?

Mais il y a juste un problème de ton, si j’ose dire. Il s’agit d’une comédie où on est censé rire des Français qui se défendent traditionnellement d’être machistes. Simplement on dénonce leur misogynie en ridiculisant les femmes (la bijoutière grotesque, la femme de la mairie infichue de comprendre la valeur affective d’un graffiti, les deux "pantoufles" ricanantes ou soupirantes, selon la position). C’est comme les films qui font la part belle au sexe et à la violence sous le prétexte de les condamner.

D’ailleurs, à part la mère de Jean et celle de sa fille, entre la maîtresse et les "thons"présumés, où sont passées les femmes ? Chez Karim, ni mère, ni soeur. En fait, à cet égard, on dirait une réponse un peu ambivalente à Chaos.