Le Cauchemar de Darwin
Darwin's Nightmare

Film autrichien de Hubert Sauper


Prix du Meilleur Film Documentaire Européen– EFA 2004, Prix Europa Cinémas - Festival International du Film de Venise 2004, Grand Prix Documentaire – Festival du film de l’Environnement de Paris 2004, Prix du Public - Festival de Belfort 2004, Grand Prix du Meilleur Film – Festival de Copenhague 2004, Prix du Meilleur Documentaire – Festival de Montréal 2004.


Par Stéphane Malek
 
Sortie le 02-03-2005

Durée: 1h47

 

L'Afrique assassinée

En Afrique noire, la misère et la destruction des formes de vie vont de pair avec le profit des puissances commerciales qui exploitent le continent et le regardent mourir, en se lavant les mains du sang des guerres qu’elles alimentent. Le berceau de l’humanité est devenu le reflet le plus accablant de son inhumanité.


En Tanzanie, dans les années 1960, la perche du Nil, un prédateur vorace, fut introduit dans le lac Victoria à titre d’expérience. La brave bête, trouvant l’eau à son goût, s’y multiplia et y décima toute autre espèce aquatique. Aujourd’hui, grâce à cette prouesse scientifique, l’écosystème de la région est littéralement anéanti. La ville de Mwanza, bordant le lac Victoria, a alors vu se développer autour de cet énorme poisson à la viande blanche et facile à cuire, une industrie fructueuse et un commerce florissant entièrement voué à l’importation européenne, tandis que la population locale se partage misérablement les arêtes et tente de survivre avec moins d’un euro par jour. C’est sur ce constat accablant que rebondit le réalisateur autrichien Hubert Sauper pour évoquer un trafic alimenté par les Européens qui échangent autant d’armes et de munitions que de poissons qu’ils importent. Des avions atterrissent, déchargent leurs immondices, et repartent avec de savoureux filets (tout droits sortis d’usines financées par l’Union européenne) que l’on retrouve dans nos supermarchés.
Pendant ce temps, rapidement entre la mort du Pape et le résultat d’un match de football, la presse parle de guerres et de famines en Afrique. La faute à qui ?

Autour de ce sujet  gravitent une multitude d’images écoeurantes valant pour tout le continent : l’essor de la prostitution, la propagation instantanée du sida, l’utilisation des résidus plastiques des usines par les enfants pour fabriquer une colle hallucinogène ou encore la multiplication rapide des orphelins font partie du paysage quotidien de cette Afrique dépecée. Sans perdre de vue l’essentielle question du trafic d’armes, le réalisateur «s’attarde» sur un univers cruel où règne le désespoir.
 
La force de ce documentaire réside non seulement dans les images  mais aussi et surtout dans la manière de les montrer. Hubert Sauper refuse toute approche compatissante, il n’apparaît jamais dans le cadre et jamais ses questions ne dépassent le statut de la curiosité objective. Rien n’est expliqué, tout est montré pour nous laisser prendre conscience par nous-mêmes de cette réalité aberrante, technique bien plus efficace qu’une rhétorique militante. De même, on ne peut qu’admirer ce travail d’investigation compte tenu des conditions de tournage et des efforts fournis (Sauper et son assistant se sont déguisés en pilotes d’avion, en dockers, en missionnaires humanitaires et en élégants hommes d’affaire australiens pour atteindre leur but).

Le cauchemar de Darwin est un film effrayant qui exprime un désespoir quasi-
insoutenable. Dénonciation d’une mondialisation oublieuse des hommes et aveugle à ses effets sur leurs conditions de vie, cauchemar d’une Afrique assassinée par des guerres favorisées par des marchands d’armes sans scrupules, par des maladies que personne ne combat vraiment et que l’ignorance propage, ce documentaire puissant et nécessaire ne nous peint malheureusement pas un mauvais rêve mais une réalité trop oubliée. Courrez-y.