La blessure

Film français de Nicolas Klotz
Scénario Elizabeth Perceval

Avec Noella Mossaba, Adama Doumbia, Matty Djambo





Par Laurence Bonnecarrère
 
Sortie le 13-04-2005

Durée: 2h40

 

Douce France...

Il pourrait s'agir d'un documentaire, mais le réalisateur a pris le parti de la fiction. Prenant appui sur l'enquête menée par Elizabeth Perceval (La Blessure, Arte Editions)  Nicolas Klotz suit le périple d'une jeune réfugiée congolaise pendant les premières semaines de son exil parisien. Le  film, qui ne cède  pas à  la facilité,  prend  la forme d'un long et  éprouvant chemin de croix.

Fiction en effet puisque l'on suit le martyr de Blandine (personnage imaginaire) qui vient rejoindre son époux, «Papi».  Première étape : Roissy. La police des frontières réserve un accueil musclé à la petite troupe de malheureux qui, totalement démunis,se retrouvent un beau matin sur le tarmac de Roissy. Fiction, donc, mais fiction héroïque dont les partis pris esthétiques éloignent toute complaisance. Le film raconte, mais il raconte en montrant, il ne démontre rien, et l'image des corps arraisonnés se suffit amplement à elle-même. Approche documentaire pourtant:le film rapporte à la manière d'un témoin muet et sidéré une réalité non seulement invisible mais encore irreprésentable. Selon le Haut Commissariat aux réfugiés, 61600 étrangers ont demandé l'asile et ont atterri en France en 2004, 15 % pour cent d'entre eux seulement ont eu accès au CEDA (Comité d'accueil pour demande d'asile), environ 80 % ont été déboutés. Et les autres … que sont-ils devenus ? Si certains d'entre eux, comme Blandine, réussissent à s'infiltrer, la plupart  demeurent un temps en ZAPI, «Zone d'attente pour personnes en instance», ( !) avant d'être reconduits. Blandine parviendra à franchir le barrage policier, mais sa jambe a été coincée  dans une porte : blessure de la chair, meurtrissure de l'âme. La première partie du film nous plonge dans l'univers des ZAPI, incursion hallucinante dans un monde  dont la violence extrême est en principe à l'abri des regards. Ce sont les coups et les injures, mais aussi les humiliations infligées à des hommes et des femmes qui, fuyant la guerre civile, la torture et la mort, se retrouvent parqués comme des bestiaux dans des carrés de béton, sans eau, sans toilettes. Dans la seconde partie du film, la jeune femme survit avec son mari dans un squat. Prostrée, elle a perdu l'usage de la parole, parole étranglée. Parole pourtant que Nicolas Klotz, parvient à  capter par ailleurs en recueillant une série de témoignages psalmodiés par les compagnons d'infortune du couple. A la brutalité glaçante des néons de Roissy succède désormais la pénombre léthargique du squat où le couple s'enfonce dans la désolation. Le troisième acte du film renoue avec une esthétique plus sereine en même temps qu'avec la lumière du jour, un début de vie reconquise et d'espérance.

De nombreuses scènes d'une beauté intense tirent le film du côté de l'abstraction et du formalisme. Point de pédagogie, mais un chapelet d'images très élaborées à mille lieux de tout misérabilisme esthétique. D'une brutalité sèche et presque insoutenable, la mise en scène redonne aux corps meurtris, dans la seconde partie du film - composée d'interminables plans fixes -  leur dignité, leur humanité autrement confisquée par les fonctionnaires de notre douce république. C'est très beau, très fort, très lent. Au plus loin du film démonstratif, ce récit pudique et distancié s'apparente à une douloureuse litanie, une inarticulable plainte, quelque chose comme un irréaliste   «pardonnez-nous».