Hotel Rwanda

Film international de Terry George
Grande-Bretagne - Italie - Afrique du Sud

Avec Don Cheadle, Sophie Okonedo, Nick Nolte, Cara Seymour, Joaquin Phoenix, Desmond Dube, Jean Reno...





Par Raphaël Lefèvre
 
Sortie le 30-03-2005

Durée: 2h

 

La Liste de Rusesabagina

Qu’un film de fiction s’empare aujourd’hui du génocide des Tutsis par les Hutus, que l’occident se confronte à son assourdissant silence, voire à sa complicité lors des événements qui déchirèrent le Rwanda en 1994, on ne peut a priori que s’en féliciter. Malheureusement, Hotel Rwanda, s’il endosse avec franchise le fameux devoir de mémoire, réfléchit trop peu à la façon dont on peut représenter au cinéma un tel sujet.

Soyons clair : pas mal de vérités bonnes à affronter sont délivrées. En premier lieu, la quasi-totale indifférence de l’Occident qui, après avoir converti, voire asservi les autochtones de ses colonies à son mode de vie (ambivalence bienvenue du personnage de Rusesabagina, interprété par l’excellent Don Cheadle) et avoir créé des partitions artificielles au sein de la population (les Hutus et les Tutsis ne sont pas à proprement parler des ethnies, mais des classes sociales créées artificiellement par l’occupant belge), les abandonne à leur triste sort lorsque éclatent des révoltes et se contente de s’apitoyer devant les images du 20h. Ou alors, comme c’est le cas de la France, ne rechigne pas à alimenter le conflit en fournissant des armes.

Hotel Rwanda
ne passe donc heureusement pas tout son temps à caresser le spectateur dans le sens du poil. Mais son sens de l’injustice et son aspiration au malaise ne sont pas relayés par une mise en scène digne de ce nom, et le film a beau manifester un respect évident pour les Rwandais ainsi qu’un désir d’échapper au moule hollywoodien, il ne se départit jamais de sa dimension d’histoire vraie édifiante édulcorée en vue d’une fiction grand public, recourant aux ficelles du mode de représentation majoritaire et restant plombé par un insupportable sentimentalisme (« You are a good man, Paul Rusesabagina… »).

Le film développe il est vrai une excellente idée : concentrer sa narration autour de l’hôtel des Mille Collines, dont le héros est le manager, et, mis à part la vision d’horreur quasi-fantastique d’une route de campagne transformée en charnier embrumé, laisser les atrocités hors-champ, ne garder des massacres qu’un relent âcre. Mais la médaille a son revers : partageant à tout moment le malheur et les sentiments de Rusesabagina, le spectateur, sommé d’adhérer à des schémas émotionnels identifiables (le personnage a ses contradictions et ses zones de trouble, aspire un temps à la neutralité, mais finit par faire preuve d’un louable humanisme), est privé de l’indispensable dimension réflexive qu’appelle un tel sujet. Si bien que ce dernier s’en trouve déplacé : ce que fait Hotel Rwanda, ce n’est pas tant questionner le génocide rwandais que, exactement comme dans La Liste de Schindler, exalter une valeur fédératrice, l’héroïsme à échelle humaine. Cette maladresse n’est pas la moindre des tares de ce film incontestablement nécessaire mais décevant.