L'oeil de l'Autre

Film français de John Lvoff

Avec Julie Depardieu, Dominique Reymond, Eric Elmosnino





Par Henri Lanoë
 
Sortie le 23-03-2005

Durée: 1h24

 

Ne bougeons plus !

Alice est photographe. Elle travaille pour l’O.P.P. (Observatoire Photographique du Paysage) qui a pour mission de couvrir le territoire de clichés pris chaque année dans les mêmes conditions, à la même heure, du même endroit, afin de contrôler l’évolution des paysages (routes nouvelles, changements de végétation, modification d’habitat, etc.). Il ne s’agit pas d’art, mais d’un constat froid et neutre des lieux. Elle succède, en Haute-Provence, à un photographe qui a mystérieusement disparu. Elle pose son appareil là où il posait le sien et contrôle l’exactitude de son cadrage en superposant sur le dépoli l’ancien cliché dû à son prédécesseur, l’oeil de l’autre.

Cette entrée en matière est assez séduisante et on imagine que le scénario va développer une enquête sur le disparu, nourrie par l’analyse minutieuse des photos, à la manière d’Antonioni dans Blow up. De plus, John Lvoff éprouvant une dévotion quasi charnelle pour les rituels de la photographie ancienne, avec la grosse chambre, le lourd trépied et le geste qui découvre la plaque avant de déclencher, on sent qu’il aime la relation que ce matériel établit entre la photographe et l’image capturée sous un voile noir.

Malheureusement, la maigreur du scénario ne soutient pas longtemps l’intérêt et on finit par se lasser de voir Julie Depardieu rouler en voiture, installer son matériel, doubler le cliché de l’année dernière et retourner dîner, solitaire, dans son petit hôtel, avant de recommencer le même cycle le lendemain et les jours suivants. La réalisation (trop influencée par l’austérité des photos de l’O.P.P. ?) enchaîne inlassablement des plans fixes qui se succèdent comme dans un passe-vues.

Comme Alice est farouche et timide, elle retarde sa relation avec un groupe de parapentistes qui loge à l’auberge, ce qui ne favorise évidemment pas le développement de scènes qui nous éclaireraient un peu sur sa personnalité et les raisons de son mutisme. Elle finit par entrer en contact avec une baba-cool locale qui a été la maîtresse du photographe mais cette ébauche d’enquête n’aboutit pas à grand’chose, sinon nous dévoiler une photo banale du disparu qui perd, du coup, tout mystère. Elle tente une idylle tiède avec un des adeptes du parapente dont un des copains se tue accidentellement, ce qui ne semble guère entamer le flegme de ses camarades. Progressivement, la photographe va se détacher du carcan fastidieux de sa mission, assumer son propre oeil et oser saisir la vie qui déferle, sous la forme d’un troupeau de moutons transhumant, dans le viseur d’un léger 24x36 tenu à la main.

Curieusement, tous ces éléments plutôt mollassons n’arrivent pas à étouffer le charme étrange qui émane de ce récit si loin des standards habituels. Le premier film de John Lvoff, adapté de « la Salle de Bains » de Jean-Philippe Toussaint (1989), nous montrait Tom Novembre qui ne quittait pratiquement pas sa baignoire. En comparaison, l’Oeil de l’Autre peut évidemment passer pour un western.