De battre mon coeur s'est arrêté

Film français de Jacques Audiard

Avec Romain Duris, Niels Arestrup, Linh Dan-Pham, Gilles Cohen, Jonathan Zaccaï, Aure Atika…





Par Raphaël Lefèvre
 
Sortie le 16-03-2005

Durée: 1h47

 

Le virtuose ?

Vif, tendu, enlevé, le nouvel Audiard parvient à captiver, séduit sur l’instant. Mais derrière la nervosité du film subsiste une quête d’originalité un peu surfaite et artificielle. Le scénario recherche l’inventif, la séduction à tout prix (personnage attachant, événements inattendus, frottement entre violence et tendresse) ; la mise en scène aussi cherche à séduire, et s’occupe à emballer ça avec style. La réelle tension que le film parvient à faire ressentir par moments se dégonfle inexorablement, telle une baudruche.

Remake de Mélodie pour un tueur, De battre mon coeur s’est arrêté propose un pendant contemporain à la violence sèche des séries B des années 60-70. A la simplicité brutale empreinte de maniérisme que cultivaient ces dernières, Audiard substitue une esthétique dans l’air du temps, efficace, séduisante : caméra à l’épaule, fuyante, à la fois fluide et confuse, montage rapide, univers sonore chiadé, électro pulsative ou planante… le tout assorti d’une double ambition de recyclage cinéphilique (le Scorsese première période n’est pas loin, Audiard père non plus) et de réalisme (le milieu immobilier remplace la mafia). Il en résulte une oeuvre forcément hybride. De cette hybridité, elle pourrait faire sa force (la grâce fragile de Sur mes lèvres, dont Audiard semble ici s'acharner à retrouver le secret). Mais elle se retrouve plutôt le cul entre deux chaises.

Duris et Arestrup, tous deux impressionnants, développent une relation père-fils touchante, mais le film ne lui laisse pas le temps de s’épanouir, trop occupé à fureter un peu partout avec son personnage principal. Duris a beau donner chair à ce dernier avec conviction, il ne parvient pas à faire oublier le principe un peu facile sur lequel il est construit : un défaut cache toujours une qualité. Il y a des brutes au grand coeur, Tom est attachant malgré ce qu’il a d’agaçant, de repoussant (sa misogynie, son boulot dégueulasse). Parce qu’il a de la gouaille. Mais là encore, anicroche : Audiard épuise à vouloir faire dire de manière naturelle des dialogues très écrits – truffés de vannes bien senties et de messages fiers d’avoir tout compris à la vie, genre « tout père devient un jour le fils de son fils ». A vouloir séduire du premier coup (de fait, le film est vif, les dialogues percutants, le jeu enlevé…), il en oublie le principal : la cohérence, l’intensité, la profondeur. Et échoue à conjuguer ambition réaliste et volonté d’excès, faute d’assumer vraiment l’une et l’autre de ces deux options. En fait, il ne semble s’intéresser que superficiellement aux personnages comme aux mondes qu’il fait se rencontrer (l’immobilier en marge de la légalité, l’univers des concertistes).

Ce choc artificiel emporte d’autant moins l’adhésion qu’il repose sur une partition binaire d’un simplisme assez effrayant : du côté des hommes, la violence, le machisme ; du côté des femmes, la sensibilité et la tendresse. S’en donnant à coeur joie lorsqu’il s’agit d’exprimer la misogynie des premiers, le film est incapable de donner leur chance aux secondes, dont il a une vision toute frelatée. De la femme délaissée tombant dans les bras du meilleur ami de son mari à la professeure à la fois bienveillante (comme c’est touchant…) et autoritaire (comme c’est drôle !) en passant par la « pute » bien roulée et un peu neuneu, les personnages féminins sont d’une pauvreté affligeante. A l’image de son titre, d’une poésie facile et pompeuse, De battre mon coeur s’est arrêté s’avère un joli coup de bluff.