Boudu

Film français de Gérard Jugnot
Nouvelle adaptation, après le Boudu sauvé des eaux, de Renoir, de la pièce homonyme de René Fauchois

Avec Catherine Frot, Gérard Depardieu, Gérard Jugnot





Par Jérémie Kessler
 
Sortie le 09-03-2005

Durée: 1h44

 

Populiste démocratie de la névrose

Depuis Renoir peut-être, on connaît (plus ou moins) la chanson. Boudu (ici, Gérard Depardieu) est un SDF sauvé des eaux, alors qu'il était sur le point de se suicider, par un galeriste (Gérard Jugnot) d'une petite ville de Provence. Le bienfaiteur en question lui donne affaires propres, eau pour bain, et paillasse, davantage pour céder à la petite secrétaire qui lui plaît, que par philanthropie.

La première partie du film, centrée sur Boudu, offre un véritable travail sur son corps, sa voix et ses pensées. Ici en sur-cadrage et en surplomb, à table, assis. Là, allongé sur Jugnot, cherchant à l'embrasser. Boudu est présent. Son corps envahit l'espace. Multipliant scènes de communication et moments chaleureux, le film adopte un mouvement frénétique, puissant, au milieu duquel le torse de Gérard Depardieu aspire l'ensemble du dispositif. Les attaques récurrentes du petit galeriste semblent alors constituer l'unique moyen pour les deux hommes d'habiter le même univers, de construire ensemble un monde commun. Opération réussie, du moins en apparence, puisque c'est de Boudu que la femme du galeriste tombe enceinte.

Pour les personnages, partage de la même femme signifie  partage de la même lignée. Mais comédie populaire oblige, tout ça ne se fait pas impunément. Soumise à deux hommes, la femme (Catherine Frot) devient vite une machine à baise, sexuellomane post alcoolique, propre seulement à tromper le pauvre bourgeois vicieux,  à faire ainsi du tyran une victime. Le film, comme obligé de céder au "Fond National" franchouillard, à l'idéologie traditionnelle de la petite comédie française, qui masque son ressentiment derrière des plaisanteries sans consistance, devient vite douteux. Contre le mouvement et la dynamique qu'elle parvenait tout juste à créer, la caméra décide de s'attarder sur l'amabilité des défauts du petit couple bourgeois, de ces gentils beaufs, et de montrer à quel point, même embourgeoisé – condition nécessaire pour qu'il soit désirable - "le" Boudu n'est pas si sympa que ça : il vole les femmes des braves gens, et les barbes à papa des enfants. Eternelle désinvolture du cinéma français qui fait dire au bourgeois gentilhomme teigneux qu'il aime celui qu'il a martyrisé "à sa façon" sur un ton faussement enfantin, au moment où le SDF s'en va. Eternelle désinvolture du cinéma français qui ne filme plus rien d'autre que la bonne mauvaise humeur nationale, que Jugnot, en 2005 - comme Bacri, dans un autre registre – est parvenu à incarner pleinement, à fond et sans complexe, de façon intrinsèque à son corps, son visage et sa voix. Eternelle désinvolture du cinéma français qui, tout compte fait, préfère laisser le SDF à sa place, avec ses rots et ses pets, en survet' rouge au bord de la rivière, aux côtés de son chien pas si mort que ça. SDF un jour, SDF toujours.

Eternelle désinvolture d'un cinéma français qui, sous une vivacité apparente, cherche seulement à excuser la bonne vieille méchanceté nationale, et prend les gens pour des cons.