Edvard Munch

Film norvégien de Peter Watkins

Avec Geir Westby, Gro Fraas, Kjesti Allum...


Réédition (1973)


Par Raphaël Lefèvre
 
Sortie le 02-02-2005

Durée: 2h45

 

La Vie passionnante d'Edvard Munch

Formidable creuset formel, ce film couvrant les jeunes années du peintre norvégien procure, par sa façon unique d’agencer des éléments pas nécessairement originaux en eux-mêmes, une singulière impression de jamais vu. Magma impressionnant d’objectivité apparente et de pure subjectivité, de points de vue divers, d’impressionnisme comme d’expressionnisme, cette intense méditation sur la création, l’image et la marche du monde nous transporte ailleurs, à la fois lucides et hypnotisés, autant dans une vision saisissante du XIX° que dans un univers mental et un monde abstrait – celui de la peinture, celui des angoisses existentielles.

Dans la figure de Munch, le cinéaste britannique Peter Watkins (La Bombe, Punishment Park) trouve un alter ego (à son instar, il fut en son temps considéré par la critique conservatrice comme un fou dangereux à éloigner impérativement des jeunes esprits impressionnables) ; dans le bouillonnement artistique et politique qui entourait le peintre, il trouve matière à développer une importante conception de l’Art, celle de ceux qui considèrent que le naturel, éternel fantasme de la bourgeoisie, est une notion étrangère à l’esthétique.

L’aspect documentaire, voire le style reportage (zooms, regards caméra, interviews, etc.), la sensation de présence réelle qui se dégage du film, loin de procéder d’une simple tentative de faire croire qu’on y est « comme pour de vrai », sont utilisés dans une perspective artistique, non comme une fin en soi mais comme un redoutable moyen de conduire le spectateur à questionner la nature des images qui lui sont données à voir. Se livrant à un remarquable travail de montage, incluant des images qui ne peuvent avoir été rationnellement tournées par un reporter (des moments de pure intimité, par exemple), le film introduit un doute sur sa propre nature qui conduit à un doute fondamental, généralisé, sur les images de notre temps.

Loin de se cantonner à la réflexion esthétique, le film aborde par ailleurs l'influence de la société sur la vie de l'individu. En vertu de l’époque dépeinte, la sexualité est présentée, à travers une image blafarde et une atmosphère miasmatique, comme réprimée par la bride hypocrite puritaine, mais s’avère tout aussi malmenée par la liberté revendiquée par l’entourage anarchiste de Munch, qui se heurte aux effets secondaires de la jouissance sans entraves (besoin de possession, jalousie exaspérée…). Le film est enfin percutant dans sa façon d'empreindre sa révolte face à l’injustice sociale et aux angoisses du monde industrialisé d'une dimension métaphysique. « L’esprit extrêmement aiguisé d’Edvard Munch lui permit de diagnostiquer une terreur panique là où on ne voyait que progrès social », disait le peintre autrichien Oskar Kokotschka. De ce point de vue, ce film d’époques (fin XIX° et années 70) a encore beaucoup de choses à nous dire aujourd’hui.